beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Category: Guerre

Dédales

Il t’arrivera de te perdre, il t’arrivera de ne plus savoir ni d’où tu venais, ni où tu souhaitais aller. Tu ne reconnaîtras ni les lieux de ton quotidien, ni les visages de tes proches, ni ton reflet dans les miroirs. Tu te sentiras étrange. Et étranger à toi-même, tu t’observeras perdu, comme on disperse son regard le long d’une lointaine ligne de crête à l’horizon.

Je n’ai pas toujours été une sorte de juif errant. Il fut un temps où j’avais un lieu que je pouvais nommer chez moi, il fut un temps où j’avais un nom et des papiers attestant que ce nom était bien le mien. Il fut un temps, mais le temps passe, et il s’en va sans un égard pour nous. Mon nom, on me l’a volé. Ma langue me fut interdite. Ma famille, mes proches, mes voisins furent chassés. On m’a exproprié de mon enfance.

Je dis on, sans grande conviction. Le bras des hommes est armé par l’air du temps. Il ne s’agit pas de circonstances atténuantes, non, mais mon destin brisé fut celui de tout un peuple. Je ne suis qu’un détail particulier dans une histoire générale, je ne suis qu’une goutte de sang dans un océan de larmes. J’en ai fait mon deuil il y a longtemps.

L’étranger, je l’ai d’abord été dans le regard des autres avant de le devenir à moi-même. C’est que les reflets sont convaincants, ils finissent par nous persuader d’être ce qu’ils veulent de nous. En vérité, nous sommes tous des étrangers, nous sommes tous de passage, et nous ne faisons que l’oublier. Sur nos mémoires mortes pleuvent les eaux du Léthé.

Lorsqu’on me demande d’où je viens, je réponds d’hier. Lorsqu’on me demande où je vais, je réponds demain. On ne me demande jamais mon nom. Parfois, des mains peu amènes me poussent dans le dos à presser le pas. Parfois, des bras croisés m’interdisent le passage. Rarement, on me donne une pièce, un quignon du pain, ou un peu d’eau. Mais le plus souvent, on se contente de m’ignorer sans même prétendre le faire par pudeur.

Privé du regard des hommes, le cœur s’étiole comme une fleur privée de soleil. Notre matière s’épaissit d’exister dans la pupille des autres. Sans ces lignes de vues qui dessinent nos contours, lentement nous perdons formes. Le brouillard prend possession du jour, et la nuit ne connait plus d’aubes dignes de ce nom. On se perd de vue. Le sol se dérobe, on perd pied peu à peu, et il n’y a pas d’équilibre possible sans point d’appui.

Alors, je marche. Pour ne pas tomber, je marche. Mes mains sont vides, alors j’allonge mon pas.

Il t’arrivera de te perdre, il t’arrivera de ne plus savoir ni d’où tu venais, ni où tu souhaitais aller. Je te le dis pour que tu le saches. N’alourdis pas ton cœur de ce que tes épaules ne pourront pas longtemps endurer. Tu ne reconnaîtras ni les lieux de ton passé, ni les visages dans la foule, ni ton reflet dans les flaques. Ne te retourne pas, n’écoute pas les ombres. Tu te sentiras étranger aux enjeux de ce monde. Et étranger à celui-ci, tu l’observeras perplexe, comme un regard se brouille à la vue d’un paysage familier et pourtant inconnu.

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Abel

Enfant, je pensais que le bonheur était un dû, et que les hommes malheureux l’étaient par choix. J’avais entendu parler de la guerre et de la faim, mais ce n’était que des mots dénués de sens. Je n’avais de la violence que l’expérience des rapports conflictuels avec mon grand frère, et il m’était impossible d’imaginer que l’on pouvait refuser le pain et l’eau à un homme affamé sous prétexte qu’il n’avait rien de valeurs à donner en échange. Le bonheur pour moi était un état naturel qui avait un parfum de glace menthe à l’eau.

Et puis, la vie est survenue. J’ai connu mon lot de violences. J’ai commis ma part d’atrocité. C’est drôle comme on ne se rend bien compte des choses qu’après coup. Même armé des meilleures intentions – et dieu sait que je suis un homme armé – il est presque impossible de se soustraire aux conséquences de nos actes, même les plus anodins. J’en suis venu à me dire que la violence – verbale, symbolique, psychologique, physique – est la principale modalité de communication entre les hommes.

On ne se parle pas, on se cogne.

Tout est friction. Et l’objet de nos règles, de nos lois, c’est de mettre juste ce qu’il faut de lubrifiant pour éviter que ne s’enraye la mécanique. Piston contre piston, bielle contre bielle, remet de l’huile dans la machine.

Mon frère, très tôt, a fait preuve de dispositions certaines pour la violence. Peut-être était-il plus rapide que moi à comprendre ces choses-là. Peut-être avais-je été plus protégé que lui.

Plus tard, il m’est aussi arrivé de croire que le bonheur était un bien, et que les hommes malheureux n’étaient que pauvres. L’argent, ce n’était pas le mien. C’était cette liquidité qui s’écoulait de la poche de mes parents à mes mains, et qui ne connaissait de limites que du fait de la volonté parentale de ne pas m’offrir ce que je croyais vouloir. C’est fou ce que l’on peut désirer d’autant plus ce qui nous est inaccessible. J’ai commis cette erreur, je ne suis pas le seul. J’ai volé mes parents pour des broutilles dérisoires qui perdaient leurs attraits au moment même où je les achetais. Seule subsistait la culpabilité. Si mes parents l’ont su, ils ne m’en ont jamais parlé.

Je crois qu’ils ont toujours cru que mon frère était coupable. Lorsqu’un billet venait à manquer dans le sac de maman, c’était lui qui se voyait privé de diner. Je laissai faire sans dire un mot ni pour autant en éprouver de plaisir malsain. Je volais un peu d’argent, mon frère était puni, et je ne voyais pas le lien de causalité entre ces deux faits.

L’argent, il m’a fallu longtemps pour en comprendre la véritable nature. Un jeu de dupe, d’autant plus efficace que personne ne l’est. Tout le monde joue le jeu. Tout le monde perd. L’argent n’a de valeur que dans le regard de celui qui lui en accorde. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’ayant compris sa nature, il me fut dès lors facile d’en acquérir chaque jour un peu plus. Ce qui a fait ma fortune, c’est de n’en avoir cure. Et plus je me sentais détaché, plus il m’était facile de l’investir et de là, de devenir riche.

Mais être riche, ce n’est pas être heureux… disent ceux qui ne sont pas riches. En vérité, la fortune m’a libéré de la violence primitive de la première contingence humaine – la faim, la soif, la peur. Et même si je sais que posséder me possède, c’est un bien maigre mal comparé à la liberté que j’ai acquise. Je suis libre comme peu d’hommes le sont. Ce n’est peut-être pas le bonheur, mais ça y ressemble un peu.

Mon frère n’a pas eu ma chance. Pour lui, très tôt, tout est devenu compliqué. Sa relation avec nos parents, les études qu’il a vite abandonnées, l’alcool, la drogue, les premières rixes, les premières arrestations. C’était comme si chaque jour il faisait un pas de plus vers le vide. Et plus je me révélais brillant, plus il s’enfonçait dans les ténèbres. Très vite, nos parents nous ont séparés, par soucis que le premier ne déteigne sur le second. Et puis un jour, il a subitement disparu.

Dès lors, je me suis dit que les adultes étaient idiots et aveugles, et qu’une fois grands, moi et les enfants de mon âge ferions bien mieux qu’eux. J’étais d’ailleurs conforté dans cette idée par le fait que mes parents y croyaient aussi, aux lendemains qui chantent. Au progrès. À cette étrange idée que les hommes un jour apprendraient à s’aimer les uns les autres. Ça me laissait perplexe. Comment mes propres parents, qui n’aimaient pas nos voisins et qui avaient déjà perdu un fils, pouvaient par ailleurs croire à cette idée. Très tôt, j’ai compris que l’inimitié était la norme, et que le rêve d’une humanité réconcilié était futile, et peut être même néfaste.

J’ai revu mon frère, vingt ans plus tard, en Afrique. Je rentrai d’une réunion quelconque avec le ministre de la Défense d’un petit pays qui avait pour régime quotidien la guerre civile. Dans le hall de l’hôtel cinq étoiles se tenait un homme vêtu d’un vieux manteau de baroudeur sale et troué, et qui ne devait de rester là qu’à son statut d’homme blanc. Nous nous sommes immédiatement reconnus. Il était évident qu’il m’attendait.

« Alors comme ça, tu es en vie, lui lançai-je.
– Alors comme ça, tu vends des armes, me répondit-il.
– Je fais ma part. Je participe à l’ordre du monde.
– Tu participes à faire du monde un ordre de sang. Et il est temps que cela cesse.
– Tu as beau jeu de me faire la morale, monsieur le délinquant. Tu vas faire quoi, dis-moi ? Me tuer comme Caïn tua Abel ? »

Il s’approcha de moi, et chuchota à mon oreille comme s’il voulait me confier un secret. « J’ai toujours su que c’était toi qui volais l’argent dans le portefeuille de maman. » me susurra-t-il. Puis il fit volteface, et se dirigea vers la porte, sans me laisser le temps de répondre.

Enfant, je pensais que le bonheur était un dû, et que les hommes malheureux l’étaient par choix. Je n’avais pas vu la lumière dans les ténèbres, et les ténèbres dans la lumière. Mon assistante s’approcha de moi, et me demanda ce que je voulais faire. Je répondis « Rien. Il n’y a rien à faire… Ah si, vous pouvez faire une chose pour moi ? Demandez à ce que l’on me fasse monter dans la suite une glace parfum menthe à l’eau. » Elle eut un air perplexe, mais elle en avait vu d’autres. Et les portes de l’ascenseur se refermèrent sur son visage juvénile.

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