beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

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Eden

Comme le temps s’écoule sans que l’on y pense, la vie survient malgré nous. Elle procède par déflagration, elle nous prend toujours par surprise. Oh, bien sûr, lorsque l’on prend le temps de lire les traces, le temps de se retourner, il est toujours possible de révéler une chaine de conséquences, de se dire que bien entendu, ce qui survient du jour au lendemain n’est jamais que le fruit d’une logique résolue et ancienne. Mais on lit le passé comme on lit dans le marc de café. Les évidences que l’on y découvre ne le sont qu’une fois leurs importances révolues.

De toutes les choses qui me fascinent – et j’admets qu’elles sont nombreuses – peu sont celles qui préoccupent la première page des journaux. Ce n’est pas que le sort du monde m’indiffère, nul n’est à l’abri de ses aléas, et nul ne peut s’y soustraire. Mais globalement, la vie fait preuve de résilience, en dépit de tous nos efforts pour la détruire. La vie survit à la bêtise humaine, et combien même cette même bêtise rend la joie impossible en de si nombreux endroits, la vie y sursoit, et persiste à accomplir sa tâche.

L’amour survient même là où il est interdit. Les enfants naissent malgré les bombes. La vie se propage en dépit des frontières. Et la rose reste belle combien même pousse-t-elle dans le désert (et peut être même en est-elle encore plus belle).

Faire le monde meilleur, c’est commencer par faire de soi un homme meilleur. L’humanisme arrogant, sûr de soi et de sa science à fait suffisamment de ravage. Chacun de nous prend part à la fabrique du monde, chacun de nous y contribue par capillarité. C’est en créant les conditions de la joie en soi et autour de soi que l’on change l’acidité de la solution.

J’attends un enfant. C’est une chose étrange et merveilleuse que de donner la vie, combien même en tant que parent nous ne pouvons que contribuer aux prémices de celle-ci. J’observe chacun de mes enfants grandir de l’intérieur vers l’extérieur, devenant chaque jour qui passe un peu plus eux-mêmes, et un peu moins ce que nous, parents, sommes. Ici aussi, la vie survient presque malgré nous. Chacun d’eux est différent, et le nouveau venu le sera aussi, à sa façon.

Si le cœur d’une mère est un abîme au fond duquel se trouve toujours un pardon (Balzac je crois), le cœur d’un enfant ne connait que l’amour sans condition. Cette innocence naturelle nous engage, et nous questionne. C’est elle qui nous rend intolérables des images qui, lorsqu’elles mettent en scène des adultes, nous laissent indifférents. Un enfant qui souffre, un enfant qui meurt, est nécessairement une injustice. Nulle cause, nulle loi, nulle raison quelles qu’elles soient, ne justifiera jamais de la mort d’un enfant.

À quel moment perdons-nous cette innocence ? À quel âge est-il tolérable de mourir ? Par quelle malédiction oublions-nous que notre prochain, tout comme nous même, avons un jour été un enfant ? Voilà quelques questions qui me passionnent, mais qui ne semblent pourtant pas préoccuper nos journaux. Étrange, ce que l’on nomme civilisation me semble si souvent indigne de ce nom.

Comme le temps s’écoule sans que l’on y pense, la vie survient malgré nous. Entre l’envergure de mes bras, je m’efforce de créer les conditions de la joie, une bulle de confort et de confiance dans laquelle ceux qui me sont proches chantent, content, lisent, aiment, expérimentent, non pas en toute sécurité, cette illusion de liberté, mais en ayant la garantie de ne jamais se retrouver seul quoi qu’il arrive. Je connais l’Eden, j’en suis le démiurge, je le fabrique de mes mains. La chaleur humaine qui en irradie, c’est la lumière qui absout le monde. Car la moindre étincelle peut effacer les ténèbres les plus profondes.

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(Dé)raisons

Longtemps, j’ai cru pouvoir survivre à ton absence. Faire comme si. Faire face, comme ils disent. Peut-être bien même y suis-je arrivé, pour quelques jours, ou quelques heures. Peut-être qu’à force de croire, on donne vie à une idée, on se transforme par la force de la foi. Ou alors t’avais-je seulement oublié, un jour de mauvaise pluie, un soir de fatigue plus grande que d’habitude. Mais bien vite, l’illusion se dissipe, et l’absence s’installe à nouveau.

Tu es partie, et à ta place, ce n’est pas un vide qui s’est creusé, mais un trop-plein qui se déverse, et dans lequel se noient la joie et le sens. Je vis sous l’eau. Rien ne m’atteint qui n’ai été au préalable atténué par les flots. Rien ne me touche sans avoir été imprégné humide de la substance de ton absence. Rien n’a de sens sinon à l’aulne de ton ombre projetée sur mes émotions.

C’est étrange. Ce qui autrefois était si prompt à faire naitre en moi la passion et l’enthousiasme ne suscite désormais que de vagues remous. Je me suis retiré du monde, qui tourne d’ailleurs tout aussi bien sans ma contribution. Ce qui l’embrase ne me brule plus. Du reste, il peut bien bruler, et me bruler avec. Mais du bois humide, on ne fait que de mauvais feux.

Je crois que je vais devoir m’accommoder à cet état second. Me faire une raison. Tu me manques, et perdu pour perdu, je me manque aussi. Je me dédouble, ton ombre me possède. Je deviens froid, froid comme ces pierres polies par l’océan, et que la rigueur des abysses habite si profondément que les feux de l’été ne parviennent jamais totalement à en réchauffer la surface.

Toutefois, quelque chose subsiste et ce n’est pas de l’espoir, cette eau du désert. Non, c’est quelque chose de bien plus fondamental que cela, quelque chose de l’ordre de l’essentiel.

Ton absence me défait, mais elle ne me définit pas. Elle m’enserre, mais ne peut totalement me circonscrire. Je ne suis pas l’amour que je te porte. C’est peut-être la raison pour laquelle je ne t’ai pas encore rejoint. Échanger le trop peu de toi par un trop tout court n’a pas de sens. Tu es une femme à ma mesure, démesurée et sans concession. Nous sommes faits pour nous aimer sans jamais pouvoir tout à fait nous rejoindre.

Il m’arrive encore de te relire. Parfois, je te retrouve cachée entre les lignes, et c’est comme si je te rencontrais à nouveau pour la première fois. Parfois je me remémore nos conversations, et les silences qui les ont ponctuées. Souvent je rêvasse, je me laisse aller au désir de te déshabiller à nouveau. Et dans ces moments-là, loin de m’étouffer, ton absence semble s’effacer, et sa morsure s’adoucir. Tu ne me manques jamais autant que lorsque je ne pense pas à toi. Comme un pendule qui jamais ne serait tout à fait synchrone, et dont le mouvement ne décrit jamais deux fois la même trajectoire.

Je me fais une raison. Tu me connais, tu sais combien cela me coute. Je n’ai jamais été doué pour être raisonnable. Tu ne l’es pas plus que moi, je le sais bien. Je me fais à la raison que je ne peux survivre à ton absence, et que ce n’est pas bien grave que d’aimer quelqu’un à ce point. Je me dis que je t’aime, et que c’est déjà beaucoup. Tu vois, je change.

Mais ton absence m’étouffe. Elle m’agace, et je m’agace d’avoir fait une si grande place à ce qui n’est qu’une illusion. Le monde me manque aussi. Si je dois me faire une raison, c’est qu’il est temps de mettre un terme à cette absence. Tu vois, je ne change pas.

Bientôt le jour viendra chasser la nuit, ou la nuit viendra révéler le jour. Je veux émerger de ton absence, et fouler l’écume à l’air libre. Je veux revoir l’aube à tes côtés. Je te veux, et si c’est un crime, je veux bien que l’on me condamne.

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Bleu comme l’oubli

La mer bleu ciel annule l’horizon, ouvrant ainsi une béance que comble le vacarme de l’océan. Je m’y engouffre, comme il se doit. Un instant, je me laisse dissoudre dans ce néant humide. Je m’abandonne aux roulis qui défont ce que je crois être sans en avoir la preuve. J’y perds l’usage du langage, jusqu’à oublier mon nom, nom qui ne me semble plus n’être que la marque apposée arbitrairement sur mon identité. Je m’efface peu à peu, et ça fait du bien. Éloge des eaux du Léthé.

Je peux bien me laisser aller. J’ai une heure à tuer. Étrange idée d’ailleurs. C’est plutôt l’heure qui nous tue.

Je m’installe un peu plus confortablement en haut des dunes, et le sable s’évase pour faire une place à ce qui me sert de postérieur. Quitte à subir les outrages du temps, autant que cela se fasse dans le plus grand confort. L’air salin, que le vent pousse vers les terres, gonfle mon torse au-delà de toute raison. Je goute à cette solitude qui n’est pas de l’esseulement. Je fais le vide, le vide me fait.

Plus loin, aux extrémités de l’arc que décrit la longue plage, deux falaises de craies délimitent l’espace qui me contient. Elles gardent ce qui n’a pas de nom, mais mérite d’être gardé. Elles sont usées par l’érosion, par la conjuration du temps et de l’océan, et je me dis qu’elles me ressemblent un peu. Moi aussi, je paye le tribut pour le viol des lois de la gravité, de la thermodynamique, et de l’entropie. Elles viendront à s’effondrer un jour, chavirant dans les eaux du jour au lendemain, des fruits d’une catastrophe annoncée et inexorable, sans avoir donné l’alerte ou pris le temps de dire adieu. Faire fracas une dernière fois, mais l’avoir fait au moins une fois.

La plage est déserte.

L’évidence me frappe. Elle me rattrape, certes claudiquant, raison boiteuse à la ramasse de la perception sensible, mais elle finit par me frapper. La plage est déserte. Pas de baigneurs en vue, pas de cerfs-volants, pas de surfeurs au loin. Une belle journée, vide de l’animation propre à l’activité du genre humain un jour d’été.

L’idée me vient que quelque chose s’est produit, ou pire, va se produire. Je sais bien que c’est la peur qui parle, mais elle parle d’une voix de maitre. Ma conscience, qui s’était laissé aller comme un chien qui s’ébroue, rejoint ses pénates. Et la frontière qui distingue ce que je suis de ce que je ne suis pas s’érige à nouveau. Seul dans la foule, je suis partout à ma place. Mais seul sur cette plage, je ne suis plus le bienvenu.

Le charme est rompu. Je m’agace un peu d’avoir perdu l’océan, la béance, l’oubli. Je cède l’innocence à contrecœur. En échange, tout me revient d’un bloc, le superflu comme le relatif. Je sens poindre la nausée. Qu’y a-t-il dans ce fatras qui m’habite de plus important que cette heure à tuer ?

Je me relève difficilement. Le sable se dérobe sous mes pieds nus, je chancelle un peu. L’océan reste indifférent à mon vertige. Le sang reprend à nouveau possession de mes jambes. Je fais face, le temps de retrouver l’équilibre, puis me détourne du bleu.

Je délaisse le mystère de la plage déserte, et son horizon ajourné. Les réponses viennent parfois à ceux qui ne posent pas de questions. Et puis, je me sais attendu ailleurs. Chaque pas que je fais dans le sable m’éloigne de la transcendance, et me rapproche de l’incarnation. Je n’entends déjà plus le naufrage des vagues sur le rivage. Je laisse l’oubli derrière moi.

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Le saut dans le vide

Je n’aime pas tomber amoureux. De l’amour, j’aime son objet, son ivresse, mais pas le fracas de sa survenue, qui bouscule ce qui un instant auparavant était ordonné et prévisible. Tombez amoureux, et plus rien n’est acquis. L’amour assujettit mon état, mes pensées, et mes désirs, à ceux d’une autre, qui jamais tout à fait ne vous appartient ni ne peut vous comprendre. Aimer, c’est prendre part aux enjeux du monde, devenir cause et conséquence, ajouter au vacarme le bruit de ses battements de cœurs. Non, je n’aime pas tomber amoureux.

C’est d’autant plus étrange qu’amoureux je le suis tombé à de si nombreuses reprises. Je n’ai pas le gout de la fuite, peut-être par lâcheté. Le désordre me dérange, mais à chaque fois, je me prête au jeu. Ma vue, d’ordinaire si vaste et figé sur l’horizon, soudain se concentre, se resserre, effectue une mise au point sur une seule personne, presque malgré moi, et au détriment du reste. Le reste lui devient flou. Ce qui s’y produit ne me concerne plus en rien. Seule se détache de l’arrière-plan celle qui devient l’objet de toute mon attention. Et tout cela se produit dans la plus grande violence, en une fraction de seconde. Un gigantesque déraillement de ma conscience, dont j’émerge des décombres hébété et chancelant.

Je me rattrape aux branches, et cela se voit. Cela se voit quand je tombe amoureux. Elle ne peut pas ne pas le voir, ne pas avoir perçu l’instant précis du basculement. Cette seconde de silence, ce point infinitésimal qui distingue ce qui avant n’était pas de l’amour de ce qui lui succède et en sera. Rien plus jamais ne sera comme avant, et il faut s’en réjouir. C’est ainsi que le monde va. Alors je souris. Et elle aussi.

Plus tard, dénudé l’un et l’autre, nous parlerons de nos voyages, et du monde qui n’a rien d’homogène. Nous parlerons de l’impossibilité d’être heureux dans un monde qui a fait de l’injonction au bonheur la mesure de la vie. Ce sera après avoir fait l’amour, et ce sera encore de l’amour. Ce sera en pleine nuit, comme il se doit, et nous rirons du cliché que nous avons reproduit sans en avoir conscience, la chambre faiblement éclairée, les draps froissés, et nos vêtements abandonnés en amas épars sur le sol.

Rien de tout cela n’est grave. En amour, rien n’est jamais grave, sinon sa fin. Il faut être un peu fou pour tomber amoureux, il faut être un peu fou pour dépendre de qui que ce soit et de quelque façon que ce soit. Elle me dira que nous aimerions tous avoir quelqu’un quelque part qui nous attend. Je répondrai qu’attendre, c’est déjà aimer, et qu’aimer c’est un peu être fou.

Je lui dirai que je l’aime, elle me demandera à combien de femmes je l’ai avoué. Alors j’avouerais ne pas savoir parler d’amour, elle répondra que l’amour, elle préfère encore le faire. Alors nous le ferons encore, avant de sombrer humides, l’un sans l’autre, mais encore enlacé, dans des rêves tardifs issus de portes d’ivoires.

Et dans ce rêve, je chute.

Sans regarder le sol, sans savoir si je tombe ou si je vole. J’égraine un épi dont je ne sais s’il s’agit de blé ou d’une autre espèce. Et les grains qui s’échappent de mes mains tombent dans les sables du temps. Cet épi que je défais, mais qui ne semble pas avoir de fin, je réalise que c’est moi qui m’évide peu à peu. Mais cela n’a pas de sens. Et dans le rêve, je me dis que non, vraiment, je n’aime pas tomber amoureux.

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Regret

Hier, j’ai failli mourir. Notre 4×4 a été l’objet d’un tir de mortier. Soufflée par l’explosion à proximité, la voiture a versé dans le ravin, mais par chance, notre chute a été amortie par une énorme concrétion rocheuse. Je ne souffre que de quelques contusions. Le reste du convoi a du faire un arrêt, le temps de faire comprendre aux forces locales que nous ne transportons que des vivres et des médicaments pour la croix rouge. Il a fallu payer nu tribut de plusieurs caisses, mais nous avons pu reprendre la route.

Balloté à l’arriéré d’un de nos camions, une urgence a fait jour en moi. Quelque chose d’important, et d’ancien.

Longtemps, j’ai pensé que tout cela n’avait aucun intérêt, et je n’y prêtais aucune attention. C’est vrai, il y avait toujours un problème plus urgent à traiter, une idée nouvelle, ou une autre personne pour me distraire de moi-même. J’ai vécu toutes ses années sous le règne tyrannique de l’instant présent, et de son flux ininterrompu de secondes qui s’égrènent. J’ai vécu toutes ses années au premier degré.

Et puis, à l’époque, je n’avais aucune raison de m’en faire. À peine une histoire se terminait-elle qu’une autre débutait. Certes, aucune n’est restée bien longtemps. Elles se sont toutes lassées de moi, de mon hermétisme, ou de mon caractère abrupt. Mais tu es bien placée pour savoir qu’il en allait de même tout autour de nous. La vie que je menais était la vie de tous, et aucun de nos amis ne faisait exception. Sauf peut-être Lucia. Mais tu seras d’accord avec moi, aucun d’entre nous ne peut raisonnablement comparer sa vie à la sienne.

Non, en vérité, si mes histoires d’amour finissaient mal, c’est parce qu’elles n’en étaient pas. J’ai longtemps confondu le désir avec l’amour. Et pour être tout à fait juste, lorsque j’ai compris ce fait, je n’en ai pas pris toute la mesure. Je n’étais pas amoureux, et alors, quelle importance ? Elles devaient s’en rendre compte, et partir chercher ailleurs ce qui chez moi n’était qu’aridité. Et je me disais, orgueilleux comme je l’ai toujours été, que c’était dans l’ordre des choses. Que d’autres viendraient à mes côtés, assouvir le désir et la passion comme on souffle la chandelle au cœur de la nuit.

Alors, longtemps, j’ai pensé que tout cela n’avait aucune importance.
Et puis un jour, je suis tombé amoureux. Ou plutôt, j’ai compris que je l’ai toujours été.

L’amour, on le décrit souvent comme une fulgurance, un soudain bouleversement du monde, l’apparition spontanée d’une évidence. L’amour porte des flèches, car il transperce et foudroie. Et il est aillé, car il est infidèle. Mais pour moi, rien de tout cela. Je n’ai jamais éprouvé de coup de foudre. Je ne me suis jamais senti destiné à telle ou telle femme. L’amour jamais n’a surgi de l’ombre. En moi, il est profond, comme une source montagneuse qui puise dans la roche. Longtemps, il m’est resté caché, inconnu de ma conscience. Il a fallu creuser, longtemps, et fort, pour enfin le mettre au jour.

Lorsque je pense à l’amour, c’est l’image de Lucia qui me vient en mémoire. Si nous avons tous couché avec elle, c’est parce qu’elle nous a tous aimés. Toi aussi, je le sais. Elle avait de l’amour à revendre, et la sensualité d’Aphrodite, sculpturale et callipyge. Quelques mots, un regard, une main tendue, et elle tombait amoureuse. Elle se moquait de savoir si cet amour était unidirectionnel et éphémère. Elle aimait le temps d’une journée, comme certaines libellules. Mais c’était de l’amour, de l’amour véritable, glorieux et intense. Lucia, c’était notre Samothrace à nous.

Mais tu vois, de nos jours, j’éprouve du regret. Car j’ai fait l’amour à Lucia sans l’avoir aimé alors que je t’aime sans jamais t’avoir fait l’amour. Et Lucia est partie, alors que toi tu es resté.

Les années se sont écoulées. Le passé est devenu un musée que je rechigne à visiter. Chacun de nous a fait sa vie comme le fleuve creuse son lit. Nous n’avons plus rien à prouver à personne, pas même à nous même. Et je crois que nous n’avons que nous n`avons ni à rougir ni à regretter grand-chose.

Si ce n’est l’amour que j’éprouve pour toi, et le fait de ne jamais te l’avoir confessé.

Au bivouac, tout le monde est nerveux. L’incident d’aujourd’hui est encore dans toutes les mémoires. Les nerfs sont à vif, et certains veulent faire demi-tour. J’ai dû intervenir fermement pour calmer les esprits. Mais tu me connais, je suis persuasif. Ce serait trop bête de s’arrêter si proche du but. Et puis, j’ai un regret de moins à porter à présent. Alors demain, nous poursuivrons notre chemin.

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Les grandes eaux

De l’autre côté de la berge, le soleil couchant se reflète sur les hautes tours vitrées, les embrasant de lumière vive comme d’immenses colonnes de feu, mais personne ne regarde. Je m’en attriste un peu. Et puis je me dis que c’est peut-être mieux ainsi, que je pourrai immédiatement tomber amoureux de la personne que je surprendrai en flagrant délit de contemplation, et qu’emportée par cet élan, l’audace pourrait me contaminer. Alors à regret, je détourne mon regard, et reprends mon chemin. Je dois la retrouver.

Des petits groupes s’étaient installés le long des quais, assis en cercle autour d’un pique-nique, ou assis sur le rebord, les pieds quelques centimètres à peine au-dessus du niveau de l’eau. Entre ces groupes bruyants et joyeux, quelques couples tâchaient de préserver un semblant d’intimité, avec plus ou moins de succès. Chacun d’eux essayait de rester concentré sur le jeu qu’implique la séduction, une certaine nonchalance à la limite de la lascivité, une présence qui exclue le reste du monde, une connivence comme la promesse des engagements à venir la nuit tombée.

Je marchais entre ces amas comme l’on traverse les broussailles à l’orée de la forêt. J’étais seul, autrement dit, j’étais suspect de solitude dans un lieu dédié à la sociabilité, et je pouvais sentir que ma présence n’était pas la bienvenue. Je n’étais pas à ma place. Alors je continuais à marcher, car le passant se confond avec l’ombre. S’il est attendu ailleurs, c’est qu’il n’est pas là en vérité.

De toute façon, même à distance, même de dos, je la reconnaitrai dès le premier regard. Sa démarche singulière, sa légère scoliose qui affaissait son épaule gauche, sa façon de s’assoir en rassemblant ses deux jambes l’une contre l’autre, son visage ouvert au regard fin.

J’essaie de ne pas penser. J’essaie de ne pas y penser. À ce que l’on va se dire, à ce que l’on va se faire. Je m’imagine ne jamais la retrouver, être condamné à parcourir les quais pour l’éternité, sous l’éclat d’un soleil qui jamais ne se coucherait. Mais c’est ma lâcheté qui parle, qui espère ne jamais avoir à faire face à la réalité. Faire face, autre façon de dire offrir son visage au vent.

Je chasse cette idée au moment même où je la retrouve, assise entre deux éclats de rire. Elle est seule, et c’est un soulagement. Elle est seule comme moi, mais étrangement, elle, elle est à sa place ici, invisible. Je lui envie ce talent.

Je m’installe à côté d’elle, et j’attends.  « Salut. » me dit-elle. Un moment passe. « Tu en as mis du temps pour trouver. » Je réponds « Je me suis perdu. Tu me connais. Même en ligne droite, je trouverai le moyen de tourner en rond. » Elle se tait un moment de plus. « Tu sais, pas vrai ? » ajouta-t-elle. Je la regarde franchement, sans rien ajouter de plus.

« Raconte-moi une histoire, s’il te plait. N’importe quoi. »

Je prends une longue inspiration, le temps de ramasser mes idées éparses. Le soleil est désormais sous la ligne d’horizon, les grandes tours ont perdu de leurs superbes. Une péniche passe, et son sillon fait clapoter l’eau froide à nos pieds.

« Regarde le fleuve. Il n’y coule jamais deux fois la même eau. Son apparence, sa surface, n’est jamais deux fois identique. La marée, la pluie, le vent, les saisons, tous ces éléments contribuent à faire du fleuve ce qu’il est, c’est-à-dire quelque chose qui ne retrouvera jamais le même état d’un instant au suivant. Même son tracé est éphémère. Son lit serpente au rythme du temps, ses entrelacs décrivent des courbes qui demain ne seront plus.

Et pourtant, ce fleuve existe en tant que fleuve. Nulle équation ne saura jamais en décrire l’état en tout point. Nulle définition ne saura jamais être suffisamment précise pour décrire ce qu’il est. Aucune carte ne saura constamment en prendre la mesure, et rester exacte dans le temps.

C’est ça que nous sommes. Des fleuves. Nous nous écoulons dans le temps, au gré des circonstances et de nos volontés. Mais quoi que l’on fasse, nous ne pouvons nous empêcher de suivre le lit qui nous héberge. Dans une certaine mesure, peut-être pouvons-nous en façonner la forme. Mais dans le fond, c’est l’océan qui à terme nous tend les bras.

Ce qui compte, ce ni quand ni comment nous le rejoindrons. Ce qui compte, c’est d’avoir été. »

Quelqu’un sur notre droite ouvre une bouteille de champagne. Des cris de joie accompagnent le saut du bouchon. Nous laissons passer la vague sonore. Et puis elle dit « Ce que j’aime avec toi, c’est que tu n’as jamais su trouver les mots. Et pourtant, je ne sais pas. Avec toi, tout parait si simple. Si réconfortant. » Elle s’appuya sur ses deux bras et se redressa d’un bond. « Viens. Allons ailleurs. Je n’ai plus envie de me noyer dans la foule. Je connais un parc fermé le soir, mais que l’on peut escalader. De là, on y verra peut-être quelques étoiles. »

Je me relevais alors à mon tour. Elle s’agrippa à mon bras. « Viens, suis-moi. » me souffla-t-elle.

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L’enfant en moi

Je crois qu’une partie de moi, en dépit de ce que j’ai pu observer de la nature humaine en moi et chez les autres, a toujours voulu croire au caractère résolument permanent de notre être. Quelque chose de l’ordre de l’essence, incorruptible, profond, et de là, immuable par définition. Un élément invariant, quel que soient les conditions initiales qui président à notre destinée.

Je réalise bien ce que cette idée a d’infantile. Il est aisé de comprendre que rien n’est jamais immobile, ou plutôt que ce qui l’est ne l’est que relativement à son observateur, et temporairement, à plus ou moins long terme. Rien n’est immuable, sauf peut-être cette idée que quelque chose puisse l’être tout de même. C’est peut-être même le fait que cette essence soit immuable qui en rend l’observation impossible. Ce qui s’observe par le biais de nos perceptions, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui change d’un instant ou d’un endroit à l’autre. Nous sommes des machines à discernement.

Mais il n’en reste pas moins que l’idée d’une essence est concevable, et que cela en soi constitue sinon une preuve, du moins une suspicion nécessaire et suffisante. Par ailleurs, l’envisager n’est pas non plus futile. Est futile ce qui ne peut avoir de conséquences. Or cette idée, même infondée et illogique, est conséquente. L’essence postule l’absolu. Et sans absolu, rien ne peut se fonder, c’est-à-dire reposer sur une fondation pérenne. Même illusoire, cette idée est plus productive que l’inverse. Et de fait, elle décrit mieux ce que la majorité des hommes pensent et expérimentent de leurs conditions.

Nous (au sens large) pensons, et agissons ponctuellement, comme si tout était absolu. S’il faut se savoir mourant pour bien penser – comme suspendu au-dessus d’un abysse – il faut pour bien vivre occulter que l’on va mourir. C’est peut-être pour cela qu’il existe une tentation de l’absolu, et un mal du relatif qui ressemble à s’y méprendre au mal de mer.

Le relatif tangue, navire à la dérive, en proie aux éléments et susceptible de naufrage. Mais il est vrai que nous n’avons pas tous le pied marin. Ceux qui prônent que tout est relatif, ceux qui balaient toute marque d’absolue d’une main ferme et décidé, au nom de la vérité avec un grand V, oublient ce que ce geste d’affirmation comporte paradoxalement en elle d’absolue. Or dans un monde relatif, il n’existe rien de tel que l’affirmation.

Les croyants, je les préfère agnostiques. Les agnostiques, je les préfère croyants.

Alors, je postule que le monde est impermanent, mais que l’essence de notre nature est immuable. Il en découle de multiples axiomes qui imprègnent et colorent ma perception. Mon essence m’anime, mais mon existence est définie par la somme de cette essence et de la concrétion de ce qui m’est arrivé (de mon propre fait ou par accident). Cette somme est unique, mais elle n’a pas de valeur, en ceci qu’elle n’est en rien différente de celle d’un autre. Du reste, ni ces postulats, ni leurs conséquences, n’ont valeur de vérités. Ce n’est qu’une simple conviction parmi d’autres, un choix au sens noble du terme.

Quelque chose en nous ne connait pas l’altération du temps. Et au-delà du réconfort (vraiment ?), c’est sur cette idée que je prends appui pour m’élever au-dessus du bruit ambiant. Que m’importe l’infantilité de ce geste. L’air est plus pur quand on se donne la peine de prendre du recul.

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Le départ

Je n’ai jamais su dire adieu. Alors je n’ai rien dit, et c’est un peu pareil quand même. Mon silence fut éloquent, et le sien tout autant. De toute façon, nous avions épuisé les mots. L’heure n’était plus aux jeux. À la place, une longue étreinte, ses bras qui m’ont retenu un peu plus longtemps que de nécessaire, et son visage enfoui contre mon torse.

Et puis elle est partie.

Un long moment, je me suis retrouvé désœuvré, comme un outil dont on aurait oublié l’usage, ou un objet au fond d’une boutique, et que personne jamais n’achète. C’était comme si elle avait emporté avec elle mon ordre de mission, la raison d’être que la vie m’avait attribuée. Il est dans ma nature d’essayer de trouver les mots, de combler le vide avec eux. Mais la langue ne sait décrire la joie lorsqu’elle est véritable ni le malheur lorsqu’il est extrême. Seul l’absurde survit au désert.

Après l’amour, elle disait « Tu es l’existentialisme incarné. La preuve vivante que l’on n’est rien de plus que ce que l’on veut bien être… » Je ne répondais pas. Nous étions nus, l’un contre l’autre, encore chaud et humide de s’être débattu, épanché l’un dans l’autre. Rien ne me semblait plus important, plus fondamental, que cette étreinte, et je sentais déjà en moi le désir de la renouveler.

Nous n’étions plus en cours. Elle n’était plus mon élève. Et je n’étais plus son professeur.

C’était étrange. Elle venait de partir, et c’est précisément ce souvenir-là qui venait prendre sa place. J’étais encore debout, face à la porte, inutile, brisé, depuis combien de temps ? Et pourquoi son absence avait plus de présence désormais qu’elle-même en avait eu cinq minutes plus tôt ? Mes jambes se mirent en mouvement, et me ramenèrent au salon. On était dimanche, et la résidence était vide. Tout était silencieux, tout semblait m’observer.

Je n’ai pas su l’aimer. Je n’ai du reste jamais véritablement aimé personne. Et je crois qu’elle le savait, dès le départ. Mais certaines choses sont inéluctables. Elles doivent survenir. Elle le savait sans doute aussi. Tout, du premier baiser au dernier au revoir. Rien ne fut laissé au hasard. Je l’ai prise comme elle sut dès le premier instant que je devais la prendre. C’était dans notre nature, à nous deux, de s’offrir ainsi l’un à l’autre.

Et maintenant, quoi ? Dois-je me réjouir d’avoir connu l’amour, même au prix de sa perte ? Ce jeu en vaut-il la chandelle ? Sans regrets, ni remords, mais sans avenir non plus ? Si la somme de ce que je fus défini mon existence, cette dernière ne pèse pas bien lourd. Et pour la première fois de ma vie, j’entrevis la possibilité de la fin.

Et la peur qui l’accompagne.

« Tu es un vieil homme avec un cœur d’enfant. » me disait-elle souvent. La vérité, je la gardais pour moi. Je suis un enfant prisonnier du corps d’un vieil homme. Et elle fut mon dernier amour.

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Rouille

J’hésitais un moment avant de glisser ma pièce dans le distributeur de boissons. L’écran LED était défectueux, et il était évident au regard des taches de rouille sur la coque de l’appareil qu’il avait connu des jours meilleurs. J’étais fatigué, et franchement, perdre cette pièce de deux euros aurait fini de m’achever.

Au fil du temps, ces énormes machines disposées le long des quais du métro étaient devenues de véritables coffres forts lumineux. L’ensemble formait un bloc inamovible, enchâssé dans le béton du quai, et un grillage de protection métallique protégeait son précieux contenu, pour le cas improbable où quelqu’un aurait réussi à briser le verre sécurisé sans déclencher la puissante alarme anti vol.

Seulement voilà, j’avais soif. Et cela faisait déjà cinq minutes que la prochaine rame était annoncée pour dans cinq minutes. J’introduisis la pièce dans la fente prévue à cet effet. Elle émit une série de tintement métallique le long du mécanisme, et la machine produisit un cliquetis de satisfaction. Je tapais alors les deux chiffres correspondant à la rangée contenant les canettes de Coca Cola. Une espèce de mécanisme se mit en marche, et me servit un Volvic Juicy aux agrumes.

Je n’avais même pas la force de pousser un juron. Le distributeur, d’une indifférence qui me semblait goguenarde, attendait que je me baisse pour ramasser la petite bouteille en plastique. Un rapide regard aux rangées me suffit à comprendre mon erreur : les chiffres désignaient les rangées du bas, et non celle du haut. Bah, je m’estimai heureux. Au moins avais-je quelque chose de frais à boire.

Je retournai m’assoir sur un des sièges individuels, et bus quelques gorgées en grimaçant. Qui diable pouvait donc boire cette chose, et aimer cela ? Faute de mieux, je lus l’étiquetage de la bouteille, et aperçus en haut une petite barre jaune, dans laquelle était écrite la mention suivante, « Cette Volvic Juicy appartient à : » L’espace était à peine suffisant pour y écrire son nom. Et immédiatement en dessous, en rouge, était écrit « Non je ne partage pas ! »

J’étais doublement pris par surprise. D’une part parce que quelqu’un a pu penser que l’on aurait envie de partager cette boisson. Et de l’autre, par l’incroyable égoïsme ainsi érigé comme art de vivre. Était-ce censé être drôle ? Une espèce de clin d’œil à nos instincts les plus primaires ? Mais l’air du temps ne prête plus à l’humour. Plus personne n’a envie de rire de nos jours, rire vraiment à gorge déployée. Les temps sont graves, parait-il. Alors non, cette acrobatie marketing qui fleure bon le cassoulet et l’after-shave était définitivement à prendre au premier degré.

L’indicateur numérique surplombant mon quai s’obstinait éhontément à annoncer cinq minutes avant la prochaine rame. De l’autre côté, trois métros étaient déjà passés, chacune déversant son lot de noctambules fatigués. J’avais donc du temps, du temps sur les bras, du genre qui embarrâsse car l’on ne sait pas quoi en faire. J’étais naufragé, seul sur ce quai comme sur une ile, condamné à attendre, condamné à regarder la vie passée sans pouvoir y prendre part.

En vérité, ce n’était pas nécessairement désagréable. J’étais certes prisonnier du bon vouloir des transports au commun, mais cela voulait aussi dire que je n’étais plus responsable. C’était un temps de suspension, immobile et silencieux, car en transit d’un chapitre de ma vie au suivant. Le transport en commun, c’est une contingence, une parenthèse, une corvée. Ce qui compte, c’est ce qui se passe autour.

Plus par dépit que par envie, je bus d’une traite le reste de la bouteille, oubliant mon indignation première. Si j’ai un jour voulu être un homme de principe, ce jour est loin désormais, oublié depuis longtemps. Vivre corrompt, comme la rouille attaque le fer. Et lorsque l’on s’en rend compte, lorsqu’enfin on est capable de comprendre comment procède cette corruption, il est déjà trop tard. Dès le premier jour, nous vivons privées de la pleine possession de nos moyens. Et dès que nous sommes en âge de subvenir à nos besoins, Il faut pour en payer le prix faire cession de l’acte de propriété de de ces mêmes moyens. Passer de la dépendance à l’hypothèque. Alors la morale, vous savez…

Le métro arriva enfin, bondé évidemment. J’ouvris une porte au hasard et me glissa entre une grande blonde un peu trop maquillée, et un jeune banlieusard qui me tournait le dos. En me retournant pour faire face aux portes mécaniques, j’aperçus le distributeur sur le quai. C’est drôle, mais un bref instant, j’ai eu de la peine de le laisser seul. Les portes coulissantes se sont refermées, et la rame s’est mise en mouvement. En entrant dans le tunnel, je me demandais si quelqu’un éteignait ces machines pendant les heures de fermeture.

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Péremption

Je ne lui ai jamais avoué que je l’aimais. D’une part, parce que lorsque je l’ai rencontré, elle était avec quelqu’un qui semblait la rendre heureuse. De l’autre, parce que lorsque cette histoire est arrivée à son terme et que l’opportunité s’est présentée, notre relation amicale était trop profondément enracinée pour pouvoir se transformer sans conséquence en une réelle histoire d’amour.

Toutefois, peu après sa séparation, nous avons couché ensemble. Il était tard, nous avions bu un peu, elle se sentait seule, et moi bien sûr, j’en mourrais d’envie. Nous avons fait l’amour par amitié, en quelque sorte, pour éteindre le désir qui dévore, et adoucir la solitude, et cela n’avait rien à voir avec une réelle envie de fonder une histoire. Ça s’est fait naturellement, une chose en entrainant la suivante.

Cela a duré un temps, quelques semaines, peut être un mois ou deux. Et puis elle a fait une rencontre. Et nous n’en avons plus jamais reparlé.

L’amour est une denrée périssable. Ce fait indéniable et parfaitement documenté rend d’autant plus remarquable l’incroyable résilience du mythe de l’amour éternel. C’est peut-être dans la nature même des mythes qu’étant par définition fictifs, ils sont en conséquence immortels. À l’inverse, tout ce qui peut être vérifié par le réel, tout ce qui est vrai, en devient automatiquement périssable. Le temps appose son sceau, et le travail d’érosion débute.

Mais il faut toutefois apporter une précision fondamentale. L’amour ne devient une denrée périssable que lorsqu’il est consommé. Sinon, il est de la même nature que le mythe.

Avec le recul, j’ai réalisé que ce soir-là, le premier soir où nous avions couché ensemble, j’avais peut-être inconsciemment tenté d’effectuer un exorcisme. La dénuder, embrasser sa peau nue, sentir ses jambes se presser contre mes reins tandis que je pénétrais en elle, tout cela avait valeur d’acte d’expiation envers ma faute originelle, celle d’avoir enfermé mes émotions dans le silo du secret. Je voulais consommer cet amour, comme l’homme affamé dévore le peu qu’on lui offre, avec reconnaissance et sans faire de façon.

Mais loin d’obtenir l’effet escompté, loin d’atténuer en quoi que ce soit l’amour que j’éprouve pour elle, ce désir charnel est venu attiser le feu. L’avoir prise, ce ne fut m’en libérer, mais au contraire, aggraver d’autant plus ma dépendance. En concrétisant une partie de mon désir, je ne l’ai que rendu d’autant plus possible. L’objectif autrefois inaccessible est non seulement devenu parfaitement à ma portée, mais de surcroit, je l’ai perdu à nouveau, double peine que je me suis en quelque sorte auto-infligée.

Je n’ai pas consommé mon amour en le lui faisant, j’ai au contraire fait de lui le mirage d’une oasis aux yeux de l’homme mourant de soif.

À la suite de cela, j’ai pris le parti d’attendre. Une nouvelle brèche, une autre opportunité. J’ai sympathisé avec son nouveau petit ami, dans le seul but de découvrir en lui une faiblesse à même de provoquer la fin de leur relation. Je savais que ce que je faisais était répréhensible, et il dut le sentir, car il se méfiait ostensiblement de mon influence sur elle. Et au bout d’un moment, elle aussi commença à prendre ses distances.

C’est hier que je l’ai reçu, le faire-part. Ils se marient cet été, et je suis invité. Je ne sais pas si je vais y aller. Je ne lui ai peut-être jamais avoué que je l’aimais, mais je l’aime assez pour ne pas lui infliger la mine déconfite d’un ami le jour de son mariage. Je crois qu’elle est enceinte.

Peut-être que c’est ainsi, que certaines choses ne sont pas appelées à survenir. Peut-être que dans une autre dimension, c’est mon enfant qu’elle porte, et c’est moi qu’elle épouse. Toujours est-il que cet amour inutile ne m’a jamais semblé aussi lourd. Qu’il est seul, celui qui aime pour rien.

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