beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Category: La ville

Si bémol

Dans ma rue, il y a un magasin spécialisé dans la musique qui ne vend que des pianos. Des pianos droits, des pianos à queue, de toutes marques, finitions, et tailles. Lorsque je passe devant les grandes baies vitrées, chaque modèle semble inviter le regard, brillant sous la lumière, le clavier offert, lascivement endormi, n’attendant plus que le toucher d’un virtuose. De l’entrée s’échappent parfois quelques notes plus ou moins assurées selon le talent du client, gammes et portées que la circulation étouffe rapidement.

Je n’ai jamais su jouer du piano. Je n’ai du reste reçu aucune éducation musicale digne de ce nom. Je me souviens de la flute au collège, et de mes doigts maladroits. Mais le solfège est oublié, je ne saurai lire une partition, et encore moins la jouer. Pourtant, chaque jour, je passe devant ce commerce, et je m’attarde plus que de raison.

Je n’ai jamais su non plus faire de la moto. Une question d’équilibre, ou de son absence. Je dis ça parce que chaque matin je croise la vendeuse du magasin de piano, et qu’elle vient en moto. Une belle moto italienne, à la robe rouge chrome, dont l’élégance semble habiller une force contenue. Elle gare sa machine à portée de vue de la baie vitrée, mais un peu à l’écart, comme pour ne pas voler la vedette aux lourds pianos laqués. Sa chevelure s’échappe de son casque avant de révéler son visage. Quand je repasse le soir, la moto n’est plus là, et le magasin est fermé.

Alors le soir, je fais la liste de toutes les choses que je ne sais pas faire. Je ne sais pas jouer du piano. Je ne sais pas piloter une moto. Je ne sais pas pécher, ou me battre, ou faire du feu. La liste est longue. Et encore plus longue celle de mes incertitudes. Je ne sais pas si je suis beau ou laid. Je ne sais pas si je suis plus ou moins intelligent – que quoi d’ailleurs, je ne sais pas non plus. Je ne sais pas si je sais faire l’amour.

Faire l’amour, je l’ai déjà fait bien sûr. Mais sait-on jamais si on le fait bien ? Je veux dire, jamais une femme ne s’est plainte, jamais je n’ai eu la sensation de mal faire – faire mal parfois, ça m’est arrivé bien sûr, comme à chacun (enfin je crois). Mais on ne sait jamais vraiment, pour de vrai, à 100%. Car si jamais aucune des femmes qui ont traversé ma vie ne s’est ouvertement complainte, aucune jamais n’est restée longtemps. Au bout d’un moment, il me semble raisonnable de se poser des questions.

Ces nuits-là, je fais des rêves étranges. Je fais l’amour à une femme dont je ne distingue pas le visage parce qu’elle porte un casque intégral. Elle est nue, mais sa peau est marquée de grandes stries colorées rouges et noires, une combinaison tatouée de la tête aux pieds. Un air de piano nous accompagne, une fugue sans aucun thème particulier. Je la reconnais, mais le nom du compositeur m’échappe. Ça m’agace, mais la femme à qui je fais l’amour ne m’écoute pas. Elle me chevauche avec force, prenant appui avec ses mains sur mon torse. Je réalise que dans le fond, c’est elle qui me fait l’amour. Elle et toutes les autres. Je n’ai jamais fait l’amour, je me suis laissé faire. Je n’ai jamais été vivant. Alors je pleure, et la musique change, et je me réveille.

Hier matin, la fille à la moto n’est pas venue. Le magasin a ouvert, et c’est un autre vendeur qui s’en est chargé. Ce matin aussi. Alors, à la pause déjeuné, je suis revenue dans ma rue, et pour la première fois en deux ans, je suis rentré dans le magasin de piano.

Le vendeur, affable et élégamment habillé, est venu m’accueillir. Il n’y avait pas d’autres clients, et le silence régnait dans le hall d’exposition. « Excusez-moi, lui dis-je, mais je suis passé la semaine dernière, et j’ai vu une vendeuse qui m’a parlé d’un piano d’occasion bon marché…
– Ah, je regrette monsieur, mais nous ne faisons pas d’occasion. Peut-être vous parlait-elle d’un site web ?
– Peut-être, je ne me souviens plus. Est-elle disponible ?
– Malheureusement, cette vendeuse nous a quittés…
– Ah, c’est dommage, répondis-je sans simuler mon affliction.
– Oui, elle est plus passionnée de moto que de piano, voyez-vous. Elle prépare un tour d’Europe avec sa Ducati. Mais je peux la rappeler, peut être qu’elle se souviendra de vous ? »

Je retiens son bras au moment où il sort son téléphone portable. Je bredouille une excuse quelconque. « Non, ça ira, ce n’est pas très grave… Oui, je reviendrai voir votre offre… Je dois y aller, on m’attend. » Enfin, quelque chose du genre. Dehors, il fait beau. Un camion se fraye un passage dans la circulation à grand coup de klaxon. Je marche un peu au hasard, un peu en direction du travail quand même. La vie se fait sans moi, et je me demande encore pour combien de temps.

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Tsuki

Un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. La plupart de nos mouvements semblent mécaniques, conséquences de causes qui nous échappent. Par habitude et facilité, nous nous laissons tous emporter par le courant, celui des jours qui passent, avec l’espoir de ne pas s’échouer plus loin sur des rives boueuses et froides. Mais un cœur qui bat, c’est ce qui gonfle nos voiles, c’est ce qui met un terme à la dérive, c’est ce qui donne le ton. De nos jours, un cœur qui bat, c’est une chose rare.

La première fois que je l’ai vu, j’ai pensé que ce serait la dernière. Une intuition. Cette idée étrange que je ne la reverrai plus, idée étrange, car étrangère à ma façon usuelle de penser. Peut-être était-ce à cause de son corps aux lignes brisées, et de son visage fermé. Elle était en quelque sorte définitive. La nuit venait de tomber, et rendait comme il se doit possible toutes les audaces. Il n’y a de rencontres possibles que la nuit venue.

De ce qui s’est dit ce soir-là, je n’ai rien retenu, sinon cette histoire qu’elle m’a racontée alors que nous faisions chemin le long d’une avenue. Les paroles s’envolent, les émotions restent. Elle claudiquait un peu, car elle était née avec la jambe gauche plus courte que la droite. J’ajustais mon pas en conséquence, et nous n’étions pas pressés.

« Il y a deux sortes de nuits noires », a-t-elle débuté. « Les nuits sans lune, quand rien ne s’oppose à l’obscurité. Ce sont les nuits à ciel étoilé. Enfin, avant les lampadaires, les voitures, tout ça » ajouta-t-elle en riant. « Et puis il y a les nuits de pleine lune obscure, lorsque la lune qui se lève n’offre à voir que sa face cachée. Ces nuits-là sont encore sombres, plus profondes, que les premières. Peut-être est-ce parce qu’on ne devine la présence de la lune qu’à un trou dans le ciel, un abime encore plus sombre que la nuit elle-même ? Et ce trou ressemble à une pupille dilatée. »

Elle a levé la tête au ciel, et elle a pointé du doigt un endroit qui effectivement faisait comme un cercle de nuit plus sombre que le reste. Ce fut à ce moment précis que je sus que nous allions faire l’amour. Je me souviens de sa silhouette fine, de sa chambre plongée dans le noir – elle n’avait pas voulu allumer, et de cette étrange lune qui se découpait dans le cadre de sa fenêtre grande ouverte.

La seconde fois que j’ai revue, j’ai pensé que mon intuition m’avait trompée la dernière fois. Un an s’était écoulé. Pourtant, on a reprît notre conversation comme si on ne s’était quitté que la veille. Privilège de ceux que ni la distance ni le temps ne peuvent séparer. Elle n’avait pas changé, moi non plus me répondit-elle. Aucun de nous deux ne demanda de compte à l’autre. Privilège des écorchés vifs que l’abandon ne surprend plus.

Nous bûmes plus que de raison, et nos amis respectifs nous emmenèrent dans le seul karaoké valable de la ville. Je me rappelle avoir chanté sans soucis ni du rythme ni des paroles, et on riait comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain. Elle riait aussi, un rire franc, cristallin, et ce rire aussi était un rire définitif. Je sentais qu’il n’y avait rien au-delà de ce rire, qu’aucune retenue ne venait faire barrage à son éclat. C’était le rire d’une femme qui savait pleurer.

« Je me suis renseigné tu sais », lui dis-je. « Sur la lune, et ton histoire. Il existe une lune noire, à l’orbite jumelle et opposée à celle de la lune. Cette lune, nulle ne peut la voir. Elle incarne cette part en nous qui s’éprend du maléfice et des choses mauvaises. » Ce n’est pas la même lune, m’objecta-t-elle. « Je sais ! » lui dis-je. « Mais il existe du coup une troisième sorte de nuit noire : les nuits de pleine lune, lorsque la lune noire vient l’éclipser. »

Elle sourit alors, et c’était une fontaine de lumière. Elle n’était pas jolie, elle le savait. Mais elle en avait conçu cette force irrésistible qui habite les personnes qui ont surmonté leurs conditions. Si bien qu’elle était belle de cette beauté qui n’était pas naturelle, mais acquise de haute lutte. Un regard paresseux pouvait ne rien en voir. Ce n’était pas mon cas.

Ce soir-là, je ne l’ai pas raccompagné. Je me souviens lui avoir proposé, je me souviens qu’elle a disparu pendant que je m’entretenais avec d’autres amis. Je me suis dit “Tiens, elle s’est éclipsée”. Et cette idée ma tenue lieu de lot de consolation. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à l’appeler la fille de la lune.

La dernière fois que je l’ai vu fut effectivement la dernière. C’était un soir d’hiver, au pied d’un lampadaire souffreteux. J’avais ce soir-là décidé de couper par le parc. Chaque jour, pour en briser la monotonie, je m’efforçais de rentrer chez moi par un chemin différent. C’était une façon d’exercer simultanément mon corps et ma géographie. Voyager, c’est d’abord un état d’esprit.

Devant moi claudiquait une femme chaudement vêtue. J’ai réalisé que c’était elle. Je l’ai reconnu comme on reconnait une personne dans la foule rien qu’à sa silhouette ou à sa démarche. Alors j’ai pressé le pas, et je l’ai rejoint. Lorsqu’elle s’est retournée, j’ai vu qu’elle portait sur son torse une grande écharpe, et à l’intérieur, bien au chaud, un bébé.

« Mais qui est donc cette merveille ? lui demandais-je.
– Elle s’appelle Hilal.
– Hilal, c’est joli. C’est pour elle que tu t’es enfui la dernière fois…
– Entre autres. Excuse-moi, je pensais que tu étais au courant.
– Non, ne t’excuse pas. C’est moi qui n’ai pas été assez attentif. Je suis content de voir que tu vas bien.
– Moi ça va, mais ma mère est malade… Je vais retourner vivre chez elle la semaine prochaine, au pays. Elle m’aidera à prendre soin de la petite, et moi je prendrai soin d’elle.
– Un échange de bon procédé.
– En quelque sorte. »

Je l’ai accompagné jusqu’à la sortie du parc, en parlant un peu de tout et de rien. La petite, blottie contre le torse de sa mère, dormait profondément. Au moment de se quitter, elle fit un pas, puis se retourna et me dit « Hilal, ça veut dire…
– Lune. » l’interrompit- je. Elle me fit un sourire, et ce fut un sourire définitif qui avait valeur d’adieu, et elle reprit son chemin.

Je la regardais s’éloigner, convaincu cette fois-ci que plus jamais je ne la reverrais, en me disant qu’un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. Alors, me disais-je, croiser le chemin de deux cœurs qui battent à l’unisson, ce devait être encore plus rare. De nos jours, l’unisson est une chose rare.

La mère et la fille disparurent au coin de la rue. Le vent venu de l’océan se leva soudain. À l’horizon s’élevait une lune gibbeuse.

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Gion

« Je n’ai jamais aimé ma vie. Je réalise bien que je ne suis pas le seul, loin de là. Je n’ai jamais vraiment eu le choix. Je veux dire, bien sûr, comme tout le monde, j’ai fait des choix. Mes études, mon travail, mes amis. Mais dans ce que l’on choisit, quelle est la part de la liberté ? La vie, c’est ce qui vous arrive quand vous ne vous y attendez pas. Elle ne vous pose pas de questions, elle arrive, et voilà, il faut faire avec. Au final, ce que j’ai fait de la mienne, je ne l’aime pas. »

L’homme se tait un instant. De la main gauche, il tient une cigarette allumée qu’il ne fume pas. De la droite, il fait tourner les glaçons dans son verre à whisky. Le tintement complète à merveille le morceau de Freddie Hubbard, qu’un vinyle flambant neuf diffuse depuis quatre hautparleurs discrètement accrochés dans les coins du bar. La baie vitrée s’ouvre sur la rivière Kamogawa. Les berges sont bondées de touristes en shorts et de Japonaises en kimonos. Le festival de Gion bat son plein. C’est l’été avant l’heure, la nuit tombe lentement, et la rumeur s’élève jusqu’au ciel.

« Je suppose que vos clients vous racontent tous la même chose ? reprend-il.
– Ce n’est pas aussi simple. Il y a autant de vies possibles qu’il y a d’individus. Pourtant, nous pensons toujours que ce que nous vivons est le lot commun des autres. À l’échelle d’un quartier, d’une ville, d’un pays, c’est peut-être vrai, dans une certaine mesure. Mais à l’échelle du monde ? Les hommes qui me recherchent ont chacun parcouru des routes très différentes.
– Et pourtant, ils finissent tous par vous trouver.
– Des routes différentes qui débouchent toutes sur la même place. Et encore. Ce que j’offre, chacun lui donne un nom qui lui ressemble. »

La femme esquisse un sourire, mais il s’efface si rapidement qu’on se demande s’il a vraiment eu lieu. Dans la pénombre, les visages sont traitres, et les ombres que les bougies projettent ne sont pas dignes de confiance. Elle me fait signe de la main gauche, et commande un second cosmo. Étrange, je n’ai pas le souvenir de l’avoir vu boire son premier verre. Je me dis qu’un serveur consciencieux surveille discrètement ses clients pour deviner le moment précis où il convient de se présenter à la table. Je me fais vieux.

« Avez-vous conscience de ce que vous vous apprêtez à faire ? lui demanda-t-elle.
– Oui. Oui, je crois. Je veux me défaire de ce que je suis devenu.
– Avez-vous conscience du prix que vous allez payer pour cela ? »
L’homme croise les bras, et réfléchit une seconde. « Je crois… je crois que je le sais, mais les mots me manquent pour l’exprimer.
– Nous ne sommes pas qu’une essence, monsieur Kawabata, lui répondit-elle. Nous sommes la somme de ce que nous avons été, une espèce d’intégration continue. Nous sommes tous les jours qui se écoulé depuis notre venue au monde. Votre vie et votre mémoire se confondent. Se séparer de la seconde, c’est se défaire de la première.
– Je comprends.
– Vraiment ? Je ne garantis pas que vous serez plus satisfait après qu’avant…
– Vous aurais-je trouvé si le sort n’en était pas déjà scellé ? » conclut-il.

En servant le second cosmo, mon regard croise celui de l’homme. En entrant, il m’avait semblé jeune, trente ou trente-cinq ans maximum. Mais il a dans la pupille quelque chose d’une profondeur insondable, une obscurité plus noire qu’une nuit sans lune. Je sers un petit plateau de fruits frais, quelques tranches de pastèque et de Yuzu. Il en émane le parfum de l’innocence. Le vinyle touche à sa fin au moment où je me redresse. Sans un mot, je me dirige vers la sono pour mettre la face B.

« Comment ça se passe alors ? demanda l’homme.
– Comme chaque chose doit se passer. Si vous acceptez mon offre, votre vie prendra fin au moment où vous passerez le pas de la porte de ce bar.
– Comme ça ?
– Oui, comme ça.
– Et après ?
– Après… Après, vous verrez bien. Vous savez, la nature a horreur du vide. Vous laisserez un trou dans la fabrique, mais il sera vite comblé. Comme vous irez en combler un autre, très probablement. Et la balance sera restaurée.
– Je peux choisir ?
– N’en demandez pas trop, monsieur Kawabata. » Répondit-elle d’un ton de reproche qui n’invitait pas à la poursuite du sujet.

L’homme observa alors la femme droit dans les yeux, tandis que je m’efforçais de nettoyer mon shaker avec la nonchalance de celui qui voit et qui entend sans regarder ni écouter. La femme soutint son regard sans sourciller. Elle était jolie sans être belle, des cheveux courts et le teint si pâle qu’elle aurait tout aussi bien pu sortir d’une estampe. Le genre dont on ne pouvait que tomber amoureux en se disant que l’on allait commettre une grave erreur.

Soudain, sans un mot de plus, l’homme se redresse et m’apporte l’addition que j’avais discrètement laissée dans le coin de la table. Il régla en silence, ignorant mes formules de politesse, puis il se dirigea vers la porte du fond. Au moment de l’ouvrir et alors que je lui disais au revoir, il se retourna, et me répondit adieu.

Le bar était de nouveau silencieux. Je remplaçais le vinyle par un autre, un vieil enregistrement de Lee Morgan. La femme resta seule quelques minutes, puis s’apprêta à partir.

« Avez-vous passé un agréable moment ? lui demandais-je.
– Aussi bon que possible. J’aime beaucoup cet endroit.
– Ah, merci ! Aurais-je alors le plaisir de vous revoir ?
– Un jour peut-être. Votre heure n’est pas encore venue. Peut-être même ne viendra-t-elle jamais. »

Et avant même que je puisse lui demander le sens de cette idée, elle sortit sans se retourner. Quelle étrange femme ! Mais à peine le temps de me poser des questions que déjà entrait un groupe de touristes américains. Ils demandèrent « Can we get this table please ? » en pointant du doigt la table du fond, la plus proche de la baie vitrée. Je répondis « Sure ! ». Le jeune homme, le plus dynamique du groupe, parut perplexe, « Sure ? There are some glasses left there ! ».

Et effectivement, il restait sur la table un verre à cocktail et un autre à whisky. Du cendrier s’élevaient les dernières volutes d’une cigarette bon marché. Et alors que je m’empressais de la nettoyer pour les nouveaux venus, je me demandais à qui diable avait je pu servir ces verres. Je venais d’ouvrir, et le groupe américain était mes premiers clients. Il faudra que j’en parle à Makiko, c’est elle qui aurait dû nettoyer le bar hier. Mais pour la cigarette, je n’avais aucune explication.

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La ligne imaginaire

La nuit venue, la ville cesse d’être un ordre. Elle renonce à sa logique, et se découvre autant de possibles qu’il y a de coins de rue. On est toujours un peu surpris de retrouver au détour d’une avenue la même allée que le jour. Comme si on espérait une surprise, un nouveau débouché, une géographie inattendue et sans cesse renouvelée. Un labyrinthe aléatoire.

Mais il n’en est rien. La rue de l’Ermitage croise la rue de Ménilmontant, la rue Duranti traverse la rue Merlin, qui elle-même trouve sa source dans la rue de la Roquette. Et pourtant, quelque chose en moi est convaincu que la géographie la nuit ne respecte pas les règles de la géométrie le jour.

Paris la nuit, ce sont des rues silencieuses aux façades bruyantes, un horizon tungstène qui semble scintiller en rythme avec le bourdonnement discontinu de la circulation, et le bruit de fond d’une mécanique qui ne connait pas le sommeil.

« C’est marrant, lui dis-je, je ne suis jamais passé par ici.
– Menteur, j’ai du mal à croire qu’il existe dans cette ville une seule rue qui te soit inconnue ! Les chats de gouttière ne se perdent pas.
– Et pourtant ! Tu vois, il aura fallu que je me perde pour que je puisse te retrouver !
– Cabot ! répondit-elle.
– Chien ou chat, il va falloir un jour que tu te décides sur ma nature ! »

Nous passons au pied d’un porche plongé dans l’obscurité. Nous n’y trouvons pas refuge, nous ne nous y embrassons pas, nous poursuivons notre chemin. Quelques pas plus loin pourtant, j’éprouve une étrange mélancolie, le souvenir de ce passage obscur, et de ce qui ne s’y est pas produit.

« Je sais à quoi tu penses, me lance-t-elle.
– Vraiment ?
– Ce n’est pas parce que tu peux faire quelque chose que tu dois le faire.
– Combien de temps vas-tu m’en vouloir ?
– Je ne sais pas. Le temps qu’il faudra. L’éternité peut-être. Qui sait ?
– L’éternité, ça me va, répondis-je. Ça peut être court, l’éternité. L’éternité, ça n’est pas infini. »

Soudain, elle m’attrape par la main et bifurque dans une sorte d’allée privative. Au bout, un immeuble cossu, très haut, mais digne, ramassé au fond de ce qui ressemble à un cul-de-sac un peu secret. À la droite d’une immense porte en verre, un digicode flambant neuf, et à l’intérieur du hall, un ascenseur minuscule, mais moderne. On entre, on se serre un peu, on garde nos distances.

Au dernier étage, elle sort de son sac un énorme trousseau avec des dizaines de clefs, et se dirige vers une porte massive. Le seuil s’ouvre sur un petit vestibule, dans lequel elle entre sans allumer. Moi, je la suis. Le vestibule débouche sur un duplex aux grandes baies vitrées. Les toits de Paris s’étalent à notre vue. L’espace baigne dans la lumière artificielle que réfléchit la couverture nuageuse.

« J’allume ? me demanda-t-elle.
– Non, n’allume pas s’il te plait. C’est inutile… » Je laisse ma vue s’acclimater un instant à la pénombre, puis je me rapproche de la baie vitrée. « Quelle vue ! Tu as changé de gamme dis-moi.
– C’est vrai, nous vendons de plus en plus de propriétés semi-luxueuses. L’air du temps, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Mais cet appartement n’est pas à vendre. Le propriétaire le loue à la semaine.
– Combien ?
– Tu veux vraiment savoir ?
– Hum… Non. »

Un long moment, nous nous laissons happer par le spectacle de la ville nocturne. Le silence, régulièrement ponctué par le hurlement de sirènes au loin, me berce et m’apaise. Elle s’avance et s’installe à mes côtés. Aimer, c’est suspendre les mots et partager le silence. Sans me détourner de la vue, je cherche sa main, et l’attrape doucement.

« Pourquoi ? dit-elle soudain sans me regarder.
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi tu fuis ? Pourquoi tu t’interdis à être heureux ? »
Un avion perce les nuages, et dessine au ralenti une longue ligne imaginaire. « Je n’ai pas de réponses à ces questions. Peut-être parce que je ne sais pas ce que c’est qu’être heureux ? Comment puis-je avoir envie d’être ce que je ne peux imaginer ? »

Elle lâche ma main, se retourne, et se dirige vers le canapé. Je me retourne à mon tour, et je suis du regard le mouvement de sa silhouette qui se détache des murs plongés dans l’obscurité. Elle tend le bras, et m’invite à venir m’assoir à côté d’elle.

« Il n’y a pas de place pour moi dans ta vie, m’assène-t-elle.
– Il n’y a pas de place pour la vie en moi, et tu le sais bien. Cet endroit que tu imagines dans mon cœur, et dans lequel tu veux entrer, n’existe pas.
– Alors que fais-tu ici ? Pourquoi continuer de répondre quand je t’appelle ? Et moi, pourquoi est-ce que je te suis ? À quoi bon tout ça ? »

La vague fait chanceler mon assurance. J’essaie de percer son regard, mais sa pupille se confond avec l’obscurité ambiante. Le silence se dresse entre nous.

« Je ne sais pas. Peut-être que notre histoire se joue de nous. Deux amants qui jamais ne font l’amour dans le même lieu, deux amoureux qui s’invitent chez les autres le temps d’une nuit volée, l’histoire est trop belle, pas vrai ? Si belle qu’elle en devient nécessaire. Et nous, on est entrainé dedans, incapable malgré nous d’y mettre fin…
– Nous sommes quoi alors ? Des pantins ? Et moi, je suis quoi pour toi ?
– Tu es… la femme que j’ai toujours voulu aimer, sans jamais vraiment le pouvoir. »

D’un geste lent, elle s’enfonce plus profond dans le canapé. Son visage rejoint la pénombre. Seuls subsistent deux petits éclats de lumière. Son parfum, un ton sucré à l’image de la joie de vivre qui la caractérise, prend peu à peu possession de la pièce. Je réalise violemment que j’ai envie d’elle.

Je me détourne, et me replonge dans la vue de la nuit. Ma voix semble soudain plus sombre « Tu as sans doute raison. Il vaut mieux mettre un terme à tout ça. Nous ne sommes pas tenus de souffrir.
– Comme ça ? Tu vas arrêter comme ça ?
– Je ne veux… »

Ses lèvres viennent soudain se presser contre les miennes. Mes mots restent en suspens, mais nos mains parlent pour nous. Je sens sur ses joues les larmes qui coulent. J’en goute le sel alors que j’embrasse sa peau nue. Nous faisons l’amour à la vue de tous, et Paris, indifférente, détourne le regard.

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Les grandes eaux

De l’autre côté de la berge, le soleil couchant se reflète sur les hautes tours vitrées, les embrasant de lumière vive comme d’immenses colonnes de feu, mais personne ne regarde. Je m’en attriste un peu. Et puis je me dis que c’est peut-être mieux ainsi, que je pourrai immédiatement tomber amoureux de la personne que je surprendrai en flagrant délit de contemplation, et qu’emportée par cet élan, l’audace pourrait me contaminer. Alors à regret, je détourne mon regard, et reprends mon chemin. Je dois la retrouver.

Des petits groupes s’étaient installés le long des quais, assis en cercle autour d’un pique-nique, ou assis sur le rebord, les pieds quelques centimètres à peine au-dessus du niveau de l’eau. Entre ces groupes bruyants et joyeux, quelques couples tâchaient de préserver un semblant d’intimité, avec plus ou moins de succès. Chacun d’eux essayait de rester concentré sur le jeu qu’implique la séduction, une certaine nonchalance à la limite de la lascivité, une présence qui exclue le reste du monde, une connivence comme la promesse des engagements à venir la nuit tombée.

Je marchais entre ces amas comme l’on traverse les broussailles à l’orée de la forêt. J’étais seul, autrement dit, j’étais suspect de solitude dans un lieu dédié à la sociabilité, et je pouvais sentir que ma présence n’était pas la bienvenue. Je n’étais pas à ma place. Alors je continuais à marcher, car le passant se confond avec l’ombre. S’il est attendu ailleurs, c’est qu’il n’est pas là en vérité.

De toute façon, même à distance, même de dos, je la reconnaitrai dès le premier regard. Sa démarche singulière, sa légère scoliose qui affaissait son épaule gauche, sa façon de s’assoir en rassemblant ses deux jambes l’une contre l’autre, son visage ouvert au regard fin.

J’essaie de ne pas penser. J’essaie de ne pas y penser. À ce que l’on va se dire, à ce que l’on va se faire. Je m’imagine ne jamais la retrouver, être condamné à parcourir les quais pour l’éternité, sous l’éclat d’un soleil qui jamais ne se coucherait. Mais c’est ma lâcheté qui parle, qui espère ne jamais avoir à faire face à la réalité. Faire face, autre façon de dire offrir son visage au vent.

Je chasse cette idée au moment même où je la retrouve, assise entre deux éclats de rire. Elle est seule, et c’est un soulagement. Elle est seule comme moi, mais étrangement, elle, elle est à sa place ici, invisible. Je lui envie ce talent.

Je m’installe à côté d’elle, et j’attends.  « Salut. » me dit-elle. Un moment passe. « Tu en as mis du temps pour trouver. » Je réponds « Je me suis perdu. Tu me connais. Même en ligne droite, je trouverai le moyen de tourner en rond. » Elle se tait un moment de plus. « Tu sais, pas vrai ? » ajouta-t-elle. Je la regarde franchement, sans rien ajouter de plus.

« Raconte-moi une histoire, s’il te plait. N’importe quoi. »

Je prends une longue inspiration, le temps de ramasser mes idées éparses. Le soleil est désormais sous la ligne d’horizon, les grandes tours ont perdu de leurs superbes. Une péniche passe, et son sillon fait clapoter l’eau froide à nos pieds.

« Regarde le fleuve. Il n’y coule jamais deux fois la même eau. Son apparence, sa surface, n’est jamais deux fois identique. La marée, la pluie, le vent, les saisons, tous ces éléments contribuent à faire du fleuve ce qu’il est, c’est-à-dire quelque chose qui ne retrouvera jamais le même état d’un instant au suivant. Même son tracé est éphémère. Son lit serpente au rythme du temps, ses entrelacs décrivent des courbes qui demain ne seront plus.

Et pourtant, ce fleuve existe en tant que fleuve. Nulle équation ne saura jamais en décrire l’état en tout point. Nulle définition ne saura jamais être suffisamment précise pour décrire ce qu’il est. Aucune carte ne saura constamment en prendre la mesure, et rester exacte dans le temps.

C’est ça que nous sommes. Des fleuves. Nous nous écoulons dans le temps, au gré des circonstances et de nos volontés. Mais quoi que l’on fasse, nous ne pouvons nous empêcher de suivre le lit qui nous héberge. Dans une certaine mesure, peut-être pouvons-nous en façonner la forme. Mais dans le fond, c’est l’océan qui à terme nous tend les bras.

Ce qui compte, ce ni quand ni comment nous le rejoindrons. Ce qui compte, c’est d’avoir été. »

Quelqu’un sur notre droite ouvre une bouteille de champagne. Des cris de joie accompagnent le saut du bouchon. Nous laissons passer la vague sonore. Et puis elle dit « Ce que j’aime avec toi, c’est que tu n’as jamais su trouver les mots. Et pourtant, je ne sais pas. Avec toi, tout parait si simple. Si réconfortant. » Elle s’appuya sur ses deux bras et se redressa d’un bond. « Viens. Allons ailleurs. Je n’ai plus envie de me noyer dans la foule. Je connais un parc fermé le soir, mais que l’on peut escalader. De là, on y verra peut-être quelques étoiles. »

Je me relevais alors à mon tour. Elle s’agrippa à mon bras. « Viens, suis-moi. » me souffla-t-elle.

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Rouille

J’hésitais un moment avant de glisser ma pièce dans le distributeur de boissons. L’écran LED était défectueux, et il était évident au regard des taches de rouille sur la coque de l’appareil qu’il avait connu des jours meilleurs. J’étais fatigué, et franchement, perdre cette pièce de deux euros aurait fini de m’achever.

Au fil du temps, ces énormes machines disposées le long des quais du métro étaient devenues de véritables coffres forts lumineux. L’ensemble formait un bloc inamovible, enchâssé dans le béton du quai, et un grillage de protection métallique protégeait son précieux contenu, pour le cas improbable où quelqu’un aurait réussi à briser le verre sécurisé sans déclencher la puissante alarme anti vol.

Seulement voilà, j’avais soif. Et cela faisait déjà cinq minutes que la prochaine rame était annoncée pour dans cinq minutes. J’introduisis la pièce dans la fente prévue à cet effet. Elle émit une série de tintement métallique le long du mécanisme, et la machine produisit un cliquetis de satisfaction. Je tapais alors les deux chiffres correspondant à la rangée contenant les canettes de Coca Cola. Une espèce de mécanisme se mit en marche, et me servit un Volvic Juicy aux agrumes.

Je n’avais même pas la force de pousser un juron. Le distributeur, d’une indifférence qui me semblait goguenarde, attendait que je me baisse pour ramasser la petite bouteille en plastique. Un rapide regard aux rangées me suffit à comprendre mon erreur : les chiffres désignaient les rangées du bas, et non celle du haut. Bah, je m’estimai heureux. Au moins avais-je quelque chose de frais à boire.

Je retournai m’assoir sur un des sièges individuels, et bus quelques gorgées en grimaçant. Qui diable pouvait donc boire cette chose, et aimer cela ? Faute de mieux, je lus l’étiquetage de la bouteille, et aperçus en haut une petite barre jaune, dans laquelle était écrite la mention suivante, « Cette Volvic Juicy appartient à : » L’espace était à peine suffisant pour y écrire son nom. Et immédiatement en dessous, en rouge, était écrit « Non je ne partage pas ! »

J’étais doublement pris par surprise. D’une part parce que quelqu’un a pu penser que l’on aurait envie de partager cette boisson. Et de l’autre, par l’incroyable égoïsme ainsi érigé comme art de vivre. Était-ce censé être drôle ? Une espèce de clin d’œil à nos instincts les plus primaires ? Mais l’air du temps ne prête plus à l’humour. Plus personne n’a envie de rire de nos jours, rire vraiment à gorge déployée. Les temps sont graves, parait-il. Alors non, cette acrobatie marketing qui fleure bon le cassoulet et l’after-shave était définitivement à prendre au premier degré.

L’indicateur numérique surplombant mon quai s’obstinait éhontément à annoncer cinq minutes avant la prochaine rame. De l’autre côté, trois métros étaient déjà passés, chacune déversant son lot de noctambules fatigués. J’avais donc du temps, du temps sur les bras, du genre qui embarrâsse car l’on ne sait pas quoi en faire. J’étais naufragé, seul sur ce quai comme sur une ile, condamné à attendre, condamné à regarder la vie passée sans pouvoir y prendre part.

En vérité, ce n’était pas nécessairement désagréable. J’étais certes prisonnier du bon vouloir des transports au commun, mais cela voulait aussi dire que je n’étais plus responsable. C’était un temps de suspension, immobile et silencieux, car en transit d’un chapitre de ma vie au suivant. Le transport en commun, c’est une contingence, une parenthèse, une corvée. Ce qui compte, c’est ce qui se passe autour.

Plus par dépit que par envie, je bus d’une traite le reste de la bouteille, oubliant mon indignation première. Si j’ai un jour voulu être un homme de principe, ce jour est loin désormais, oublié depuis longtemps. Vivre corrompt, comme la rouille attaque le fer. Et lorsque l’on s’en rend compte, lorsqu’enfin on est capable de comprendre comment procède cette corruption, il est déjà trop tard. Dès le premier jour, nous vivons privées de la pleine possession de nos moyens. Et dès que nous sommes en âge de subvenir à nos besoins, Il faut pour en payer le prix faire cession de l’acte de propriété de de ces mêmes moyens. Passer de la dépendance à l’hypothèque. Alors la morale, vous savez…

Le métro arriva enfin, bondé évidemment. J’ouvris une porte au hasard et me glissa entre une grande blonde un peu trop maquillée, et un jeune banlieusard qui me tournait le dos. En me retournant pour faire face aux portes mécaniques, j’aperçus le distributeur sur le quai. C’est drôle, mais un bref instant, j’ai eu de la peine de le laisser seul. Les portes coulissantes se sont refermées, et la rame s’est mise en mouvement. En entrant dans le tunnel, je me demandais si quelqu’un éteignait ces machines pendant les heures de fermeture.

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