beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Category: Amour

Si bémol

Dans ma rue, il y a un magasin spécialisé dans la musique qui ne vend que des pianos. Des pianos droits, des pianos à queue, de toutes marques, finitions, et tailles. Lorsque je passe devant les grandes baies vitrées, chaque modèle semble inviter le regard, brillant sous la lumière, le clavier offert, lascivement endormi, n’attendant plus que le toucher d’un virtuose. De l’entrée s’échappent parfois quelques notes plus ou moins assurées selon le talent du client, gammes et portées que la circulation étouffe rapidement.

Je n’ai jamais su jouer du piano. Je n’ai du reste reçu aucune éducation musicale digne de ce nom. Je me souviens de la flute au collège, et de mes doigts maladroits. Mais le solfège est oublié, je ne saurai lire une partition, et encore moins la jouer. Pourtant, chaque jour, je passe devant ce commerce, et je m’attarde plus que de raison.

Je n’ai jamais su non plus faire de la moto. Une question d’équilibre, ou de son absence. Je dis ça parce que chaque matin je croise la vendeuse du magasin de piano, et qu’elle vient en moto. Une belle moto italienne, à la robe rouge chrome, dont l’élégance semble habiller une force contenue. Elle gare sa machine à portée de vue de la baie vitrée, mais un peu à l’écart, comme pour ne pas voler la vedette aux lourds pianos laqués. Sa chevelure s’échappe de son casque avant de révéler son visage. Quand je repasse le soir, la moto n’est plus là, et le magasin est fermé.

Alors le soir, je fais la liste de toutes les choses que je ne sais pas faire. Je ne sais pas jouer du piano. Je ne sais pas piloter une moto. Je ne sais pas pécher, ou me battre, ou faire du feu. La liste est longue. Et encore plus longue celle de mes incertitudes. Je ne sais pas si je suis beau ou laid. Je ne sais pas si je suis plus ou moins intelligent – que quoi d’ailleurs, je ne sais pas non plus. Je ne sais pas si je sais faire l’amour.

Faire l’amour, je l’ai déjà fait bien sûr. Mais sait-on jamais si on le fait bien ? Je veux dire, jamais une femme ne s’est plainte, jamais je n’ai eu la sensation de mal faire – faire mal parfois, ça m’est arrivé bien sûr, comme à chacun (enfin je crois). Mais on ne sait jamais vraiment, pour de vrai, à 100%. Car si jamais aucune des femmes qui ont traversé ma vie ne s’est ouvertement complainte, aucune jamais n’est restée longtemps. Au bout d’un moment, il me semble raisonnable de se poser des questions.

Ces nuits-là, je fais des rêves étranges. Je fais l’amour à une femme dont je ne distingue pas le visage parce qu’elle porte un casque intégral. Elle est nue, mais sa peau est marquée de grandes stries colorées rouges et noires, une combinaison tatouée de la tête aux pieds. Un air de piano nous accompagne, une fugue sans aucun thème particulier. Je la reconnais, mais le nom du compositeur m’échappe. Ça m’agace, mais la femme à qui je fais l’amour ne m’écoute pas. Elle me chevauche avec force, prenant appui avec ses mains sur mon torse. Je réalise que dans le fond, c’est elle qui me fait l’amour. Elle et toutes les autres. Je n’ai jamais fait l’amour, je me suis laissé faire. Je n’ai jamais été vivant. Alors je pleure, et la musique change, et je me réveille.

Hier matin, la fille à la moto n’est pas venue. Le magasin a ouvert, et c’est un autre vendeur qui s’en est chargé. Ce matin aussi. Alors, à la pause déjeuné, je suis revenue dans ma rue, et pour la première fois en deux ans, je suis rentré dans le magasin de piano.

Le vendeur, affable et élégamment habillé, est venu m’accueillir. Il n’y avait pas d’autres clients, et le silence régnait dans le hall d’exposition. « Excusez-moi, lui dis-je, mais je suis passé la semaine dernière, et j’ai vu une vendeuse qui m’a parlé d’un piano d’occasion bon marché…
– Ah, je regrette monsieur, mais nous ne faisons pas d’occasion. Peut-être vous parlait-elle d’un site web ?
– Peut-être, je ne me souviens plus. Est-elle disponible ?
– Malheureusement, cette vendeuse nous a quittés…
– Ah, c’est dommage, répondis-je sans simuler mon affliction.
– Oui, elle est plus passionnée de moto que de piano, voyez-vous. Elle prépare un tour d’Europe avec sa Ducati. Mais je peux la rappeler, peut être qu’elle se souviendra de vous ? »

Je retiens son bras au moment où il sort son téléphone portable. Je bredouille une excuse quelconque. « Non, ça ira, ce n’est pas très grave… Oui, je reviendrai voir votre offre… Je dois y aller, on m’attend. » Enfin, quelque chose du genre. Dehors, il fait beau. Un camion se fraye un passage dans la circulation à grand coup de klaxon. Je marche un peu au hasard, un peu en direction du travail quand même. La vie se fait sans moi, et je me demande encore pour combien de temps.

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Sans les mains

Souvent, je me demande pourquoi, pour tant de personnes, être semble signifier être vu. Comme s’il fallait le regard d’un tiers pour signer l’épreuve de vivre comme on signe un tableau. L’arbre qui chute, il faut non seulement l’entendre, mais le voir. C’est comme si son existence même était en jeu. Comme si rien ne pouvait avoir de sens sans spectateurs pour en prendre note, et en garder le souvenir.

Dieu existe parce qu’avoir conscience, c’est nécessairement avoir conscience de soi, par duplication, par recul. Si ce n’est pas nous qui reculons, alors il faut bien que ce soit Dieu… Et Dieu dans la bouche des enfants se dit maman. Alors, quand on me dit « J’ai le projet de… », moi j’entends « Regarde maman, sans les mains ! ». Mais maman est morte. Et dieu avec.

Le regard donne de la gravité. Il est en affaires avec la lumière, et quiconque s’y dérobe rejoint l’obscurité. C’est d’être invisible que l’on crève. C’est d’avoir trop vu que l’on devient aveugle. La condition nécessaire et suffisante de la foule, c’est d’abolir le regard. On se voit sans se regarder, on se cogne sans se toucher. Que l’une de ces conditions soit brisée, et la foule se disperse. C’est ainsi que certains hommes fendent la foule comme on ouvre la mer en deux. Ils s’imposent au regard (ou alors le font fuir). On veut les toucher (ou au contraire, évitez tout contact). Ni la star ni l’étranger ne peuvent prendre part à la foule. En cela, ils partagent la même condition.

L’enfant s’agace, « Mais regarde maman ! Tu as vu ? ». Tout est bon pour se faire voir, et le vacarme s’ajoute au chaos.

« Je pose pour être vue. » dit-elle. Elle est jolie, « Ce serait dommage de ne pas. » répondis-je. « Que dois-je faire pour que tu me voies ? » ajoute-t-elle. Je garde le silence. Il faut bien que je le garde, il est si éloquent. Elle reprend. « Regarde-moi. Regarde-moi. »

Le regard est de l’ordre de la démarche. Regarder, c’est toujours se regarder aller à la rencontre de l’autre. Un regard se refuse, ou alors, il en dit long. Parfois, il condamne. Souvent, il trahit. « Tes lèvres ne sont pas d’accord avec tes yeux. » lui répondis-je. À son tour de garder le silence. Il est tout aussi éloquent que le mien.

« De toute façon, mon regard est vide. Il ne campe plus dans le présent. » lui dis-je. « J’observe passer les gens, et ce sont d’autres personnes que je vois. Je traverse la ville, et je ne sais si je marche à Paris ou à Calcutta. Je regarde mes mains, et elles semblent munies d’une vie qui leur est propre. Ce que je vois n’est plus, ou alors pas encore. Mon regard s’est évidé du réel, j’ai pris le large… Je te regarde, et c’est elle que je vois. »

Et disant cela, je la regarde ne pas me regarder, son visage tourné vers un hypothétique point de fuite. Aucune focale, pas de mise au point, elle embrasse la vue comme on se tient à distance des bords d’un gouffre. Je réalise que c’est un regard juste, le seul peut être qui ne charge pas ce qui est vu de ce que l’on est. Un regard suspendu dans le silence.

Je me détourne pour lui permettre de parler. « Je m’en fous. Je m’en fous de qui tu vois quand tu me regardes. Quand tu me regardes, c’est sur moi que se repose ta vue. Je veux être au centre de ta pupille. Je veux peser, tu comprends ? Avec le temps, l’autre, je saurai l’effacer de ta vue… »

J’ai envie de lui dire qu’être, ce n’est pas être vu. J’ai envie de lui dire que ça ne change rien, que mon regard ne comblera en elle aucun vide ni ne guérira aucune plaie. J’ai envie de lui dire qu’on ne trouve en l’autre aucun substitut à soi. Je ne dis rien.

Un éclat de voix vient s’échouer à nos pieds. Au loin, un enfant s’écrit « Maman maman ! Tu as vu comment j’ai sauté haut ? » Mais maman est morte. Et dieu avec.

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Tsuki

Un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. La plupart de nos mouvements semblent mécaniques, conséquences de causes qui nous échappent. Par habitude et facilité, nous nous laissons tous emporter par le courant, celui des jours qui passent, avec l’espoir de ne pas s’échouer plus loin sur des rives boueuses et froides. Mais un cœur qui bat, c’est ce qui gonfle nos voiles, c’est ce qui met un terme à la dérive, c’est ce qui donne le ton. De nos jours, un cœur qui bat, c’est une chose rare.

La première fois que je l’ai vu, j’ai pensé que ce serait la dernière. Une intuition. Cette idée étrange que je ne la reverrai plus, idée étrange, car étrangère à ma façon usuelle de penser. Peut-être était-ce à cause de son corps aux lignes brisées, et de son visage fermé. Elle était en quelque sorte définitive. La nuit venait de tomber, et rendait comme il se doit possible toutes les audaces. Il n’y a de rencontres possibles que la nuit venue.

De ce qui s’est dit ce soir-là, je n’ai rien retenu, sinon cette histoire qu’elle m’a racontée alors que nous faisions chemin le long d’une avenue. Les paroles s’envolent, les émotions restent. Elle claudiquait un peu, car elle était née avec la jambe gauche plus courte que la droite. J’ajustais mon pas en conséquence, et nous n’étions pas pressés.

« Il y a deux sortes de nuits noires », a-t-elle débuté. « Les nuits sans lune, quand rien ne s’oppose à l’obscurité. Ce sont les nuits à ciel étoilé. Enfin, avant les lampadaires, les voitures, tout ça » ajouta-t-elle en riant. « Et puis il y a les nuits de pleine lune obscure, lorsque la lune qui se lève n’offre à voir que sa face cachée. Ces nuits-là sont encore sombres, plus profondes, que les premières. Peut-être est-ce parce qu’on ne devine la présence de la lune qu’à un trou dans le ciel, un abime encore plus sombre que la nuit elle-même ? Et ce trou ressemble à une pupille dilatée. »

Elle a levé la tête au ciel, et elle a pointé du doigt un endroit qui effectivement faisait comme un cercle de nuit plus sombre que le reste. Ce fut à ce moment précis que je sus que nous allions faire l’amour. Je me souviens de sa silhouette fine, de sa chambre plongée dans le noir – elle n’avait pas voulu allumer, et de cette étrange lune qui se découpait dans le cadre de sa fenêtre grande ouverte.

La seconde fois que j’ai revue, j’ai pensé que mon intuition m’avait trompée la dernière fois. Un an s’était écoulé. Pourtant, on a reprît notre conversation comme si on ne s’était quitté que la veille. Privilège de ceux que ni la distance ni le temps ne peuvent séparer. Elle n’avait pas changé, moi non plus me répondit-elle. Aucun de nous deux ne demanda de compte à l’autre. Privilège des écorchés vifs que l’abandon ne surprend plus.

Nous bûmes plus que de raison, et nos amis respectifs nous emmenèrent dans le seul karaoké valable de la ville. Je me rappelle avoir chanté sans soucis ni du rythme ni des paroles, et on riait comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain. Elle riait aussi, un rire franc, cristallin, et ce rire aussi était un rire définitif. Je sentais qu’il n’y avait rien au-delà de ce rire, qu’aucune retenue ne venait faire barrage à son éclat. C’était le rire d’une femme qui savait pleurer.

« Je me suis renseigné tu sais », lui dis-je. « Sur la lune, et ton histoire. Il existe une lune noire, à l’orbite jumelle et opposée à celle de la lune. Cette lune, nulle ne peut la voir. Elle incarne cette part en nous qui s’éprend du maléfice et des choses mauvaises. » Ce n’est pas la même lune, m’objecta-t-elle. « Je sais ! » lui dis-je. « Mais il existe du coup une troisième sorte de nuit noire : les nuits de pleine lune, lorsque la lune noire vient l’éclipser. »

Elle sourit alors, et c’était une fontaine de lumière. Elle n’était pas jolie, elle le savait. Mais elle en avait conçu cette force irrésistible qui habite les personnes qui ont surmonté leurs conditions. Si bien qu’elle était belle de cette beauté qui n’était pas naturelle, mais acquise de haute lutte. Un regard paresseux pouvait ne rien en voir. Ce n’était pas mon cas.

Ce soir-là, je ne l’ai pas raccompagné. Je me souviens lui avoir proposé, je me souviens qu’elle a disparu pendant que je m’entretenais avec d’autres amis. Je me suis dit “Tiens, elle s’est éclipsée”. Et cette idée ma tenue lieu de lot de consolation. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à l’appeler la fille de la lune.

La dernière fois que je l’ai vu fut effectivement la dernière. C’était un soir d’hiver, au pied d’un lampadaire souffreteux. J’avais ce soir-là décidé de couper par le parc. Chaque jour, pour en briser la monotonie, je m’efforçais de rentrer chez moi par un chemin différent. C’était une façon d’exercer simultanément mon corps et ma géographie. Voyager, c’est d’abord un état d’esprit.

Devant moi claudiquait une femme chaudement vêtue. J’ai réalisé que c’était elle. Je l’ai reconnu comme on reconnait une personne dans la foule rien qu’à sa silhouette ou à sa démarche. Alors j’ai pressé le pas, et je l’ai rejoint. Lorsqu’elle s’est retournée, j’ai vu qu’elle portait sur son torse une grande écharpe, et à l’intérieur, bien au chaud, un bébé.

« Mais qui est donc cette merveille ? lui demandais-je.
– Elle s’appelle Hilal.
– Hilal, c’est joli. C’est pour elle que tu t’es enfui la dernière fois…
– Entre autres. Excuse-moi, je pensais que tu étais au courant.
– Non, ne t’excuse pas. C’est moi qui n’ai pas été assez attentif. Je suis content de voir que tu vas bien.
– Moi ça va, mais ma mère est malade… Je vais retourner vivre chez elle la semaine prochaine, au pays. Elle m’aidera à prendre soin de la petite, et moi je prendrai soin d’elle.
– Un échange de bon procédé.
– En quelque sorte. »

Je l’ai accompagné jusqu’à la sortie du parc, en parlant un peu de tout et de rien. La petite, blottie contre le torse de sa mère, dormait profondément. Au moment de se quitter, elle fit un pas, puis se retourna et me dit « Hilal, ça veut dire…
– Lune. » l’interrompit- je. Elle me fit un sourire, et ce fut un sourire définitif qui avait valeur d’adieu, et elle reprit son chemin.

Je la regardais s’éloigner, convaincu cette fois-ci que plus jamais je ne la reverrais, en me disant qu’un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. Alors, me disais-je, croiser le chemin de deux cœurs qui battent à l’unisson, ce devait être encore plus rare. De nos jours, l’unisson est une chose rare.

La mère et la fille disparurent au coin de la rue. Le vent venu de l’océan se leva soudain. À l’horizon s’élevait une lune gibbeuse.

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La ligne imaginaire

La nuit venue, la ville cesse d’être un ordre. Elle renonce à sa logique, et se découvre autant de possibles qu’il y a de coins de rue. On est toujours un peu surpris de retrouver au détour d’une avenue la même allée que le jour. Comme si on espérait une surprise, un nouveau débouché, une géographie inattendue et sans cesse renouvelée. Un labyrinthe aléatoire.

Mais il n’en est rien. La rue de l’Ermitage croise la rue de Ménilmontant, la rue Duranti traverse la rue Merlin, qui elle-même trouve sa source dans la rue de la Roquette. Et pourtant, quelque chose en moi est convaincu que la géographie la nuit ne respecte pas les règles de la géométrie le jour.

Paris la nuit, ce sont des rues silencieuses aux façades bruyantes, un horizon tungstène qui semble scintiller en rythme avec le bourdonnement discontinu de la circulation, et le bruit de fond d’une mécanique qui ne connait pas le sommeil.

« C’est marrant, lui dis-je, je ne suis jamais passé par ici.
– Menteur, j’ai du mal à croire qu’il existe dans cette ville une seule rue qui te soit inconnue ! Les chats de gouttière ne se perdent pas.
– Et pourtant ! Tu vois, il aura fallu que je me perde pour que je puisse te retrouver !
– Cabot ! répondit-elle.
– Chien ou chat, il va falloir un jour que tu te décides sur ma nature ! »

Nous passons au pied d’un porche plongé dans l’obscurité. Nous n’y trouvons pas refuge, nous ne nous y embrassons pas, nous poursuivons notre chemin. Quelques pas plus loin pourtant, j’éprouve une étrange mélancolie, le souvenir de ce passage obscur, et de ce qui ne s’y est pas produit.

« Je sais à quoi tu penses, me lance-t-elle.
– Vraiment ?
– Ce n’est pas parce que tu peux faire quelque chose que tu dois le faire.
– Combien de temps vas-tu m’en vouloir ?
– Je ne sais pas. Le temps qu’il faudra. L’éternité peut-être. Qui sait ?
– L’éternité, ça me va, répondis-je. Ça peut être court, l’éternité. L’éternité, ça n’est pas infini. »

Soudain, elle m’attrape par la main et bifurque dans une sorte d’allée privative. Au bout, un immeuble cossu, très haut, mais digne, ramassé au fond de ce qui ressemble à un cul-de-sac un peu secret. À la droite d’une immense porte en verre, un digicode flambant neuf, et à l’intérieur du hall, un ascenseur minuscule, mais moderne. On entre, on se serre un peu, on garde nos distances.

Au dernier étage, elle sort de son sac un énorme trousseau avec des dizaines de clefs, et se dirige vers une porte massive. Le seuil s’ouvre sur un petit vestibule, dans lequel elle entre sans allumer. Moi, je la suis. Le vestibule débouche sur un duplex aux grandes baies vitrées. Les toits de Paris s’étalent à notre vue. L’espace baigne dans la lumière artificielle que réfléchit la couverture nuageuse.

« J’allume ? me demanda-t-elle.
– Non, n’allume pas s’il te plait. C’est inutile… » Je laisse ma vue s’acclimater un instant à la pénombre, puis je me rapproche de la baie vitrée. « Quelle vue ! Tu as changé de gamme dis-moi.
– C’est vrai, nous vendons de plus en plus de propriétés semi-luxueuses. L’air du temps, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Mais cet appartement n’est pas à vendre. Le propriétaire le loue à la semaine.
– Combien ?
– Tu veux vraiment savoir ?
– Hum… Non. »

Un long moment, nous nous laissons happer par le spectacle de la ville nocturne. Le silence, régulièrement ponctué par le hurlement de sirènes au loin, me berce et m’apaise. Elle s’avance et s’installe à mes côtés. Aimer, c’est suspendre les mots et partager le silence. Sans me détourner de la vue, je cherche sa main, et l’attrape doucement.

« Pourquoi ? dit-elle soudain sans me regarder.
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi tu fuis ? Pourquoi tu t’interdis à être heureux ? »
Un avion perce les nuages, et dessine au ralenti une longue ligne imaginaire. « Je n’ai pas de réponses à ces questions. Peut-être parce que je ne sais pas ce que c’est qu’être heureux ? Comment puis-je avoir envie d’être ce que je ne peux imaginer ? »

Elle lâche ma main, se retourne, et se dirige vers le canapé. Je me retourne à mon tour, et je suis du regard le mouvement de sa silhouette qui se détache des murs plongés dans l’obscurité. Elle tend le bras, et m’invite à venir m’assoir à côté d’elle.

« Il n’y a pas de place pour moi dans ta vie, m’assène-t-elle.
– Il n’y a pas de place pour la vie en moi, et tu le sais bien. Cet endroit que tu imagines dans mon cœur, et dans lequel tu veux entrer, n’existe pas.
– Alors que fais-tu ici ? Pourquoi continuer de répondre quand je t’appelle ? Et moi, pourquoi est-ce que je te suis ? À quoi bon tout ça ? »

La vague fait chanceler mon assurance. J’essaie de percer son regard, mais sa pupille se confond avec l’obscurité ambiante. Le silence se dresse entre nous.

« Je ne sais pas. Peut-être que notre histoire se joue de nous. Deux amants qui jamais ne font l’amour dans le même lieu, deux amoureux qui s’invitent chez les autres le temps d’une nuit volée, l’histoire est trop belle, pas vrai ? Si belle qu’elle en devient nécessaire. Et nous, on est entrainé dedans, incapable malgré nous d’y mettre fin…
– Nous sommes quoi alors ? Des pantins ? Et moi, je suis quoi pour toi ?
– Tu es… la femme que j’ai toujours voulu aimer, sans jamais vraiment le pouvoir. »

D’un geste lent, elle s’enfonce plus profond dans le canapé. Son visage rejoint la pénombre. Seuls subsistent deux petits éclats de lumière. Son parfum, un ton sucré à l’image de la joie de vivre qui la caractérise, prend peu à peu possession de la pièce. Je réalise violemment que j’ai envie d’elle.

Je me détourne, et me replonge dans la vue de la nuit. Ma voix semble soudain plus sombre « Tu as sans doute raison. Il vaut mieux mettre un terme à tout ça. Nous ne sommes pas tenus de souffrir.
– Comme ça ? Tu vas arrêter comme ça ?
– Je ne veux… »

Ses lèvres viennent soudain se presser contre les miennes. Mes mots restent en suspens, mais nos mains parlent pour nous. Je sens sur ses joues les larmes qui coulent. J’en goute le sel alors que j’embrasse sa peau nue. Nous faisons l’amour à la vue de tous, et Paris, indifférente, détourne le regard.

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(Dé)raisons

Longtemps, j’ai cru pouvoir survivre à ton absence. Faire comme si. Faire face, comme ils disent. Peut-être bien même y suis-je arrivé, pour quelques jours, ou quelques heures. Peut-être qu’à force de croire, on donne vie à une idée, on se transforme par la force de la foi. Ou alors t’avais-je seulement oublié, un jour de mauvaise pluie, un soir de fatigue plus grande que d’habitude. Mais bien vite, l’illusion se dissipe, et l’absence s’installe à nouveau.

Tu es partie, et à ta place, ce n’est pas un vide qui s’est creusé, mais un trop-plein qui se déverse, et dans lequel se noient la joie et le sens. Je vis sous l’eau. Rien ne m’atteint qui n’ai été au préalable atténué par les flots. Rien ne me touche sans avoir été imprégné humide de la substance de ton absence. Rien n’a de sens sinon à l’aulne de ton ombre projetée sur mes émotions.

C’est étrange. Ce qui autrefois était si prompt à faire naitre en moi la passion et l’enthousiasme ne suscite désormais que de vagues remous. Je me suis retiré du monde, qui tourne d’ailleurs tout aussi bien sans ma contribution. Ce qui l’embrase ne me brule plus. Du reste, il peut bien bruler, et me bruler avec. Mais du bois humide, on ne fait que de mauvais feux.

Je crois que je vais devoir m’accommoder à cet état second. Me faire une raison. Tu me manques, et perdu pour perdu, je me manque aussi. Je me dédouble, ton ombre me possède. Je deviens froid, froid comme ces pierres polies par l’océan, et que la rigueur des abysses habite si profondément que les feux de l’été ne parviennent jamais totalement à en réchauffer la surface.

Toutefois, quelque chose subsiste et ce n’est pas de l’espoir, cette eau du désert. Non, c’est quelque chose de bien plus fondamental que cela, quelque chose de l’ordre de l’essentiel.

Ton absence me défait, mais elle ne me définit pas. Elle m’enserre, mais ne peut totalement me circonscrire. Je ne suis pas l’amour que je te porte. C’est peut-être la raison pour laquelle je ne t’ai pas encore rejoint. Échanger le trop peu de toi par un trop tout court n’a pas de sens. Tu es une femme à ma mesure, démesurée et sans concession. Nous sommes faits pour nous aimer sans jamais pouvoir tout à fait nous rejoindre.

Il m’arrive encore de te relire. Parfois, je te retrouve cachée entre les lignes, et c’est comme si je te rencontrais à nouveau pour la première fois. Parfois je me remémore nos conversations, et les silences qui les ont ponctuées. Souvent je rêvasse, je me laisse aller au désir de te déshabiller à nouveau. Et dans ces moments-là, loin de m’étouffer, ton absence semble s’effacer, et sa morsure s’adoucir. Tu ne me manques jamais autant que lorsque je ne pense pas à toi. Comme un pendule qui jamais ne serait tout à fait synchrone, et dont le mouvement ne décrit jamais deux fois la même trajectoire.

Je me fais une raison. Tu me connais, tu sais combien cela me coute. Je n’ai jamais été doué pour être raisonnable. Tu ne l’es pas plus que moi, je le sais bien. Je me fais à la raison que je ne peux survivre à ton absence, et que ce n’est pas bien grave que d’aimer quelqu’un à ce point. Je me dis que je t’aime, et que c’est déjà beaucoup. Tu vois, je change.

Mais ton absence m’étouffe. Elle m’agace, et je m’agace d’avoir fait une si grande place à ce qui n’est qu’une illusion. Le monde me manque aussi. Si je dois me faire une raison, c’est qu’il est temps de mettre un terme à cette absence. Tu vois, je ne change pas.

Bientôt le jour viendra chasser la nuit, ou la nuit viendra révéler le jour. Je veux émerger de ton absence, et fouler l’écume à l’air libre. Je veux revoir l’aube à tes côtés. Je te veux, et si c’est un crime, je veux bien que l’on me condamne.

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Regret

Hier, j’ai failli mourir. Notre 4×4 a été l’objet d’un tir de mortier. Soufflée par l’explosion à proximité, la voiture a versé dans le ravin, mais par chance, notre chute a été amortie par une énorme concrétion rocheuse. Je ne souffre que de quelques contusions. Le reste du convoi a du faire un arrêt, le temps de faire comprendre aux forces locales que nous ne transportons que des vivres et des médicaments pour la croix rouge. Il a fallu payer nu tribut de plusieurs caisses, mais nous avons pu reprendre la route.

Balloté à l’arriéré d’un de nos camions, une urgence a fait jour en moi. Quelque chose d’important, et d’ancien.

Longtemps, j’ai pensé que tout cela n’avait aucun intérêt, et je n’y prêtais aucune attention. C’est vrai, il y avait toujours un problème plus urgent à traiter, une idée nouvelle, ou une autre personne pour me distraire de moi-même. J’ai vécu toutes ses années sous le règne tyrannique de l’instant présent, et de son flux ininterrompu de secondes qui s’égrènent. J’ai vécu toutes ses années au premier degré.

Et puis, à l’époque, je n’avais aucune raison de m’en faire. À peine une histoire se terminait-elle qu’une autre débutait. Certes, aucune n’est restée bien longtemps. Elles se sont toutes lassées de moi, de mon hermétisme, ou de mon caractère abrupt. Mais tu es bien placée pour savoir qu’il en allait de même tout autour de nous. La vie que je menais était la vie de tous, et aucun de nos amis ne faisait exception. Sauf peut-être Lucia. Mais tu seras d’accord avec moi, aucun d’entre nous ne peut raisonnablement comparer sa vie à la sienne.

Non, en vérité, si mes histoires d’amour finissaient mal, c’est parce qu’elles n’en étaient pas. J’ai longtemps confondu le désir avec l’amour. Et pour être tout à fait juste, lorsque j’ai compris ce fait, je n’en ai pas pris toute la mesure. Je n’étais pas amoureux, et alors, quelle importance ? Elles devaient s’en rendre compte, et partir chercher ailleurs ce qui chez moi n’était qu’aridité. Et je me disais, orgueilleux comme je l’ai toujours été, que c’était dans l’ordre des choses. Que d’autres viendraient à mes côtés, assouvir le désir et la passion comme on souffle la chandelle au cœur de la nuit.

Alors, longtemps, j’ai pensé que tout cela n’avait aucune importance.
Et puis un jour, je suis tombé amoureux. Ou plutôt, j’ai compris que je l’ai toujours été.

L’amour, on le décrit souvent comme une fulgurance, un soudain bouleversement du monde, l’apparition spontanée d’une évidence. L’amour porte des flèches, car il transperce et foudroie. Et il est aillé, car il est infidèle. Mais pour moi, rien de tout cela. Je n’ai jamais éprouvé de coup de foudre. Je ne me suis jamais senti destiné à telle ou telle femme. L’amour jamais n’a surgi de l’ombre. En moi, il est profond, comme une source montagneuse qui puise dans la roche. Longtemps, il m’est resté caché, inconnu de ma conscience. Il a fallu creuser, longtemps, et fort, pour enfin le mettre au jour.

Lorsque je pense à l’amour, c’est l’image de Lucia qui me vient en mémoire. Si nous avons tous couché avec elle, c’est parce qu’elle nous a tous aimés. Toi aussi, je le sais. Elle avait de l’amour à revendre, et la sensualité d’Aphrodite, sculpturale et callipyge. Quelques mots, un regard, une main tendue, et elle tombait amoureuse. Elle se moquait de savoir si cet amour était unidirectionnel et éphémère. Elle aimait le temps d’une journée, comme certaines libellules. Mais c’était de l’amour, de l’amour véritable, glorieux et intense. Lucia, c’était notre Samothrace à nous.

Mais tu vois, de nos jours, j’éprouve du regret. Car j’ai fait l’amour à Lucia sans l’avoir aimé alors que je t’aime sans jamais t’avoir fait l’amour. Et Lucia est partie, alors que toi tu es resté.

Les années se sont écoulées. Le passé est devenu un musée que je rechigne à visiter. Chacun de nous a fait sa vie comme le fleuve creuse son lit. Nous n’avons plus rien à prouver à personne, pas même à nous même. Et je crois que nous n’avons que nous n`avons ni à rougir ni à regretter grand-chose.

Si ce n’est l’amour que j’éprouve pour toi, et le fait de ne jamais te l’avoir confessé.

Au bivouac, tout le monde est nerveux. L’incident d’aujourd’hui est encore dans toutes les mémoires. Les nerfs sont à vif, et certains veulent faire demi-tour. J’ai dû intervenir fermement pour calmer les esprits. Mais tu me connais, je suis persuasif. Ce serait trop bête de s’arrêter si proche du but. Et puis, j’ai un regret de moins à porter à présent. Alors demain, nous poursuivrons notre chemin.

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Les grandes eaux

De l’autre côté de la berge, le soleil couchant se reflète sur les hautes tours vitrées, les embrasant de lumière vive comme d’immenses colonnes de feu, mais personne ne regarde. Je m’en attriste un peu. Et puis je me dis que c’est peut-être mieux ainsi, que je pourrai immédiatement tomber amoureux de la personne que je surprendrai en flagrant délit de contemplation, et qu’emportée par cet élan, l’audace pourrait me contaminer. Alors à regret, je détourne mon regard, et reprends mon chemin. Je dois la retrouver.

Des petits groupes s’étaient installés le long des quais, assis en cercle autour d’un pique-nique, ou assis sur le rebord, les pieds quelques centimètres à peine au-dessus du niveau de l’eau. Entre ces groupes bruyants et joyeux, quelques couples tâchaient de préserver un semblant d’intimité, avec plus ou moins de succès. Chacun d’eux essayait de rester concentré sur le jeu qu’implique la séduction, une certaine nonchalance à la limite de la lascivité, une présence qui exclue le reste du monde, une connivence comme la promesse des engagements à venir la nuit tombée.

Je marchais entre ces amas comme l’on traverse les broussailles à l’orée de la forêt. J’étais seul, autrement dit, j’étais suspect de solitude dans un lieu dédié à la sociabilité, et je pouvais sentir que ma présence n’était pas la bienvenue. Je n’étais pas à ma place. Alors je continuais à marcher, car le passant se confond avec l’ombre. S’il est attendu ailleurs, c’est qu’il n’est pas là en vérité.

De toute façon, même à distance, même de dos, je la reconnaitrai dès le premier regard. Sa démarche singulière, sa légère scoliose qui affaissait son épaule gauche, sa façon de s’assoir en rassemblant ses deux jambes l’une contre l’autre, son visage ouvert au regard fin.

J’essaie de ne pas penser. J’essaie de ne pas y penser. À ce que l’on va se dire, à ce que l’on va se faire. Je m’imagine ne jamais la retrouver, être condamné à parcourir les quais pour l’éternité, sous l’éclat d’un soleil qui jamais ne se coucherait. Mais c’est ma lâcheté qui parle, qui espère ne jamais avoir à faire face à la réalité. Faire face, autre façon de dire offrir son visage au vent.

Je chasse cette idée au moment même où je la retrouve, assise entre deux éclats de rire. Elle est seule, et c’est un soulagement. Elle est seule comme moi, mais étrangement, elle, elle est à sa place ici, invisible. Je lui envie ce talent.

Je m’installe à côté d’elle, et j’attends.  « Salut. » me dit-elle. Un moment passe. « Tu en as mis du temps pour trouver. » Je réponds « Je me suis perdu. Tu me connais. Même en ligne droite, je trouverai le moyen de tourner en rond. » Elle se tait un moment de plus. « Tu sais, pas vrai ? » ajouta-t-elle. Je la regarde franchement, sans rien ajouter de plus.

« Raconte-moi une histoire, s’il te plait. N’importe quoi. »

Je prends une longue inspiration, le temps de ramasser mes idées éparses. Le soleil est désormais sous la ligne d’horizon, les grandes tours ont perdu de leurs superbes. Une péniche passe, et son sillon fait clapoter l’eau froide à nos pieds.

« Regarde le fleuve. Il n’y coule jamais deux fois la même eau. Son apparence, sa surface, n’est jamais deux fois identique. La marée, la pluie, le vent, les saisons, tous ces éléments contribuent à faire du fleuve ce qu’il est, c’est-à-dire quelque chose qui ne retrouvera jamais le même état d’un instant au suivant. Même son tracé est éphémère. Son lit serpente au rythme du temps, ses entrelacs décrivent des courbes qui demain ne seront plus.

Et pourtant, ce fleuve existe en tant que fleuve. Nulle équation ne saura jamais en décrire l’état en tout point. Nulle définition ne saura jamais être suffisamment précise pour décrire ce qu’il est. Aucune carte ne saura constamment en prendre la mesure, et rester exacte dans le temps.

C’est ça que nous sommes. Des fleuves. Nous nous écoulons dans le temps, au gré des circonstances et de nos volontés. Mais quoi que l’on fasse, nous ne pouvons nous empêcher de suivre le lit qui nous héberge. Dans une certaine mesure, peut-être pouvons-nous en façonner la forme. Mais dans le fond, c’est l’océan qui à terme nous tend les bras.

Ce qui compte, ce ni quand ni comment nous le rejoindrons. Ce qui compte, c’est d’avoir été. »

Quelqu’un sur notre droite ouvre une bouteille de champagne. Des cris de joie accompagnent le saut du bouchon. Nous laissons passer la vague sonore. Et puis elle dit « Ce que j’aime avec toi, c’est que tu n’as jamais su trouver les mots. Et pourtant, je ne sais pas. Avec toi, tout parait si simple. Si réconfortant. » Elle s’appuya sur ses deux bras et se redressa d’un bond. « Viens. Allons ailleurs. Je n’ai plus envie de me noyer dans la foule. Je connais un parc fermé le soir, mais que l’on peut escalader. De là, on y verra peut-être quelques étoiles. »

Je me relevais alors à mon tour. Elle s’agrippa à mon bras. « Viens, suis-moi. » me souffla-t-elle.

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Le départ

Je n’ai jamais su dire adieu. Alors je n’ai rien dit, et c’est un peu pareil quand même. Mon silence fut éloquent, et le sien tout autant. De toute façon, nous avions épuisé les mots. L’heure n’était plus aux jeux. À la place, une longue étreinte, ses bras qui m’ont retenu un peu plus longtemps que de nécessaire, et son visage enfoui contre mon torse.

Et puis elle est partie.

Un long moment, je me suis retrouvé désœuvré, comme un outil dont on aurait oublié l’usage, ou un objet au fond d’une boutique, et que personne jamais n’achète. C’était comme si elle avait emporté avec elle mon ordre de mission, la raison d’être que la vie m’avait attribuée. Il est dans ma nature d’essayer de trouver les mots, de combler le vide avec eux. Mais la langue ne sait décrire la joie lorsqu’elle est véritable ni le malheur lorsqu’il est extrême. Seul l’absurde survit au désert.

Après l’amour, elle disait « Tu es l’existentialisme incarné. La preuve vivante que l’on n’est rien de plus que ce que l’on veut bien être… » Je ne répondais pas. Nous étions nus, l’un contre l’autre, encore chaud et humide de s’être débattu, épanché l’un dans l’autre. Rien ne me semblait plus important, plus fondamental, que cette étreinte, et je sentais déjà en moi le désir de la renouveler.

Nous n’étions plus en cours. Elle n’était plus mon élève. Et je n’étais plus son professeur.

C’était étrange. Elle venait de partir, et c’est précisément ce souvenir-là qui venait prendre sa place. J’étais encore debout, face à la porte, inutile, brisé, depuis combien de temps ? Et pourquoi son absence avait plus de présence désormais qu’elle-même en avait eu cinq minutes plus tôt ? Mes jambes se mirent en mouvement, et me ramenèrent au salon. On était dimanche, et la résidence était vide. Tout était silencieux, tout semblait m’observer.

Je n’ai pas su l’aimer. Je n’ai du reste jamais véritablement aimé personne. Et je crois qu’elle le savait, dès le départ. Mais certaines choses sont inéluctables. Elles doivent survenir. Elle le savait sans doute aussi. Tout, du premier baiser au dernier au revoir. Rien ne fut laissé au hasard. Je l’ai prise comme elle sut dès le premier instant que je devais la prendre. C’était dans notre nature, à nous deux, de s’offrir ainsi l’un à l’autre.

Et maintenant, quoi ? Dois-je me réjouir d’avoir connu l’amour, même au prix de sa perte ? Ce jeu en vaut-il la chandelle ? Sans regrets, ni remords, mais sans avenir non plus ? Si la somme de ce que je fus défini mon existence, cette dernière ne pèse pas bien lourd. Et pour la première fois de ma vie, j’entrevis la possibilité de la fin.

Et la peur qui l’accompagne.

« Tu es un vieil homme avec un cœur d’enfant. » me disait-elle souvent. La vérité, je la gardais pour moi. Je suis un enfant prisonnier du corps d’un vieil homme. Et elle fut mon dernier amour.

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Péremption

Je ne lui ai jamais avoué que je l’aimais. D’une part, parce que lorsque je l’ai rencontré, elle était avec quelqu’un qui semblait la rendre heureuse. De l’autre, parce que lorsque cette histoire est arrivée à son terme et que l’opportunité s’est présentée, notre relation amicale était trop profondément enracinée pour pouvoir se transformer sans conséquence en une réelle histoire d’amour.

Toutefois, peu après sa séparation, nous avons couché ensemble. Il était tard, nous avions bu un peu, elle se sentait seule, et moi bien sûr, j’en mourrais d’envie. Nous avons fait l’amour par amitié, en quelque sorte, pour éteindre le désir qui dévore, et adoucir la solitude, et cela n’avait rien à voir avec une réelle envie de fonder une histoire. Ça s’est fait naturellement, une chose en entrainant la suivante.

Cela a duré un temps, quelques semaines, peut être un mois ou deux. Et puis elle a fait une rencontre. Et nous n’en avons plus jamais reparlé.

L’amour est une denrée périssable. Ce fait indéniable et parfaitement documenté rend d’autant plus remarquable l’incroyable résilience du mythe de l’amour éternel. C’est peut-être dans la nature même des mythes qu’étant par définition fictifs, ils sont en conséquence immortels. À l’inverse, tout ce qui peut être vérifié par le réel, tout ce qui est vrai, en devient automatiquement périssable. Le temps appose son sceau, et le travail d’érosion débute.

Mais il faut toutefois apporter une précision fondamentale. L’amour ne devient une denrée périssable que lorsqu’il est consommé. Sinon, il est de la même nature que le mythe.

Avec le recul, j’ai réalisé que ce soir-là, le premier soir où nous avions couché ensemble, j’avais peut-être inconsciemment tenté d’effectuer un exorcisme. La dénuder, embrasser sa peau nue, sentir ses jambes se presser contre mes reins tandis que je pénétrais en elle, tout cela avait valeur d’acte d’expiation envers ma faute originelle, celle d’avoir enfermé mes émotions dans le silo du secret. Je voulais consommer cet amour, comme l’homme affamé dévore le peu qu’on lui offre, avec reconnaissance et sans faire de façon.

Mais loin d’obtenir l’effet escompté, loin d’atténuer en quoi que ce soit l’amour que j’éprouve pour elle, ce désir charnel est venu attiser le feu. L’avoir prise, ce ne fut m’en libérer, mais au contraire, aggraver d’autant plus ma dépendance. En concrétisant une partie de mon désir, je ne l’ai que rendu d’autant plus possible. L’objectif autrefois inaccessible est non seulement devenu parfaitement à ma portée, mais de surcroit, je l’ai perdu à nouveau, double peine que je me suis en quelque sorte auto-infligée.

Je n’ai pas consommé mon amour en le lui faisant, j’ai au contraire fait de lui le mirage d’une oasis aux yeux de l’homme mourant de soif.

À la suite de cela, j’ai pris le parti d’attendre. Une nouvelle brèche, une autre opportunité. J’ai sympathisé avec son nouveau petit ami, dans le seul but de découvrir en lui une faiblesse à même de provoquer la fin de leur relation. Je savais que ce que je faisais était répréhensible, et il dut le sentir, car il se méfiait ostensiblement de mon influence sur elle. Et au bout d’un moment, elle aussi commença à prendre ses distances.

C’est hier que je l’ai reçu, le faire-part. Ils se marient cet été, et je suis invité. Je ne sais pas si je vais y aller. Je ne lui ai peut-être jamais avoué que je l’aimais, mais je l’aime assez pour ne pas lui infliger la mine déconfite d’un ami le jour de son mariage. Je crois qu’elle est enceinte.

Peut-être que c’est ainsi, que certaines choses ne sont pas appelées à survenir. Peut-être que dans une autre dimension, c’est mon enfant qu’elle porte, et c’est moi qu’elle épouse. Toujours est-il que cet amour inutile ne m’a jamais semblé aussi lourd. Qu’il est seul, celui qui aime pour rien.

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