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Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Tag: fiction

Péremption

Je ne lui ai jamais avoué que je l’aimais. D’une part, parce que lorsque je l’ai rencontré, elle était avec quelqu’un qui semblait la rendre heureuse. De l’autre, parce que lorsque cette histoire est arrivée à son terme et que l’opportunité s’est présentée, notre relation amicale était trop profondément enracinée pour pouvoir se transformer sans conséquence en une réelle histoire d’amour.

Toutefois, peu après sa séparation, nous avons couché ensemble. Il était tard, nous avions bu un peu, elle se sentait seule, et moi bien sûr, j’en mourrais d’envie. Nous avons fait l’amour par amitié, en quelque sorte, pour éteindre le désir qui dévore, et adoucir la solitude, et cela n’avait rien à voir avec une réelle envie de fonder une histoire. Ça s’est fait naturellement, une chose en entrainant la suivante.

Cela a duré un temps, quelques semaines, peut être un mois ou deux. Et puis elle a fait une rencontre. Et nous n’en avons plus jamais reparlé.

L’amour est une denrée périssable. Ce fait indéniable et parfaitement documenté rend d’autant plus remarquable l’incroyable résilience du mythe de l’amour éternel. C’est peut-être dans la nature même des mythes qu’étant par définition fictifs, ils sont en conséquence immortels. À l’inverse, tout ce qui peut être vérifié par le réel, tout ce qui est vrai, en devient automatiquement périssable. Le temps appose son sceau, et le travail d’érosion débute.

Mais il faut toutefois apporter une précision fondamentale. L’amour ne devient une denrée périssable que lorsqu’il est consommé. Sinon, il est de la même nature que le mythe.

Avec le recul, j’ai réalisé que ce soir-là, le premier soir où nous avions couché ensemble, j’avais peut-être inconsciemment tenté d’effectuer un exorcisme. La dénuder, embrasser sa peau nue, sentir ses jambes se presser contre mes reins tandis que je pénétrais en elle, tout cela avait valeur d’acte d’expiation envers ma faute originelle, celle d’avoir enfermé mes émotions dans le silo du secret. Je voulais consommer cet amour, comme l’homme affamé dévore le peu qu’on lui offre, avec reconnaissance et sans faire de façon.

Mais loin d’obtenir l’effet escompté, loin d’atténuer en quoi que ce soit l’amour que j’éprouve pour elle, ce désir charnel est venu attiser le feu. L’avoir prise, ce ne fut m’en libérer, mais au contraire, aggraver d’autant plus ma dépendance. En concrétisant une partie de mon désir, je ne l’ai que rendu d’autant plus possible. L’objectif autrefois inaccessible est non seulement devenu parfaitement à ma portée, mais de surcroit, je l’ai perdu à nouveau, double peine que je me suis en quelque sorte auto-infligée.

Je n’ai pas consommé mon amour en le lui faisant, j’ai au contraire fait de lui le mirage d’une oasis aux yeux de l’homme mourant de soif.

À la suite de cela, j’ai pris le parti d’attendre. Une nouvelle brèche, une autre opportunité. J’ai sympathisé avec son nouveau petit ami, dans le seul but de découvrir en lui une faiblesse à même de provoquer la fin de leur relation. Je savais que ce que je faisais était répréhensible, et il dut le sentir, car il se méfiait ostensiblement de mon influence sur elle. Et au bout d’un moment, elle aussi commença à prendre ses distances.

C’est hier que je l’ai reçu, le faire-part. Ils se marient cet été, et je suis invité. Je ne sais pas si je vais y aller. Je ne lui ai peut-être jamais avoué que je l’aimais, mais je l’aime assez pour ne pas lui infliger la mine déconfite d’un ami le jour de son mariage. Je crois qu’elle est enceinte.

Peut-être que c’est ainsi, que certaines choses ne sont pas appelées à survenir. Peut-être que dans une autre dimension, c’est mon enfant qu’elle porte, et c’est moi qu’elle épouse. Toujours est-il que cet amour inutile ne m’a jamais semblé aussi lourd. Qu’il est seul, celui qui aime pour rien.

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Candide, assassin…

Qu’il me jette la première pierre, celui qui n’a jamais voulu être un autre homme. Celui qui n’a jamais rêvé d’être différent, né de parents différents, logé à l’enseigne d’une destinée différente. Et ce rejet de moi-même vers autrui, loin de me libérer, m’enferme plus profond encore.

Pour mon frère, cette ultime lâcheté faisait comme une tache d’encre sur mon âme. Il n’avait jamais conçu le monde autrement que comme la raison nécessaire et suffisante à son existence. « Le monde est une scène, me disait-il, et j’en suis le seul héros. » Ce n’était pas de la suffisance. Je savais que derrière l’arrogance se cachait le héros seul face à la seule chose qui vaille la peine d’être conquise : soi-même.

Alors, je gardais pour moi ce dégout de moi-même, et m’enfonçait chaque jour plus en avant sur les terres du silence.

Et puis, la guerre a éclaté. On dit des guerres qu’elles éclatent, et l’on entend par là le fracas du canon, mais en vérité, la guerre avait débuté longtemps avant la première déflagration. Paniquées, certaines personnes dans notre entourage s’étaient soudain découvert d’inconnues ardeurs patriotiques, ou le désir subi de fuir au loin. Je les observais alors avec dédain. Il fallait être aveugle pour ne pas avoir vu venir ce qui à moi me semblait une évidence.

Mon frère fut mobilisé. Pas moi. Moi, et mon pied bot n’avons pas à faire la guerre. Nous ne sommes bons qu’à geindre ou à se faire entretenir. Nous ne sommes bons à rien.

Un matin, un jeudi, mon frère, en arme, et en tenue, prit le train avec sa compagnie. Il faisait beau ce jour-là, l’été était lourd de promesses, mais j’étais sombre. Là encore, j’éprouverai un peu de remords, et beaucoup d’envie. J’aurais tant voulu être à sa place, un soldat parmi les autres, une fratrie, une unité.

Il n’est jamais revenu.

Avec le temps, me disait ma mère, on apprend à vivre avec l’intolérable. Le temps sur moi n’avait aucun effet. Ce que mon frère avait laissé de béant en moi, c’était cet homme qu’il aurait pu être à ma place. À travers lui, il me semble, j’aurai pu vivre, ou du moins, m’offrir l’illusion d’une vie. J’aurai aimé sa femme comme lui l’aurait fait. Ses enfants auraient pu être les miens. La balle qui s’est fichée net dans son hémisphère occipital droit à travers le globe oculaire gauche n’a pas fauché une seule vie, mais deux.

Paradoxalement, je n’ai pas versé de larmes, ni sur son corps ni sur mon âme. Privée du tuteur qui me maintenait debout, je me sentis soudain libérée de la contrainte de vivre. Non que je pensais à me suicider, en cela également j’étais lâche.

Une nouvelle vie alors s’insuffla en moi, encore plus sombre que celle qui jadis occupait mes oripeaux. Au retour de la guerre, nombreux furent les blessés, amputés ou défigurés. Il ne restait plus un seul homme debout, au sens propre comme au figuré. Un temps, voir tant d’hommes rejoindre ma condition me réjouit. Mais cela ne dura qu’un temps.

Le silence céda alors la place au cynisme le plus noir, cynisme qu’aucun remède n’aurait su éradiquer de mes veines.

La guerre était finie, mais je savais bien que la suivante avait débuté.

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