beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Category: Café

Si par bonheur un poème…

La poésie ne fait pas de miracles. Ce n’est pas son fonds de commerce. D’ailleurs, ce commerce serait sans doute plus lucratif si elle en faisait, des miracles. Mais non, la poésie ne fait pas de miracles, et les poètes ne sont prophètes que par malentendu. Il est bien mal avisé, celui qui règle son pas sur les pas d’un poète, combien même ce dernier serait-il son père. Car oui, on trouve encore des femmes assez folles pour faire des enfants à un poète, allez savoir comment. Les poètes parlent d’amour, mais ne le font pas souvent. Ceci dit, il suffit d’une fois.

Une fois, c’est moi. Le fruit de la rencontre entre un poète scandinave et une attachée de presse française, probablement un soir de désœuvrement et de solitude moins supportable que l’accoutumée. Le poète a fait son œuvre, et s’est envolé. De lui, je ne connais que les éditions originales que j’ai lues sans en comprendre la langue. Ma mère, elle, a pour sa part fait le choix de me garder quand même – et, reconnaissant, notons que je m’en félicite.

Je disais donc que la poésie ne fait pas de miracles. Je dis dire, mais c’est le verbe écrire que je devrai utiliser. C’est plus fort que moi. J’écris comme je parle, alors je ne peux m’empêcher de vous imaginer dodelinant de la tête au son de ma voix douce et assurée. L’avantage de l’écriture, c’est que je peux dire « douce et assurée » et c’est bien ainsi que vous l’imaginerez, la voix qui vous parle à mesure que vous me lisez. C’est un mensonge bien sûr, ma voix n’est rien de tel. Mais elle fera l’affaire.

Je pourrai tout aussi bien prétendre que j’écris tout cela confortablement installé au bord d’un Fjord, sirotant une tasse de café chaud tout en tapotant sur une vieille machine à écrire Remington 1958. Et là, vous voyez la vallée qui s’étend avec le lac au fond. Vous goutez le souffle frais d’un vent polaire, et le parfum du café robuste, mais pas trop. Le ciel bleu est presque aveuglant. Vous entendez le tic tic tic de la machine et puis soudain le ping de retour à la ligne. Ce paysage vous gonfle le cœur, vous vous sentez revivre…

Mais non, rien de tout ça ! La vérité, c’est que je suis installé sur la chauffeuse de mon petit « studio » (cuisine intégrée, mais toilettes sur le palier), au dernier étage d’un immeuble sans ascenseurs situé au fin fond du XVIIIe arrondissement de Paris. J’ai jeté un œil par le Velux : il pleut bien entendu. En guise de machine à écrire, j’utilise un vieux PC portable Hewlett Packard poussif, et mon café, c’est du déca en grains solubles premier prix (what else ?).

De toute façon, maman n’a jamais voulu que j’aille en Norvégie, alors…

Non, la poésie ne fait pas de miracles. Elle fait naitre des images, des émotions, des envies. Mais elle ne fait pas de miracles, et elle ne nourrit pas son homme. Il ne se passe pas un jour sans que je me demande pourquoi. Non pas pourquoi elle est si ingrate. Non, pourquoi diable suis-je devenu poète. Je devrai dire, pourquoi diable ai-je décidé de devenir poète, je suis loin d’être parvenu. Ce doit être un truc génétique, je ne vois que ça. Je n’ai jamais lu un seul de mes poèmes à maman. Elle m’aurait sans doute fait euthanasier !

(Oui, ce n’est pas un bon jour, j’avoue. La faute au café. Et aux infiltrations d’eau sous le velux. Et aussi, à la quittance de loyer qui a été glissée sous ma porte tôt ce matin.)

J’en étais donc là de mes pensées lugubres quand la faim décida de me déloger de mon clapier. J’avais une chance sur deux de croiser mon marchand de sommeil qui, en bon Thénardier, veille sur sa manne d’or comme la poule sur ses œufs. Mais il fallait bien manger, et la faim fait les mauvais poèmes.

Par chance, mon bailleur devait avoir d’autres chats à fouetter. Et par bonheur, j’avais même du courrier. Une lettre simple au cachet d’un éditeur inconnu dont je n’avais aucun souvenir d’avoir contacté. J’avais déjà reçu bon nombre de refus, alors un de plus n’allait pas particulièrement ruiner une journée qui s’annonçait déjà exécrable. Mais ce n’était pas un refus. C’était un rendez-vous, lundi prochain, 15h.

La poésie ne fait pas de miracles. Dehors, la pluie n’avait pas cessé de tomber. Et j’avais bien entendu laissé mon parapluie en haut. Mais l’espace d’un instant, quelque chose en moi s’est ouvert, comme on défroisse une boule papier. J’ai fourré la lettre dans la poche intérieure de mon manteau, et je suis sorti découvert sans me soucier de la pluie.

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Percolation

Le percolateur faisait un boucan abominable, à mi-chemin entre le sifflet de chemin de fer et l’alarme incendie, mais c’était d’abord le parfum du café qui frappait les sens en premier. On n’entrait pas dans l’arrière-salle, on se frayait un chemin dans les arômes. Au fond de la pièce, deux énormes torréfacteurs tournaient jour et nuit, et la chaleur était telle que l’on n’avait pas besoin de chauffer l’hiver. Le reste de l’espace était occupé par des petites tables carrées et des chaises en bois, disséminés apparemment aléatoirement, sauf pour les habitués qui savaient naturellement qui allait s’asseoir où et quand.

Les jours de pluie, je venais me réfugier ici. J’étais devenu un de ces habitués solitaires qui ne parlent à personne, mais que tout le monde reconnait. Je faisais partie du décor, au même titre que l’ameublement, et, les jours où en moi rien ne semblait à sa place, je trouvais du réconfort dans cette idée.

La petite serveuse – elle ne devait pas faire plus d’1m55 – me servit une tasse de café Java bleue, que je bus en m’efforçant de garder chaque gorgée aussi longtemps que possible en bouche. La chaleur venait bruler mon palais, tandis que l’amertume s’installait pour longtemps en bouche. La radio que personne n’écoutait passait un air de musique populaire en vain. Le brouhaha et le bruit des tasses s’entrechoquant couvraient la majorité des hautes fréquences, si bien que la voix du chanteur se mêlait indistinctement au vacarme.

Les petites blessures de l’enfance font les grandes cicatrices des adultes. Les jours tristes, je m’imaginais sortir mon cœur de ma poitrine (sans qu’une seule goutte de sang ne soit versée) et, le posant face à moi sur la table, énumérer chacune de ces entailles et chacune de ces traces. Ici, c’est le jour où ma mère m’a giflé en public dans la cour de la récréation. Là, celui où j’ai cassé par accident ma petite voiture préférée. Plus tard, il y aura le jour où elle m’a quitté, celui où je me suis fait agresser, et les petites aussi, les petites défaites et les trahisons. Quant à la grande, celle qui taille l’organe de part en part, c’est la nuit où mon père est mort.

Mon cœur, indifférent à mon regard qui l’assaille de questions et au parfum du café, garde ses secrets. Il se contente de battre comme on donne la mesure, régulier comme une horloge, sûr de lui et de son rôle. Le cœur n’est pas un bon compagnon de bavardage. Je crois qu’il préfère le vin, mais j’ai le vin mauvais. Alors je le range, comme si de rien n’était, bien au chaud dans ma poitrine, et je reprends un second café.

Il arrive parfois que quelqu’un vienne interrompre mon train de pensée. Parfois c’est pour me saluer brièvement, parfois c’est pour une chaise, souvent c’est pour un renseignement. Je me dis parfois que j’ai une tête d’homme bien renseigné. Je peux me promener dans la rue, dans une gare, n’importe où en fait, il y aura toujours quelqu’un pour venir me demander un renseignement, ou un chemin. Alors, je m’applique. Je fais de mon mieux. Parfois, je mens. Alors, le renseigné repart satisfait, et moi je l’observe partir en me demandant pourquoi il ne m’a pas demandé mon nom. À croire que si je n’ai pas une tête d’assassin, je n’ai pas non plus le profil du mec avec qui tu veux sympathiser.

Mais la plupart du temps, je garde le silence, et mon café me tient compagnie. Le silence, c’est une chose dangereuse, pour soi, et surtout pour les autres. Il est possible de se servir du silence comme on le ferait d’une lame parfaitement aiguisée. On se tait, on se blesse. On n’en parle plus, et on saigne de plus belle. Le silence est impérieux. L’amour est un jeu qui se joue à deux, et à la fin, c’est toujours le silence qui gagne. On prend des coups qui ouvrent à nouveau les brèches du passé, et, sans savoir pourquoi, on saigne des larmes de nouveau. On ne cicatrise jamais tout à fait, on change, on fait avec.

Je garde le silence, et le silence garde mes secrets. Ceux qui rongent de l’intérieur comme ceux qui libèrent. Je fais le tour des clients autour de moi. Étrange confrérie qui vient noyer ses secrets dans le café. Dehors, la pluie ébruite la colère des cieux, tandis que son eau claire détrempe les façades noircies par le temps. Le percolateur, indifférent à notre présence, poursuit sa tâche de condenser au plus fin toute l’essence de notre amertume.

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