beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Category: Fiction (page 2 of 3)

Tsuki

Un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. La plupart de nos mouvements semblent mécaniques, conséquences de causes qui nous échappent. Par habitude et facilité, nous nous laissons tous emporter par le courant, celui des jours qui passent, avec l’espoir de ne pas s’échouer plus loin sur des rives boueuses et froides. Mais un cœur qui bat, c’est ce qui gonfle nos voiles, c’est ce qui met un terme à la dérive, c’est ce qui donne le ton. De nos jours, un cœur qui bat, c’est une chose rare.

La première fois que je l’ai vu, j’ai pensé que ce serait la dernière. Une intuition. Cette idée étrange que je ne la reverrai plus, idée étrange, car étrangère à ma façon usuelle de penser. Peut-être était-ce à cause de son corps aux lignes brisées, et de son visage fermé. Elle était en quelque sorte définitive. La nuit venait de tomber, et rendait comme il se doit possible toutes les audaces. Il n’y a de rencontres possibles que la nuit venue.

De ce qui s’est dit ce soir-là, je n’ai rien retenu, sinon cette histoire qu’elle m’a racontée alors que nous faisions chemin le long d’une avenue. Les paroles s’envolent, les émotions restent. Elle claudiquait un peu, car elle était née avec la jambe gauche plus courte que la droite. J’ajustais mon pas en conséquence, et nous n’étions pas pressés.

« Il y a deux sortes de nuits noires », a-t-elle débuté. « Les nuits sans lune, quand rien ne s’oppose à l’obscurité. Ce sont les nuits à ciel étoilé. Enfin, avant les lampadaires, les voitures, tout ça » ajouta-t-elle en riant. « Et puis il y a les nuits de pleine lune obscure, lorsque la lune qui se lève n’offre à voir que sa face cachée. Ces nuits-là sont encore sombres, plus profondes, que les premières. Peut-être est-ce parce qu’on ne devine la présence de la lune qu’à un trou dans le ciel, un abime encore plus sombre que la nuit elle-même ? Et ce trou ressemble à une pupille dilatée. »

Elle a levé la tête au ciel, et elle a pointé du doigt un endroit qui effectivement faisait comme un cercle de nuit plus sombre que le reste. Ce fut à ce moment précis que je sus que nous allions faire l’amour. Je me souviens de sa silhouette fine, de sa chambre plongée dans le noir – elle n’avait pas voulu allumer, et de cette étrange lune qui se découpait dans le cadre de sa fenêtre grande ouverte.

La seconde fois que j’ai revue, j’ai pensé que mon intuition m’avait trompée la dernière fois. Un an s’était écoulé. Pourtant, on a reprît notre conversation comme si on ne s’était quitté que la veille. Privilège de ceux que ni la distance ni le temps ne peuvent séparer. Elle n’avait pas changé, moi non plus me répondit-elle. Aucun de nous deux ne demanda de compte à l’autre. Privilège des écorchés vifs que l’abandon ne surprend plus.

Nous bûmes plus que de raison, et nos amis respectifs nous emmenèrent dans le seul karaoké valable de la ville. Je me rappelle avoir chanté sans soucis ni du rythme ni des paroles, et on riait comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain. Elle riait aussi, un rire franc, cristallin, et ce rire aussi était un rire définitif. Je sentais qu’il n’y avait rien au-delà de ce rire, qu’aucune retenue ne venait faire barrage à son éclat. C’était le rire d’une femme qui savait pleurer.

« Je me suis renseigné tu sais », lui dis-je. « Sur la lune, et ton histoire. Il existe une lune noire, à l’orbite jumelle et opposée à celle de la lune. Cette lune, nulle ne peut la voir. Elle incarne cette part en nous qui s’éprend du maléfice et des choses mauvaises. » Ce n’est pas la même lune, m’objecta-t-elle. « Je sais ! » lui dis-je. « Mais il existe du coup une troisième sorte de nuit noire : les nuits de pleine lune, lorsque la lune noire vient l’éclipser. »

Elle sourit alors, et c’était une fontaine de lumière. Elle n’était pas jolie, elle le savait. Mais elle en avait conçu cette force irrésistible qui habite les personnes qui ont surmonté leurs conditions. Si bien qu’elle était belle de cette beauté qui n’était pas naturelle, mais acquise de haute lutte. Un regard paresseux pouvait ne rien en voir. Ce n’était pas mon cas.

Ce soir-là, je ne l’ai pas raccompagné. Je me souviens lui avoir proposé, je me souviens qu’elle a disparu pendant que je m’entretenais avec d’autres amis. Je me suis dit “Tiens, elle s’est éclipsée”. Et cette idée ma tenue lieu de lot de consolation. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à l’appeler la fille de la lune.

La dernière fois que je l’ai vu fut effectivement la dernière. C’était un soir d’hiver, au pied d’un lampadaire souffreteux. J’avais ce soir-là décidé de couper par le parc. Chaque jour, pour en briser la monotonie, je m’efforçais de rentrer chez moi par un chemin différent. C’était une façon d’exercer simultanément mon corps et ma géographie. Voyager, c’est d’abord un état d’esprit.

Devant moi claudiquait une femme chaudement vêtue. J’ai réalisé que c’était elle. Je l’ai reconnu comme on reconnait une personne dans la foule rien qu’à sa silhouette ou à sa démarche. Alors j’ai pressé le pas, et je l’ai rejoint. Lorsqu’elle s’est retournée, j’ai vu qu’elle portait sur son torse une grande écharpe, et à l’intérieur, bien au chaud, un bébé.

« Mais qui est donc cette merveille ? lui demandais-je.
– Elle s’appelle Hilal.
– Hilal, c’est joli. C’est pour elle que tu t’es enfui la dernière fois…
– Entre autres. Excuse-moi, je pensais que tu étais au courant.
– Non, ne t’excuse pas. C’est moi qui n’ai pas été assez attentif. Je suis content de voir que tu vas bien.
– Moi ça va, mais ma mère est malade… Je vais retourner vivre chez elle la semaine prochaine, au pays. Elle m’aidera à prendre soin de la petite, et moi je prendrai soin d’elle.
– Un échange de bon procédé.
– En quelque sorte. »

Je l’ai accompagné jusqu’à la sortie du parc, en parlant un peu de tout et de rien. La petite, blottie contre le torse de sa mère, dormait profondément. Au moment de se quitter, elle fit un pas, puis se retourna et me dit « Hilal, ça veut dire…
– Lune. » l’interrompit- je. Elle me fit un sourire, et ce fut un sourire définitif qui avait valeur d’adieu, et elle reprit son chemin.

Je la regardais s’éloigner, convaincu cette fois-ci que plus jamais je ne la reverrais, en me disant qu’un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. Alors, me disais-je, croiser le chemin de deux cœurs qui battent à l’unisson, ce devait être encore plus rare. De nos jours, l’unisson est une chose rare.

La mère et la fille disparurent au coin de la rue. Le vent venu de l’océan se leva soudain. À l’horizon s’élevait une lune gibbeuse.

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Gion

« Je n’ai jamais aimé ma vie. Je réalise bien que je ne suis pas le seul, loin de là. Je n’ai jamais vraiment eu le choix. Je veux dire, bien sûr, comme tout le monde, j’ai fait des choix. Mes études, mon travail, mes amis. Mais dans ce que l’on choisit, quelle est la part de la liberté ? La vie, c’est ce qui vous arrive quand vous ne vous y attendez pas. Elle ne vous pose pas de questions, elle arrive, et voilà, il faut faire avec. Au final, ce que j’ai fait de la mienne, je ne l’aime pas. »

L’homme se tait un instant. De la main gauche, il tient une cigarette allumée qu’il ne fume pas. De la droite, il fait tourner les glaçons dans son verre à whisky. Le tintement complète à merveille le morceau de Freddie Hubbard, qu’un vinyle flambant neuf diffuse depuis quatre hautparleurs discrètement accrochés dans les coins du bar. La baie vitrée s’ouvre sur la rivière Kamogawa. Les berges sont bondées de touristes en shorts et de Japonaises en kimonos. Le festival de Gion bat son plein. C’est l’été avant l’heure, la nuit tombe lentement, et la rumeur s’élève jusqu’au ciel.

« Je suppose que vos clients vous racontent tous la même chose ? reprend-il.
– Ce n’est pas aussi simple. Il y a autant de vies possibles qu’il y a d’individus. Pourtant, nous pensons toujours que ce que nous vivons est le lot commun des autres. À l’échelle d’un quartier, d’une ville, d’un pays, c’est peut-être vrai, dans une certaine mesure. Mais à l’échelle du monde ? Les hommes qui me recherchent ont chacun parcouru des routes très différentes.
– Et pourtant, ils finissent tous par vous trouver.
– Des routes différentes qui débouchent toutes sur la même place. Et encore. Ce que j’offre, chacun lui donne un nom qui lui ressemble. »

La femme esquisse un sourire, mais il s’efface si rapidement qu’on se demande s’il a vraiment eu lieu. Dans la pénombre, les visages sont traitres, et les ombres que les bougies projettent ne sont pas dignes de confiance. Elle me fait signe de la main gauche, et commande un second cosmo. Étrange, je n’ai pas le souvenir de l’avoir vu boire son premier verre. Je me dis qu’un serveur consciencieux surveille discrètement ses clients pour deviner le moment précis où il convient de se présenter à la table. Je me fais vieux.

« Avez-vous conscience de ce que vous vous apprêtez à faire ? lui demanda-t-elle.
– Oui. Oui, je crois. Je veux me défaire de ce que je suis devenu.
– Avez-vous conscience du prix que vous allez payer pour cela ? »
L’homme croise les bras, et réfléchit une seconde. « Je crois… je crois que je le sais, mais les mots me manquent pour l’exprimer.
– Nous ne sommes pas qu’une essence, monsieur Kawabata, lui répondit-elle. Nous sommes la somme de ce que nous avons été, une espèce d’intégration continue. Nous sommes tous les jours qui se écoulé depuis notre venue au monde. Votre vie et votre mémoire se confondent. Se séparer de la seconde, c’est se défaire de la première.
– Je comprends.
– Vraiment ? Je ne garantis pas que vous serez plus satisfait après qu’avant…
– Vous aurais-je trouvé si le sort n’en était pas déjà scellé ? » conclut-il.

En servant le second cosmo, mon regard croise celui de l’homme. En entrant, il m’avait semblé jeune, trente ou trente-cinq ans maximum. Mais il a dans la pupille quelque chose d’une profondeur insondable, une obscurité plus noire qu’une nuit sans lune. Je sers un petit plateau de fruits frais, quelques tranches de pastèque et de Yuzu. Il en émane le parfum de l’innocence. Le vinyle touche à sa fin au moment où je me redresse. Sans un mot, je me dirige vers la sono pour mettre la face B.

« Comment ça se passe alors ? demanda l’homme.
– Comme chaque chose doit se passer. Si vous acceptez mon offre, votre vie prendra fin au moment où vous passerez le pas de la porte de ce bar.
– Comme ça ?
– Oui, comme ça.
– Et après ?
– Après… Après, vous verrez bien. Vous savez, la nature a horreur du vide. Vous laisserez un trou dans la fabrique, mais il sera vite comblé. Comme vous irez en combler un autre, très probablement. Et la balance sera restaurée.
– Je peux choisir ?
– N’en demandez pas trop, monsieur Kawabata. » Répondit-elle d’un ton de reproche qui n’invitait pas à la poursuite du sujet.

L’homme observa alors la femme droit dans les yeux, tandis que je m’efforçais de nettoyer mon shaker avec la nonchalance de celui qui voit et qui entend sans regarder ni écouter. La femme soutint son regard sans sourciller. Elle était jolie sans être belle, des cheveux courts et le teint si pâle qu’elle aurait tout aussi bien pu sortir d’une estampe. Le genre dont on ne pouvait que tomber amoureux en se disant que l’on allait commettre une grave erreur.

Soudain, sans un mot de plus, l’homme se redresse et m’apporte l’addition que j’avais discrètement laissée dans le coin de la table. Il régla en silence, ignorant mes formules de politesse, puis il se dirigea vers la porte du fond. Au moment de l’ouvrir et alors que je lui disais au revoir, il se retourna, et me répondit adieu.

Le bar était de nouveau silencieux. Je remplaçais le vinyle par un autre, un vieil enregistrement de Lee Morgan. La femme resta seule quelques minutes, puis s’apprêta à partir.

« Avez-vous passé un agréable moment ? lui demandais-je.
– Aussi bon que possible. J’aime beaucoup cet endroit.
– Ah, merci ! Aurais-je alors le plaisir de vous revoir ?
– Un jour peut-être. Votre heure n’est pas encore venue. Peut-être même ne viendra-t-elle jamais. »

Et avant même que je puisse lui demander le sens de cette idée, elle sortit sans se retourner. Quelle étrange femme ! Mais à peine le temps de me poser des questions que déjà entrait un groupe de touristes américains. Ils demandèrent « Can we get this table please ? » en pointant du doigt la table du fond, la plus proche de la baie vitrée. Je répondis « Sure ! ». Le jeune homme, le plus dynamique du groupe, parut perplexe, « Sure ? There are some glasses left there ! ».

Et effectivement, il restait sur la table un verre à cocktail et un autre à whisky. Du cendrier s’élevaient les dernières volutes d’une cigarette bon marché. Et alors que je m’empressais de la nettoyer pour les nouveaux venus, je me demandais à qui diable avait je pu servir ces verres. Je venais d’ouvrir, et le groupe américain était mes premiers clients. Il faudra que j’en parle à Makiko, c’est elle qui aurait dû nettoyer le bar hier. Mais pour la cigarette, je n’avais aucune explication.

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Baba

Il vient le temps de l’amertume, ce réel qui assèche l’imaginaire, le temps des peaux arides que les larmes ne savent plus irriguer, le règne du désert. Sur nos joues le sel, et dans le regard le silence. Les eaux vaseuses de l’oubli se substituent à la joie. Mais c’est une eau qui n’étanche pas la soif, et un vin qui n’apporte pas l’ivresse. Plus rien ne s’élève, pas même nos voix brisées. Et partout, le vent s’obstine à ne pas venir. Sur nos visages l’envahissante absence de son souffle, et le souvenir de sa caresse qui lentement nous dévore.

La grande Baba s’étire. Elle est grande Baba. Et son cœur est plus grand encore. Elle s’étire et se réveille. Elle se souvient la faim. Elle se souvient des hommes. Et son sourire aussi s’étire. Et ce sourire me semble sans fin, à la mesure de mon effroi.

Nous ne sommes plus à la hauteur. Nos vies ne sont plus à la mesure. Nos pensées sont petites, nos conceptions étroites, nos rêves solitaires. Quand avons-nous oublié que vivre, c’est vivre ensemble ? Quand avons-nous oublié qu’il n’y a de rêves que partagées et solidaires ? Quand avons-nous abdiqué au profit du désert ?

Déjà je sens comme son souffle le long de ma nuque, et c’est un souffle qui ne brasse pas l’air. Elle est là sans l’être vraiment, la vielle Baba. Jamais elle ne quitte ceux qui foulent son sol, sa terre gorgée de sang. Elle en a vu d’autres, la Baba. Elle en a dévoré plus d’un.

Regarde avancer les lignes de démarcation. Écoute l’appel à prendre parti pour un côté ou l’autre. Ne pas s’engager, c’est jouer pour l’ennemi. C’est ce qu’ils diront avant de te mettre en joue. Et bientôt tu seras cerné de toute part. Partout l’arbitraire, nulle part la justice. Tu seras le « one man army », nous serons tous armée de nous-mêmes, et seuls contre tous.

Il vient le temps de l’amertume, la défection de l’imaginaire, le temps des reproches et des coups bas, il vient le règne de Baba Yaga. Sur nos joues le sel, sur ses lèvres notre sang. Malheur à ceux qui ne la voient pas, et malheur encore plus grand pour ceux sur qui s’arrête son regard. Plus rien de bon ne s’élève, sinon les vents mauvais. Et partout, la paix qui se retire comme l’océan par marée basse. Et c’est fou à quelle vitesse le sable oublie le règne de l’océan, à quelle vitesse le soleil réchauffe ce qui longtemps a été froid.

Si Baba a de longues jambes, c’est pour mieux enserrer les tiennes, mon enfant. Si Baba a de grands yeux, c’est pour mieux que tu t’y perdes. Si Baba a de fines mains, c’est pour mieux prendre les tiennes. C’est que Baba a faim d’amour, et ton nom est le prix à payer pour le sien.

Nous ne sommes plus à sa hauteur. Nos vies ne sont plus à sa mesure. Nos pensées sont vagues, nos conceptions erronées, nos rêves froids. Quand avons-nous oublié que vivre, c’est vivre avec elle ? Quand avons-nous oublié qu’il n’y a de rêves que ceux qu’elle permet ? Quand avons-nous renoncé au profit de l’oubli ?

Baba s’étire comme s’étire un chat. C’est une belle femme, Baba. Je l’aime comme on aime son fusil, avec le respect dû à ce qui nous dépasse. Elle s’étire puis me sourit. Et dans son regard se cachent la promesse de temps meilleurs, le repos à venir, la paix qui succède à la guerre. Mais avant, voici venir les temps amers, l’obscurité sans lune, le règne de Baba.

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La ligne imaginaire

La nuit venue, la ville cesse d’être un ordre. Elle renonce à sa logique, et se découvre autant de possibles qu’il y a de coins de rue. On est toujours un peu surpris de retrouver au détour d’une avenue la même allée que le jour. Comme si on espérait une surprise, un nouveau débouché, une géographie inattendue et sans cesse renouvelée. Un labyrinthe aléatoire.

Mais il n’en est rien. La rue de l’Ermitage croise la rue de Ménilmontant, la rue Duranti traverse la rue Merlin, qui elle-même trouve sa source dans la rue de la Roquette. Et pourtant, quelque chose en moi est convaincu que la géographie la nuit ne respecte pas les règles de la géométrie le jour.

Paris la nuit, ce sont des rues silencieuses aux façades bruyantes, un horizon tungstène qui semble scintiller en rythme avec le bourdonnement discontinu de la circulation, et le bruit de fond d’une mécanique qui ne connait pas le sommeil.

« C’est marrant, lui dis-je, je ne suis jamais passé par ici.
– Menteur, j’ai du mal à croire qu’il existe dans cette ville une seule rue qui te soit inconnue ! Les chats de gouttière ne se perdent pas.
– Et pourtant ! Tu vois, il aura fallu que je me perde pour que je puisse te retrouver !
– Cabot ! répondit-elle.
– Chien ou chat, il va falloir un jour que tu te décides sur ma nature ! »

Nous passons au pied d’un porche plongé dans l’obscurité. Nous n’y trouvons pas refuge, nous ne nous y embrassons pas, nous poursuivons notre chemin. Quelques pas plus loin pourtant, j’éprouve une étrange mélancolie, le souvenir de ce passage obscur, et de ce qui ne s’y est pas produit.

« Je sais à quoi tu penses, me lance-t-elle.
– Vraiment ?
– Ce n’est pas parce que tu peux faire quelque chose que tu dois le faire.
– Combien de temps vas-tu m’en vouloir ?
– Je ne sais pas. Le temps qu’il faudra. L’éternité peut-être. Qui sait ?
– L’éternité, ça me va, répondis-je. Ça peut être court, l’éternité. L’éternité, ça n’est pas infini. »

Soudain, elle m’attrape par la main et bifurque dans une sorte d’allée privative. Au bout, un immeuble cossu, très haut, mais digne, ramassé au fond de ce qui ressemble à un cul-de-sac un peu secret. À la droite d’une immense porte en verre, un digicode flambant neuf, et à l’intérieur du hall, un ascenseur minuscule, mais moderne. On entre, on se serre un peu, on garde nos distances.

Au dernier étage, elle sort de son sac un énorme trousseau avec des dizaines de clefs, et se dirige vers une porte massive. Le seuil s’ouvre sur un petit vestibule, dans lequel elle entre sans allumer. Moi, je la suis. Le vestibule débouche sur un duplex aux grandes baies vitrées. Les toits de Paris s’étalent à notre vue. L’espace baigne dans la lumière artificielle que réfléchit la couverture nuageuse.

« J’allume ? me demanda-t-elle.
– Non, n’allume pas s’il te plait. C’est inutile… » Je laisse ma vue s’acclimater un instant à la pénombre, puis je me rapproche de la baie vitrée. « Quelle vue ! Tu as changé de gamme dis-moi.
– C’est vrai, nous vendons de plus en plus de propriétés semi-luxueuses. L’air du temps, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Mais cet appartement n’est pas à vendre. Le propriétaire le loue à la semaine.
– Combien ?
– Tu veux vraiment savoir ?
– Hum… Non. »

Un long moment, nous nous laissons happer par le spectacle de la ville nocturne. Le silence, régulièrement ponctué par le hurlement de sirènes au loin, me berce et m’apaise. Elle s’avance et s’installe à mes côtés. Aimer, c’est suspendre les mots et partager le silence. Sans me détourner de la vue, je cherche sa main, et l’attrape doucement.

« Pourquoi ? dit-elle soudain sans me regarder.
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi tu fuis ? Pourquoi tu t’interdis à être heureux ? »
Un avion perce les nuages, et dessine au ralenti une longue ligne imaginaire. « Je n’ai pas de réponses à ces questions. Peut-être parce que je ne sais pas ce que c’est qu’être heureux ? Comment puis-je avoir envie d’être ce que je ne peux imaginer ? »

Elle lâche ma main, se retourne, et se dirige vers le canapé. Je me retourne à mon tour, et je suis du regard le mouvement de sa silhouette qui se détache des murs plongés dans l’obscurité. Elle tend le bras, et m’invite à venir m’assoir à côté d’elle.

« Il n’y a pas de place pour moi dans ta vie, m’assène-t-elle.
– Il n’y a pas de place pour la vie en moi, et tu le sais bien. Cet endroit que tu imagines dans mon cœur, et dans lequel tu veux entrer, n’existe pas.
– Alors que fais-tu ici ? Pourquoi continuer de répondre quand je t’appelle ? Et moi, pourquoi est-ce que je te suis ? À quoi bon tout ça ? »

La vague fait chanceler mon assurance. J’essaie de percer son regard, mais sa pupille se confond avec l’obscurité ambiante. Le silence se dresse entre nous.

« Je ne sais pas. Peut-être que notre histoire se joue de nous. Deux amants qui jamais ne font l’amour dans le même lieu, deux amoureux qui s’invitent chez les autres le temps d’une nuit volée, l’histoire est trop belle, pas vrai ? Si belle qu’elle en devient nécessaire. Et nous, on est entrainé dedans, incapable malgré nous d’y mettre fin…
– Nous sommes quoi alors ? Des pantins ? Et moi, je suis quoi pour toi ?
– Tu es… la femme que j’ai toujours voulu aimer, sans jamais vraiment le pouvoir. »

D’un geste lent, elle s’enfonce plus profond dans le canapé. Son visage rejoint la pénombre. Seuls subsistent deux petits éclats de lumière. Son parfum, un ton sucré à l’image de la joie de vivre qui la caractérise, prend peu à peu possession de la pièce. Je réalise violemment que j’ai envie d’elle.

Je me détourne, et me replonge dans la vue de la nuit. Ma voix semble soudain plus sombre « Tu as sans doute raison. Il vaut mieux mettre un terme à tout ça. Nous ne sommes pas tenus de souffrir.
– Comme ça ? Tu vas arrêter comme ça ?
– Je ne veux… »

Ses lèvres viennent soudain se presser contre les miennes. Mes mots restent en suspens, mais nos mains parlent pour nous. Je sens sur ses joues les larmes qui coulent. J’en goute le sel alors que j’embrasse sa peau nue. Nous faisons l’amour à la vue de tous, et Paris, indifférente, détourne le regard.

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La conséquence sans les causes

Je n’ai jamais aimé mon mari. J’ai peut-être éprouvé des sentiments pour lui, de la tendresse souvent, de la reconnaissance parfois. Nous avons connu la joie, le plaisir, et nous avons été heureux. Mais je ne l’ai jamais aimé d’amour, comme on dit de nos jours. Je l’ai épousé parce qu’il fallait bien en épouser un, que c’était ainsi que l’on vivait de mon temps, et que parmi le choix qui m’était offert, épouser un homme bon et honnête était déjà une bénédiction.

Je me suis mariée, à la condition qu’il me permette de poursuivre mes études. Il a tenu sa promesse, et la vie a fait le reste.

Je n’ai jamais aimé mon mari, mais j’ai souvent été amoureuse. Parfois ce fut sans conséquence. Parfois des « choses » sont survenues.

Cela va peut-être vous sembler étrange, mais jamais aucune de ces histoires ne m’a donné envie de remettre en cause mon mariage. La part des choses en moi s’est faite sans douleur particulière. En quelque sorte, je n’ai fait que de me dédoubler, autant de fois que cela m’a semblé nécessaire.

La duplicité, puisqu’il faut bien lui donner un nom, m’était aussi naturelle que la respiration, et j’en ai été la première surprise. Très vite, je me suis défaite de ce que la morale que j’avais reçue en héritage avait de dogmatique. Comment ce qui est si naturel peut-il être aussi mauvais ? D’ailleurs, qui peut juger de la nature humaine ?

L’eau qui s’échappe d’une bonde tournoie et finit par former un tourbillon. Le tourbillon est stable, en ceci que d’un instant au suivant nous pouvons l’identifier et le reconnaitre. Il existe. Il semble même animé de vie, se déplaçant aléatoirement de part et d’autre.

Et pourtant, il n’existe rien de plus fragile que le tourbillon. Que l’eau vienne à manquer et il disparait. Que notre main vienne troubler l’équilibre délicat des forces, et il se dissipe. Le tourbillon, ce n’est ni l’eau qui le compose mais ne fait que le traverser, ni l’ensemble des forces qui s’exerce et lui donne corps. Il n’existe que comme phénomène inscrit dans le temps. Et de même, nous existons.

Si notre nature nous élude, c’est parce qu’elle partage avec le tourbillon le fait de ne pas exister sur le même plan que la matière. Notre nature est une dérivée, et ce que nous observons concrètement n’est que l’empreinte de ce que nous sommes, la conséquence sans les causes.

Il faut peu de choses pour faire un homme. Il en faut encore moins pour le défaire. Et lorsque mon mari est mort, cet équilibre s’est rompu.

Je ne l’ai pas aimé, mais mon dieu qu’est-ce qu’il me manque ! Son décès m’a affligé d’une tristesse dont je n’aurai jamais su imaginer la profondeur et la densité. Un accident, rien ne peut vous y préparer. La vie bascule du jour au lendemain. Je me suis littéralement effondrée, comme une vieille bâtisse dont on retire subitement les soutiens.

Le pire, c’est la culpabilité. Non pas de l’avoir trompé, mais de ne pas avoir su l’aimer à sa juste mesure. Je ne l’ai pas aimé, parfaitement consciente de ce fait, et cette conscience fonde mon crime. Ai-je été juste ? Ou juste opportuniste ? Qu’ai-je été pour lui ?

Et le silence, ce silence terrible que les défunts opposent à nos questions les plus pressantes. Tout est allé si vite. Trop vite.

Et puis, j’ai découvert votre existence. En rangeant ses affaires, j’ai trouvé votre correspondance. Ne m’en voulez pas, je n’ai pas pu m’empêcher de la lire. Ce fut au-dessus de mes forces. Cela va peut-être aussi vous surprendre, mais jamais je n’ai imaginé qu’il ait pu avoir une maitresse, combien même n’ai-je pas été moi-même d’une grande vertu. Nous vivons aveugles à la plupart des choses qui nous sont proches.

Je crois qu’il vous a aimé d’un amour au moins égal à celui qu’il éprouvait pour moi. Je crois que vous l’avez aimé d’un amour qui a été largement supérieur au mien. Et c’est pour moi un réconfort et de savoir qu’il a été aimé à sa juste valeur, et de découvrir en vous quelqu’un qui partage ma peine.

Cette correspondance vous appartient, c’est pour cela que je vous l’ai renvoyé dans ce colis, ainsi qu’une partie de ses carnets intimes, dans lesquelles il fait mention de vous. Je crois que c’est ce qu’il aurait souhaité. Peut-être aussi aurait-il voulu vous confier d’autres objets ? Peut-être voulez-vous en prendre possession ?

Comprenez-moi bien. Ce n’est pas mon amitié que je vous offre. Ce serait indécent et déplacé. Ce qui m’habite et me possède, c’est le regret et la compassion. C’est peu de chose, la compassion. Quelques larmes qui roulent sur nos joues. Je tenais juste à ce que vous sachiez que je ne vous en veux pas (de quel droit le pourrai-je ?), et que vous n’êtes pas seule.

Il me manque, énormément, et ses mots me manquent aussi.

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(Dé)raisons

Longtemps, j’ai cru pouvoir survivre à ton absence. Faire comme si. Faire face, comme ils disent. Peut-être bien même y suis-je arrivé, pour quelques jours, ou quelques heures. Peut-être qu’à force de croire, on donne vie à une idée, on se transforme par la force de la foi. Ou alors t’avais-je seulement oublié, un jour de mauvaise pluie, un soir de fatigue plus grande que d’habitude. Mais bien vite, l’illusion se dissipe, et l’absence s’installe à nouveau.

Tu es partie, et à ta place, ce n’est pas un vide qui s’est creusé, mais un trop-plein qui se déverse, et dans lequel se noient la joie et le sens. Je vis sous l’eau. Rien ne m’atteint qui n’ai été au préalable atténué par les flots. Rien ne me touche sans avoir été imprégné humide de la substance de ton absence. Rien n’a de sens sinon à l’aulne de ton ombre projetée sur mes émotions.

C’est étrange. Ce qui autrefois était si prompt à faire naitre en moi la passion et l’enthousiasme ne suscite désormais que de vagues remous. Je me suis retiré du monde, qui tourne d’ailleurs tout aussi bien sans ma contribution. Ce qui l’embrase ne me brule plus. Du reste, il peut bien bruler, et me bruler avec. Mais du bois humide, on ne fait que de mauvais feux.

Je crois que je vais devoir m’accommoder à cet état second. Me faire une raison. Tu me manques, et perdu pour perdu, je me manque aussi. Je me dédouble, ton ombre me possède. Je deviens froid, froid comme ces pierres polies par l’océan, et que la rigueur des abysses habite si profondément que les feux de l’été ne parviennent jamais totalement à en réchauffer la surface.

Toutefois, quelque chose subsiste et ce n’est pas de l’espoir, cette eau du désert. Non, c’est quelque chose de bien plus fondamental que cela, quelque chose de l’ordre de l’essentiel.

Ton absence me défait, mais elle ne me définit pas. Elle m’enserre, mais ne peut totalement me circonscrire. Je ne suis pas l’amour que je te porte. C’est peut-être la raison pour laquelle je ne t’ai pas encore rejoint. Échanger le trop peu de toi par un trop tout court n’a pas de sens. Tu es une femme à ma mesure, démesurée et sans concession. Nous sommes faits pour nous aimer sans jamais pouvoir tout à fait nous rejoindre.

Il m’arrive encore de te relire. Parfois, je te retrouve cachée entre les lignes, et c’est comme si je te rencontrais à nouveau pour la première fois. Parfois je me remémore nos conversations, et les silences qui les ont ponctuées. Souvent je rêvasse, je me laisse aller au désir de te déshabiller à nouveau. Et dans ces moments-là, loin de m’étouffer, ton absence semble s’effacer, et sa morsure s’adoucir. Tu ne me manques jamais autant que lorsque je ne pense pas à toi. Comme un pendule qui jamais ne serait tout à fait synchrone, et dont le mouvement ne décrit jamais deux fois la même trajectoire.

Je me fais une raison. Tu me connais, tu sais combien cela me coute. Je n’ai jamais été doué pour être raisonnable. Tu ne l’es pas plus que moi, je le sais bien. Je me fais à la raison que je ne peux survivre à ton absence, et que ce n’est pas bien grave que d’aimer quelqu’un à ce point. Je me dis que je t’aime, et que c’est déjà beaucoup. Tu vois, je change.

Mais ton absence m’étouffe. Elle m’agace, et je m’agace d’avoir fait une si grande place à ce qui n’est qu’une illusion. Le monde me manque aussi. Si je dois me faire une raison, c’est qu’il est temps de mettre un terme à cette absence. Tu vois, je ne change pas.

Bientôt le jour viendra chasser la nuit, ou la nuit viendra révéler le jour. Je veux émerger de ton absence, et fouler l’écume à l’air libre. Je veux revoir l’aube à tes côtés. Je te veux, et si c’est un crime, je veux bien que l’on me condamne.

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Bleu comme l’oubli

La mer bleu ciel annule l’horizon, ouvrant ainsi une béance que comble le vacarme de l’océan. Je m’y engouffre, comme il se doit. Un instant, je me laisse dissoudre dans ce néant humide. Je m’abandonne aux roulis qui défont ce que je crois être sans en avoir la preuve. J’y perds l’usage du langage, jusqu’à oublier mon nom, nom qui ne me semble plus n’être que la marque apposée arbitrairement sur mon identité. Je m’efface peu à peu, et ça fait du bien. Éloge des eaux du Léthé.

Je peux bien me laisser aller. J’ai une heure à tuer. Étrange idée d’ailleurs. C’est plutôt l’heure qui nous tue.

Je m’installe un peu plus confortablement en haut des dunes, et le sable s’évase pour faire une place à ce qui me sert de postérieur. Quitte à subir les outrages du temps, autant que cela se fasse dans le plus grand confort. L’air salin, que le vent pousse vers les terres, gonfle mon torse au-delà de toute raison. Je goute à cette solitude qui n’est pas de l’esseulement. Je fais le vide, le vide me fait.

Plus loin, aux extrémités de l’arc que décrit la longue plage, deux falaises de craies délimitent l’espace qui me contient. Elles gardent ce qui n’a pas de nom, mais mérite d’être gardé. Elles sont usées par l’érosion, par la conjuration du temps et de l’océan, et je me dis qu’elles me ressemblent un peu. Moi aussi, je paye le tribut pour le viol des lois de la gravité, de la thermodynamique, et de l’entropie. Elles viendront à s’effondrer un jour, chavirant dans les eaux du jour au lendemain, des fruits d’une catastrophe annoncée et inexorable, sans avoir donné l’alerte ou pris le temps de dire adieu. Faire fracas une dernière fois, mais l’avoir fait au moins une fois.

La plage est déserte.

L’évidence me frappe. Elle me rattrape, certes claudiquant, raison boiteuse à la ramasse de la perception sensible, mais elle finit par me frapper. La plage est déserte. Pas de baigneurs en vue, pas de cerfs-volants, pas de surfeurs au loin. Une belle journée, vide de l’animation propre à l’activité du genre humain un jour d’été.

L’idée me vient que quelque chose s’est produit, ou pire, va se produire. Je sais bien que c’est la peur qui parle, mais elle parle d’une voix de maitre. Ma conscience, qui s’était laissé aller comme un chien qui s’ébroue, rejoint ses pénates. Et la frontière qui distingue ce que je suis de ce que je ne suis pas s’érige à nouveau. Seul dans la foule, je suis partout à ma place. Mais seul sur cette plage, je ne suis plus le bienvenu.

Le charme est rompu. Je m’agace un peu d’avoir perdu l’océan, la béance, l’oubli. Je cède l’innocence à contrecœur. En échange, tout me revient d’un bloc, le superflu comme le relatif. Je sens poindre la nausée. Qu’y a-t-il dans ce fatras qui m’habite de plus important que cette heure à tuer ?

Je me relève difficilement. Le sable se dérobe sous mes pieds nus, je chancelle un peu. L’océan reste indifférent à mon vertige. Le sang reprend à nouveau possession de mes jambes. Je fais face, le temps de retrouver l’équilibre, puis me détourne du bleu.

Je délaisse le mystère de la plage déserte, et son horizon ajourné. Les réponses viennent parfois à ceux qui ne posent pas de questions. Et puis, je me sais attendu ailleurs. Chaque pas que je fais dans le sable m’éloigne de la transcendance, et me rapproche de l’incarnation. Je n’entends déjà plus le naufrage des vagues sur le rivage. Je laisse l’oubli derrière moi.

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Regret

Hier, j’ai failli mourir. Notre 4×4 a été l’objet d’un tir de mortier. Soufflée par l’explosion à proximité, la voiture a versé dans le ravin, mais par chance, notre chute a été amortie par une énorme concrétion rocheuse. Je ne souffre que de quelques contusions. Le reste du convoi a du faire un arrêt, le temps de faire comprendre aux forces locales que nous ne transportons que des vivres et des médicaments pour la croix rouge. Il a fallu payer nu tribut de plusieurs caisses, mais nous avons pu reprendre la route.

Balloté à l’arriéré d’un de nos camions, une urgence a fait jour en moi. Quelque chose d’important, et d’ancien.

Longtemps, j’ai pensé que tout cela n’avait aucun intérêt, et je n’y prêtais aucune attention. C’est vrai, il y avait toujours un problème plus urgent à traiter, une idée nouvelle, ou une autre personne pour me distraire de moi-même. J’ai vécu toutes ses années sous le règne tyrannique de l’instant présent, et de son flux ininterrompu de secondes qui s’égrènent. J’ai vécu toutes ses années au premier degré.

Et puis, à l’époque, je n’avais aucune raison de m’en faire. À peine une histoire se terminait-elle qu’une autre débutait. Certes, aucune n’est restée bien longtemps. Elles se sont toutes lassées de moi, de mon hermétisme, ou de mon caractère abrupt. Mais tu es bien placée pour savoir qu’il en allait de même tout autour de nous. La vie que je menais était la vie de tous, et aucun de nos amis ne faisait exception. Sauf peut-être Lucia. Mais tu seras d’accord avec moi, aucun d’entre nous ne peut raisonnablement comparer sa vie à la sienne.

Non, en vérité, si mes histoires d’amour finissaient mal, c’est parce qu’elles n’en étaient pas. J’ai longtemps confondu le désir avec l’amour. Et pour être tout à fait juste, lorsque j’ai compris ce fait, je n’en ai pas pris toute la mesure. Je n’étais pas amoureux, et alors, quelle importance ? Elles devaient s’en rendre compte, et partir chercher ailleurs ce qui chez moi n’était qu’aridité. Et je me disais, orgueilleux comme je l’ai toujours été, que c’était dans l’ordre des choses. Que d’autres viendraient à mes côtés, assouvir le désir et la passion comme on souffle la chandelle au cœur de la nuit.

Alors, longtemps, j’ai pensé que tout cela n’avait aucune importance.
Et puis un jour, je suis tombé amoureux. Ou plutôt, j’ai compris que je l’ai toujours été.

L’amour, on le décrit souvent comme une fulgurance, un soudain bouleversement du monde, l’apparition spontanée d’une évidence. L’amour porte des flèches, car il transperce et foudroie. Et il est aillé, car il est infidèle. Mais pour moi, rien de tout cela. Je n’ai jamais éprouvé de coup de foudre. Je ne me suis jamais senti destiné à telle ou telle femme. L’amour jamais n’a surgi de l’ombre. En moi, il est profond, comme une source montagneuse qui puise dans la roche. Longtemps, il m’est resté caché, inconnu de ma conscience. Il a fallu creuser, longtemps, et fort, pour enfin le mettre au jour.

Lorsque je pense à l’amour, c’est l’image de Lucia qui me vient en mémoire. Si nous avons tous couché avec elle, c’est parce qu’elle nous a tous aimés. Toi aussi, je le sais. Elle avait de l’amour à revendre, et la sensualité d’Aphrodite, sculpturale et callipyge. Quelques mots, un regard, une main tendue, et elle tombait amoureuse. Elle se moquait de savoir si cet amour était unidirectionnel et éphémère. Elle aimait le temps d’une journée, comme certaines libellules. Mais c’était de l’amour, de l’amour véritable, glorieux et intense. Lucia, c’était notre Samothrace à nous.

Mais tu vois, de nos jours, j’éprouve du regret. Car j’ai fait l’amour à Lucia sans l’avoir aimé alors que je t’aime sans jamais t’avoir fait l’amour. Et Lucia est partie, alors que toi tu es resté.

Les années se sont écoulées. Le passé est devenu un musée que je rechigne à visiter. Chacun de nous a fait sa vie comme le fleuve creuse son lit. Nous n’avons plus rien à prouver à personne, pas même à nous même. Et je crois que nous n’avons que nous n`avons ni à rougir ni à regretter grand-chose.

Si ce n’est l’amour que j’éprouve pour toi, et le fait de ne jamais te l’avoir confessé.

Au bivouac, tout le monde est nerveux. L’incident d’aujourd’hui est encore dans toutes les mémoires. Les nerfs sont à vif, et certains veulent faire demi-tour. J’ai dû intervenir fermement pour calmer les esprits. Mais tu me connais, je suis persuasif. Ce serait trop bête de s’arrêter si proche du but. Et puis, j’ai un regret de moins à porter à présent. Alors demain, nous poursuivrons notre chemin.

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Les grandes eaux

De l’autre côté de la berge, le soleil couchant se reflète sur les hautes tours vitrées, les embrasant de lumière vive comme d’immenses colonnes de feu, mais personne ne regarde. Je m’en attriste un peu. Et puis je me dis que c’est peut-être mieux ainsi, que je pourrai immédiatement tomber amoureux de la personne que je surprendrai en flagrant délit de contemplation, et qu’emportée par cet élan, l’audace pourrait me contaminer. Alors à regret, je détourne mon regard, et reprends mon chemin. Je dois la retrouver.

Des petits groupes s’étaient installés le long des quais, assis en cercle autour d’un pique-nique, ou assis sur le rebord, les pieds quelques centimètres à peine au-dessus du niveau de l’eau. Entre ces groupes bruyants et joyeux, quelques couples tâchaient de préserver un semblant d’intimité, avec plus ou moins de succès. Chacun d’eux essayait de rester concentré sur le jeu qu’implique la séduction, une certaine nonchalance à la limite de la lascivité, une présence qui exclue le reste du monde, une connivence comme la promesse des engagements à venir la nuit tombée.

Je marchais entre ces amas comme l’on traverse les broussailles à l’orée de la forêt. J’étais seul, autrement dit, j’étais suspect de solitude dans un lieu dédié à la sociabilité, et je pouvais sentir que ma présence n’était pas la bienvenue. Je n’étais pas à ma place. Alors je continuais à marcher, car le passant se confond avec l’ombre. S’il est attendu ailleurs, c’est qu’il n’est pas là en vérité.

De toute façon, même à distance, même de dos, je la reconnaitrai dès le premier regard. Sa démarche singulière, sa légère scoliose qui affaissait son épaule gauche, sa façon de s’assoir en rassemblant ses deux jambes l’une contre l’autre, son visage ouvert au regard fin.

J’essaie de ne pas penser. J’essaie de ne pas y penser. À ce que l’on va se dire, à ce que l’on va se faire. Je m’imagine ne jamais la retrouver, être condamné à parcourir les quais pour l’éternité, sous l’éclat d’un soleil qui jamais ne se coucherait. Mais c’est ma lâcheté qui parle, qui espère ne jamais avoir à faire face à la réalité. Faire face, autre façon de dire offrir son visage au vent.

Je chasse cette idée au moment même où je la retrouve, assise entre deux éclats de rire. Elle est seule, et c’est un soulagement. Elle est seule comme moi, mais étrangement, elle, elle est à sa place ici, invisible. Je lui envie ce talent.

Je m’installe à côté d’elle, et j’attends.  « Salut. » me dit-elle. Un moment passe. « Tu en as mis du temps pour trouver. » Je réponds « Je me suis perdu. Tu me connais. Même en ligne droite, je trouverai le moyen de tourner en rond. » Elle se tait un moment de plus. « Tu sais, pas vrai ? » ajouta-t-elle. Je la regarde franchement, sans rien ajouter de plus.

« Raconte-moi une histoire, s’il te plait. N’importe quoi. »

Je prends une longue inspiration, le temps de ramasser mes idées éparses. Le soleil est désormais sous la ligne d’horizon, les grandes tours ont perdu de leurs superbes. Une péniche passe, et son sillon fait clapoter l’eau froide à nos pieds.

« Regarde le fleuve. Il n’y coule jamais deux fois la même eau. Son apparence, sa surface, n’est jamais deux fois identique. La marée, la pluie, le vent, les saisons, tous ces éléments contribuent à faire du fleuve ce qu’il est, c’est-à-dire quelque chose qui ne retrouvera jamais le même état d’un instant au suivant. Même son tracé est éphémère. Son lit serpente au rythme du temps, ses entrelacs décrivent des courbes qui demain ne seront plus.

Et pourtant, ce fleuve existe en tant que fleuve. Nulle équation ne saura jamais en décrire l’état en tout point. Nulle définition ne saura jamais être suffisamment précise pour décrire ce qu’il est. Aucune carte ne saura constamment en prendre la mesure, et rester exacte dans le temps.

C’est ça que nous sommes. Des fleuves. Nous nous écoulons dans le temps, au gré des circonstances et de nos volontés. Mais quoi que l’on fasse, nous ne pouvons nous empêcher de suivre le lit qui nous héberge. Dans une certaine mesure, peut-être pouvons-nous en façonner la forme. Mais dans le fond, c’est l’océan qui à terme nous tend les bras.

Ce qui compte, ce ni quand ni comment nous le rejoindrons. Ce qui compte, c’est d’avoir été. »

Quelqu’un sur notre droite ouvre une bouteille de champagne. Des cris de joie accompagnent le saut du bouchon. Nous laissons passer la vague sonore. Et puis elle dit « Ce que j’aime avec toi, c’est que tu n’as jamais su trouver les mots. Et pourtant, je ne sais pas. Avec toi, tout parait si simple. Si réconfortant. » Elle s’appuya sur ses deux bras et se redressa d’un bond. « Viens. Allons ailleurs. Je n’ai plus envie de me noyer dans la foule. Je connais un parc fermé le soir, mais que l’on peut escalader. De là, on y verra peut-être quelques étoiles. »

Je me relevais alors à mon tour. Elle s’agrippa à mon bras. « Viens, suis-moi. » me souffla-t-elle.

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Le départ

Je n’ai jamais su dire adieu. Alors je n’ai rien dit, et c’est un peu pareil quand même. Mon silence fut éloquent, et le sien tout autant. De toute façon, nous avions épuisé les mots. L’heure n’était plus aux jeux. À la place, une longue étreinte, ses bras qui m’ont retenu un peu plus longtemps que de nécessaire, et son visage enfoui contre mon torse.

Et puis elle est partie.

Un long moment, je me suis retrouvé désœuvré, comme un outil dont on aurait oublié l’usage, ou un objet au fond d’une boutique, et que personne jamais n’achète. C’était comme si elle avait emporté avec elle mon ordre de mission, la raison d’être que la vie m’avait attribuée. Il est dans ma nature d’essayer de trouver les mots, de combler le vide avec eux. Mais la langue ne sait décrire la joie lorsqu’elle est véritable ni le malheur lorsqu’il est extrême. Seul l’absurde survit au désert.

Après l’amour, elle disait « Tu es l’existentialisme incarné. La preuve vivante que l’on n’est rien de plus que ce que l’on veut bien être… » Je ne répondais pas. Nous étions nus, l’un contre l’autre, encore chaud et humide de s’être débattu, épanché l’un dans l’autre. Rien ne me semblait plus important, plus fondamental, que cette étreinte, et je sentais déjà en moi le désir de la renouveler.

Nous n’étions plus en cours. Elle n’était plus mon élève. Et je n’étais plus son professeur.

C’était étrange. Elle venait de partir, et c’est précisément ce souvenir-là qui venait prendre sa place. J’étais encore debout, face à la porte, inutile, brisé, depuis combien de temps ? Et pourquoi son absence avait plus de présence désormais qu’elle-même en avait eu cinq minutes plus tôt ? Mes jambes se mirent en mouvement, et me ramenèrent au salon. On était dimanche, et la résidence était vide. Tout était silencieux, tout semblait m’observer.

Je n’ai pas su l’aimer. Je n’ai du reste jamais véritablement aimé personne. Et je crois qu’elle le savait, dès le départ. Mais certaines choses sont inéluctables. Elles doivent survenir. Elle le savait sans doute aussi. Tout, du premier baiser au dernier au revoir. Rien ne fut laissé au hasard. Je l’ai prise comme elle sut dès le premier instant que je devais la prendre. C’était dans notre nature, à nous deux, de s’offrir ainsi l’un à l’autre.

Et maintenant, quoi ? Dois-je me réjouir d’avoir connu l’amour, même au prix de sa perte ? Ce jeu en vaut-il la chandelle ? Sans regrets, ni remords, mais sans avenir non plus ? Si la somme de ce que je fus défini mon existence, cette dernière ne pèse pas bien lourd. Et pour la première fois de ma vie, j’entrevis la possibilité de la fin.

Et la peur qui l’accompagne.

« Tu es un vieil homme avec un cœur d’enfant. » me disait-elle souvent. La vérité, je la gardais pour moi. Je suis un enfant prisonnier du corps d’un vieil homme. Et elle fut mon dernier amour.

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