beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Category: Fiction (page 1 of 3)

Si bémol

Dans ma rue, il y a un magasin spécialisé dans la musique qui ne vend que des pianos. Des pianos droits, des pianos à queue, de toutes marques, finitions, et tailles. Lorsque je passe devant les grandes baies vitrées, chaque modèle semble inviter le regard, brillant sous la lumière, le clavier offert, lascivement endormi, n’attendant plus que le toucher d’un virtuose. De l’entrée s’échappent parfois quelques notes plus ou moins assurées selon le talent du client, gammes et portées que la circulation étouffe rapidement.

Je n’ai jamais su jouer du piano. Je n’ai du reste reçu aucune éducation musicale digne de ce nom. Je me souviens de la flute au collège, et de mes doigts maladroits. Mais le solfège est oublié, je ne saurai lire une partition, et encore moins la jouer. Pourtant, chaque jour, je passe devant ce commerce, et je m’attarde plus que de raison.

Je n’ai jamais su non plus faire de la moto. Une question d’équilibre, ou de son absence. Je dis ça parce que chaque matin je croise la vendeuse du magasin de piano, et qu’elle vient en moto. Une belle moto italienne, à la robe rouge chrome, dont l’élégance semble habiller une force contenue. Elle gare sa machine à portée de vue de la baie vitrée, mais un peu à l’écart, comme pour ne pas voler la vedette aux lourds pianos laqués. Sa chevelure s’échappe de son casque avant de révéler son visage. Quand je repasse le soir, la moto n’est plus là, et le magasin est fermé.

Alors le soir, je fais la liste de toutes les choses que je ne sais pas faire. Je ne sais pas jouer du piano. Je ne sais pas piloter une moto. Je ne sais pas pécher, ou me battre, ou faire du feu. La liste est longue. Et encore plus longue celle de mes incertitudes. Je ne sais pas si je suis beau ou laid. Je ne sais pas si je suis plus ou moins intelligent – que quoi d’ailleurs, je ne sais pas non plus. Je ne sais pas si je sais faire l’amour.

Faire l’amour, je l’ai déjà fait bien sûr. Mais sait-on jamais si on le fait bien ? Je veux dire, jamais une femme ne s’est plainte, jamais je n’ai eu la sensation de mal faire – faire mal parfois, ça m’est arrivé bien sûr, comme à chacun (enfin je crois). Mais on ne sait jamais vraiment, pour de vrai, à 100%. Car si jamais aucune des femmes qui ont traversé ma vie ne s’est ouvertement complainte, aucune jamais n’est restée longtemps. Au bout d’un moment, il me semble raisonnable de se poser des questions.

Ces nuits-là, je fais des rêves étranges. Je fais l’amour à une femme dont je ne distingue pas le visage parce qu’elle porte un casque intégral. Elle est nue, mais sa peau est marquée de grandes stries colorées rouges et noires, une combinaison tatouée de la tête aux pieds. Un air de piano nous accompagne, une fugue sans aucun thème particulier. Je la reconnais, mais le nom du compositeur m’échappe. Ça m’agace, mais la femme à qui je fais l’amour ne m’écoute pas. Elle me chevauche avec force, prenant appui avec ses mains sur mon torse. Je réalise que dans le fond, c’est elle qui me fait l’amour. Elle et toutes les autres. Je n’ai jamais fait l’amour, je me suis laissé faire. Je n’ai jamais été vivant. Alors je pleure, et la musique change, et je me réveille.

Hier matin, la fille à la moto n’est pas venue. Le magasin a ouvert, et c’est un autre vendeur qui s’en est chargé. Ce matin aussi. Alors, à la pause déjeuné, je suis revenue dans ma rue, et pour la première fois en deux ans, je suis rentré dans le magasin de piano.

Le vendeur, affable et élégamment habillé, est venu m’accueillir. Il n’y avait pas d’autres clients, et le silence régnait dans le hall d’exposition. « Excusez-moi, lui dis-je, mais je suis passé la semaine dernière, et j’ai vu une vendeuse qui m’a parlé d’un piano d’occasion bon marché…
– Ah, je regrette monsieur, mais nous ne faisons pas d’occasion. Peut-être vous parlait-elle d’un site web ?
– Peut-être, je ne me souviens plus. Est-elle disponible ?
– Malheureusement, cette vendeuse nous a quittés…
– Ah, c’est dommage, répondis-je sans simuler mon affliction.
– Oui, elle est plus passionnée de moto que de piano, voyez-vous. Elle prépare un tour d’Europe avec sa Ducati. Mais je peux la rappeler, peut être qu’elle se souviendra de vous ? »

Je retiens son bras au moment où il sort son téléphone portable. Je bredouille une excuse quelconque. « Non, ça ira, ce n’est pas très grave… Oui, je reviendrai voir votre offre… Je dois y aller, on m’attend. » Enfin, quelque chose du genre. Dehors, il fait beau. Un camion se fraye un passage dans la circulation à grand coup de klaxon. Je marche un peu au hasard, un peu en direction du travail quand même. La vie se fait sans moi, et je me demande encore pour combien de temps.

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Si par bonheur un poème…

La poésie ne fait pas de miracles. Ce n’est pas son fonds de commerce. D’ailleurs, ce commerce serait sans doute plus lucratif si elle en faisait, des miracles. Mais non, la poésie ne fait pas de miracles, et les poètes ne sont prophètes que par malentendu. Il est bien mal avisé, celui qui règle son pas sur les pas d’un poète, combien même ce dernier serait-il son père. Car oui, on trouve encore des femmes assez folles pour faire des enfants à un poète, allez savoir comment. Les poètes parlent d’amour, mais ne le font pas souvent. Ceci dit, il suffit d’une fois.

Une fois, c’est moi. Le fruit de la rencontre entre un poète scandinave et une attachée de presse française, probablement un soir de désœuvrement et de solitude moins supportable que l’accoutumée. Le poète a fait son œuvre, et s’est envolé. De lui, je ne connais que les éditions originales que j’ai lues sans en comprendre la langue. Ma mère, elle, a pour sa part fait le choix de me garder quand même – et, reconnaissant, notons que je m’en félicite.

Je disais donc que la poésie ne fait pas de miracles. Je dis dire, mais c’est le verbe écrire que je devrai utiliser. C’est plus fort que moi. J’écris comme je parle, alors je ne peux m’empêcher de vous imaginer dodelinant de la tête au son de ma voix douce et assurée. L’avantage de l’écriture, c’est que je peux dire « douce et assurée » et c’est bien ainsi que vous l’imaginerez, la voix qui vous parle à mesure que vous me lisez. C’est un mensonge bien sûr, ma voix n’est rien de tel. Mais elle fera l’affaire.

Je pourrai tout aussi bien prétendre que j’écris tout cela confortablement installé au bord d’un Fjord, sirotant une tasse de café chaud tout en tapotant sur une vieille machine à écrire Remington 1958. Et là, vous voyez la vallée qui s’étend avec le lac au fond. Vous goutez le souffle frais d’un vent polaire, et le parfum du café robuste, mais pas trop. Le ciel bleu est presque aveuglant. Vous entendez le tic tic tic de la machine et puis soudain le ping de retour à la ligne. Ce paysage vous gonfle le cœur, vous vous sentez revivre…

Mais non, rien de tout ça ! La vérité, c’est que je suis installé sur la chauffeuse de mon petit « studio » (cuisine intégrée, mais toilettes sur le palier), au dernier étage d’un immeuble sans ascenseurs situé au fin fond du XVIIIe arrondissement de Paris. J’ai jeté un œil par le Velux : il pleut bien entendu. En guise de machine à écrire, j’utilise un vieux PC portable Hewlett Packard poussif, et mon café, c’est du déca en grains solubles premier prix (what else ?).

De toute façon, maman n’a jamais voulu que j’aille en Norvégie, alors…

Non, la poésie ne fait pas de miracles. Elle fait naitre des images, des émotions, des envies. Mais elle ne fait pas de miracles, et elle ne nourrit pas son homme. Il ne se passe pas un jour sans que je me demande pourquoi. Non pas pourquoi elle est si ingrate. Non, pourquoi diable suis-je devenu poète. Je devrai dire, pourquoi diable ai-je décidé de devenir poète, je suis loin d’être parvenu. Ce doit être un truc génétique, je ne vois que ça. Je n’ai jamais lu un seul de mes poèmes à maman. Elle m’aurait sans doute fait euthanasier !

(Oui, ce n’est pas un bon jour, j’avoue. La faute au café. Et aux infiltrations d’eau sous le velux. Et aussi, à la quittance de loyer qui a été glissée sous ma porte tôt ce matin.)

J’en étais donc là de mes pensées lugubres quand la faim décida de me déloger de mon clapier. J’avais une chance sur deux de croiser mon marchand de sommeil qui, en bon Thénardier, veille sur sa manne d’or comme la poule sur ses œufs. Mais il fallait bien manger, et la faim fait les mauvais poèmes.

Par chance, mon bailleur devait avoir d’autres chats à fouetter. Et par bonheur, j’avais même du courrier. Une lettre simple au cachet d’un éditeur inconnu dont je n’avais aucun souvenir d’avoir contacté. J’avais déjà reçu bon nombre de refus, alors un de plus n’allait pas particulièrement ruiner une journée qui s’annonçait déjà exécrable. Mais ce n’était pas un refus. C’était un rendez-vous, lundi prochain, 15h.

La poésie ne fait pas de miracles. Dehors, la pluie n’avait pas cessé de tomber. Et j’avais bien entendu laissé mon parapluie en haut. Mais l’espace d’un instant, quelque chose en moi s’est ouvert, comme on défroisse une boule papier. J’ai fourré la lettre dans la poche intérieure de mon manteau, et je suis sorti découvert sans me soucier de la pluie.

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Lucas

Lucas est le frère que je n’ai pas eu. Le mien, le vrai, je ne l’ai pas connu. Il est mort deux ans avant ma naissance. C’est à peine si je sais son nom. Je ne sais même pas comment il est mort, ni ou est enterrée sa dépouille. Ma mère n’était pas très bavarde. C’est étrange de se dire qu’on a un frère mort, et qu’on ne peut même pas aller sur sa tombe verser un verre de vodka à sa santé. Il doit se sentir seul depuis le temps. Parfois, je me sens coupable de négligence. Puis je me souviens que je ne sais pas non plus ou mon père est enterré.

Mais Lucas, lui, est le frère que je n’ai pas eu. Il m’est tombé dessus comme tombent les bénédictions venues du ciel : sans égard pour ce qui se trouve en dessous. J’avais 11 ans, il en avait 10. Nous venions d’emménager, et je faisais le tour du jardin de la copropriété. Je ne l’avais pas vu caché sur une branche du sapin. Il a sauté sur moi par surprise. Projeté au sol, je me suis retourné, prêt à me défendre. Il a dit « Salut ! Tu veux grimper avec moi ? » et sans attendre ma réponse, il est remonté sur sa branche.

Lucas n’était pas du genre bavard non plus. Je dois les attirer, les taiseux. Mais il était malin. Il savait fabriquer des pièges pour les oiseaux, des armes avec ce qui trainait dans le débarras, des cerfs-volants de fortune et l’hiver, des luges en carton. Quand on se lassait de jouer, on allait trainer le long des berges, ou on faisait le mur de l’école pour jouer au ballon dans la cour de récré. Nous parlions peu, ou alors avec les yeux, de cette manière sauvage qu’ont les esprits proches de se parler sans un mot.

Nous n’étions pas populaires, ni l’un ni l’autre. Nous ne l’avons jamais été. Aucun garçon ne se joignait à nous. Les autres bandes se faisaient la guerre, mais on nous fichait la paix. Nous étions ou trop farouches, ou trop différents, deux étrangers qui ne sont pas du coin. Il ne faisait pas bon à l’époque venir d’ailleurs. Ça n’a pas beaucoup changé.

Lucas est devenu le frère que je n’avais pas eu, et j’ai remplacé le sien. Son frère n’était pas mort, mais c’était un peu tout comme. Ils avaient tous les deux été placés dans des familles d’accueil différentes, et aucune des deux n’avait les moyens (ou ne voulaient les avoir) de payer le train pour qu’ils puissent se voir. Il ne faut pas croire, Lucas n’en était pas plus malheureux. C’était juste dommage et triste, comme disait la vieille ronchon qui habitait au premier étage. C’est ça, les adultes. Ils reconnaissent la peine, haussent les épaules, puis passent leurs chemins.

À l’école, nous avons vite été séparés. J’avais des facilités sur lesquelles je me reposais en bon fainéant. On me mit devant, soi-disant pour me motiver. Lucas lui, avait pris l’école en grippe. Il n’était pas méchant, il ne foutait pas le bazar. Juste, la classe se déroulait sans lui. Il s’était fabriqué un monde intérieur, qu’il n’aurait jamais su décrire, mais dans lequel il pouvait se réfugier des heures durant. J’étais envieux, tant la classe n’était pour moi qu’un lent calvaire. Je fis des efforts pour empirer mes notes, mais ce ne fut pas suffisant. À la fin de la première année, il redoubla tandis qu’on me laissait passablement passer.

Lucas s’en foutait, et moi aussi j’avoue. Beaucoup plus tard, j’ai compris que nous subissions à l’époque un ordre que nous n’avions ni choisi ni reconnu. Ce monde s’était fait sans nous, il continuera de se faire sans nous. Pour éviter les problèmes, nous allions docilement aux cours. Mais la vie, la vraie, la nôtre, était ailleurs.

Et c’est ainsi que passèrent ces premières années de fraternité, jusqu`à l’été de nos 14 ans…

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Percolation

Le percolateur faisait un boucan abominable, à mi-chemin entre le sifflet de chemin de fer et l’alarme incendie, mais c’était d’abord le parfum du café qui frappait les sens en premier. On n’entrait pas dans l’arrière-salle, on se frayait un chemin dans les arômes. Au fond de la pièce, deux énormes torréfacteurs tournaient jour et nuit, et la chaleur était telle que l’on n’avait pas besoin de chauffer l’hiver. Le reste de l’espace était occupé par des petites tables carrées et des chaises en bois, disséminés apparemment aléatoirement, sauf pour les habitués qui savaient naturellement qui allait s’asseoir où et quand.

Les jours de pluie, je venais me réfugier ici. J’étais devenu un de ces habitués solitaires qui ne parlent à personne, mais que tout le monde reconnait. Je faisais partie du décor, au même titre que l’ameublement, et, les jours où en moi rien ne semblait à sa place, je trouvais du réconfort dans cette idée.

La petite serveuse – elle ne devait pas faire plus d’1m55 – me servit une tasse de café Java bleue, que je bus en m’efforçant de garder chaque gorgée aussi longtemps que possible en bouche. La chaleur venait bruler mon palais, tandis que l’amertume s’installait pour longtemps en bouche. La radio que personne n’écoutait passait un air de musique populaire en vain. Le brouhaha et le bruit des tasses s’entrechoquant couvraient la majorité des hautes fréquences, si bien que la voix du chanteur se mêlait indistinctement au vacarme.

Les petites blessures de l’enfance font les grandes cicatrices des adultes. Les jours tristes, je m’imaginais sortir mon cœur de ma poitrine (sans qu’une seule goutte de sang ne soit versée) et, le posant face à moi sur la table, énumérer chacune de ces entailles et chacune de ces traces. Ici, c’est le jour où ma mère m’a giflé en public dans la cour de la récréation. Là, celui où j’ai cassé par accident ma petite voiture préférée. Plus tard, il y aura le jour où elle m’a quitté, celui où je me suis fait agresser, et les petites aussi, les petites défaites et les trahisons. Quant à la grande, celle qui taille l’organe de part en part, c’est la nuit où mon père est mort.

Mon cœur, indifférent à mon regard qui l’assaille de questions et au parfum du café, garde ses secrets. Il se contente de battre comme on donne la mesure, régulier comme une horloge, sûr de lui et de son rôle. Le cœur n’est pas un bon compagnon de bavardage. Je crois qu’il préfère le vin, mais j’ai le vin mauvais. Alors je le range, comme si de rien n’était, bien au chaud dans ma poitrine, et je reprends un second café.

Il arrive parfois que quelqu’un vienne interrompre mon train de pensée. Parfois c’est pour me saluer brièvement, parfois c’est pour une chaise, souvent c’est pour un renseignement. Je me dis parfois que j’ai une tête d’homme bien renseigné. Je peux me promener dans la rue, dans une gare, n’importe où en fait, il y aura toujours quelqu’un pour venir me demander un renseignement, ou un chemin. Alors, je m’applique. Je fais de mon mieux. Parfois, je mens. Alors, le renseigné repart satisfait, et moi je l’observe partir en me demandant pourquoi il ne m’a pas demandé mon nom. À croire que si je n’ai pas une tête d’assassin, je n’ai pas non plus le profil du mec avec qui tu veux sympathiser.

Mais la plupart du temps, je garde le silence, et mon café me tient compagnie. Le silence, c’est une chose dangereuse, pour soi, et surtout pour les autres. Il est possible de se servir du silence comme on le ferait d’une lame parfaitement aiguisée. On se tait, on se blesse. On n’en parle plus, et on saigne de plus belle. Le silence est impérieux. L’amour est un jeu qui se joue à deux, et à la fin, c’est toujours le silence qui gagne. On prend des coups qui ouvrent à nouveau les brèches du passé, et, sans savoir pourquoi, on saigne des larmes de nouveau. On ne cicatrise jamais tout à fait, on change, on fait avec.

Je garde le silence, et le silence garde mes secrets. Ceux qui rongent de l’intérieur comme ceux qui libèrent. Je fais le tour des clients autour de moi. Étrange confrérie qui vient noyer ses secrets dans le café. Dehors, la pluie ébruite la colère des cieux, tandis que son eau claire détrempe les façades noircies par le temps. Le percolateur, indifférent à notre présence, poursuit sa tâche de condenser au plus fin toute l’essence de notre amertume.

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Demi-vie

Je me souviens encore de mes rêves d’enfants. La lumière y était vive, les couleurs intenses, les joies plus vastes, et la peur plus effrayante. Ils étaient brillants comme brillent les reflets spéculaires du soleil à la surface de l’eau. Ils étaient sombres comme l’est la nuit l’instant précis suivant la chute de l’éclair. En grandissant, cette pureté s’est ternie au contact du temps, oxydée par la lente érosion de soi. Mes rêves sont devenus plus étroits, moins lumineux, à mon image peut-être.

Et puis un jour, j’ai arrêté de rêver.

Je n’ai jamais douté une seule seconde de notre nature imparfaite. La vie est une longue chute le long du temps. En chemin, nous recevons des coups qui nous abiment avant l’heure. Ce n’est pas une trajectoire sereine, ce n’est pas un vol d’oiseau. C’est une chute, fatale par nécessité, parce qu’il faut bien que cela s’arrête un jour.

Un jour, l’homme que j’aimais et que j’aime encore est parti avec une autre. C’est arrivé comme arrivent les accidents, par surprise et sans possibilité de retour. Un jour, nos vies basculent, et nous n’avons pas d’autre choix que de faire avec. Faire avec, c’est la définition même de vivre. Il est parti un matin, il m’appelé le soir même, et il n’est pas revenu.

On ne pardonne pas un coup pareil. On ne s’en remet pas vraiment non plus. On l’assimile à son histoire personnelle, contrainte et forcée par les évènements, et on essaie de survivre quand même. On change, un peu. Parfois, beaucoup.

C’est bête, mais en vérité, j’étais juste soulagée que nous n’ayons pas eu d’enfants. Notre histoire était arrivée à son terme, et il n’y aura pas d’épilogues interminables.

Ce n’est que trois semaines plus tard que j’ai réalisé cette étrange conséquence. J’avais arrêté de rêver. Ce n’est pas que je ne dormais plus – mes nuits étaient obscures et mon sommeil profond. Par contre, je ne faisais plus de rêves, pas même ceux qui mettent de l’ordre dans les souvenirs de la journée, et que l’on apprend à reconnaitre. Ce n’était pas non plus un déficit de mémoire. Je ne rêvais plus, il m’était donc impossible de me souvenir de rêves qui n’avaient pas lieu.

Chaque jour, chacun de nous absorbe une certaine dose de réalité. C’est une dose variable selon les jours et les contraintes de nos conditions, comme est variable notre capacité à absorber une dose plus ou moins forte. Nous ne sommes pas égaux à cet égard – l’égalité en tant qu’idée est une valeur morale, c’est-à-dire culturelle (c’est ce qui fait d’ailleurs d’elle quelque chose de précieux). La réalité nous irradie plus ou moins fortement, elle nous tue à petit feu.

Dépourvue de rêves, c’est la nature même de ma réalité qui a commencé à se dissoudre. J’ai commencé à percevoir l’invisible qui se cache au plein jour. Ce n’était pas des visions ni des objets imaginaires qui seraient venus occuper ma perception. C’était plutôt comme de voir la couleur des émotions, d’entendre la voix d’un endroit, de ressentir physiquement le contact des mots. Je suis devenue étrange parce que le monde est devenu étranger. Petit à petit, la raison n’a plus fait de sens. J’ai fait une overdose de réalité.

Démunie de mes moyens, je me suis découverte seule comme jamais je ne l’avais été auparavant. Ce vertige est infini.

J’ai dit que je l’aime encore, je suppose que je devrais dire que celui que j’aime, c’est celui que j’ai connu, et que cet homme n’est pas celui qu’il est devenu. Je l’aime encore, mais l’homme que j’aime est au-delà de l’horizon, au mieux un souvenir, au pire une idée. Parfois, au moment de rentrer chez moi, je ferme les yeux et je l’imagine m’attendre dans le salon. Parfois, je lui parle. Et puis j’ouvre les yeux.

Qu’il soit parti avec mon cœur, passe encore. À force de faire l’amour, une part de soi vit dans l’autre à jamais. Mais qu’il soit parti avec mes rêves, et ma capacité de les faire, voilà ce qui me semble injuste.

Peut-être que je me trompe. Peut-être que ce n’est pas de sa faute. Peut-être que je les ai juste égarés, perdu dans le métro ou dans le bus. Peut-être, ou peut-être pas. Et alors que je m’enfonce dans mon lit trop grand, fourbue mais incapable de rêver, je me demande combien de temps pourrai-je tenir, les yeux grand ouvert, irradié de réalité, avant de bruler incandescente, et de sombrer sans raison.

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Dédales

Il t’arrivera de te perdre, il t’arrivera de ne plus savoir ni d’où tu venais, ni où tu souhaitais aller. Tu ne reconnaîtras ni les lieux de ton quotidien, ni les visages de tes proches, ni ton reflet dans les miroirs. Tu te sentiras étrange. Et étranger à toi-même, tu t’observeras perdu, comme on disperse son regard le long d’une lointaine ligne de crête à l’horizon.

Je n’ai pas toujours été une sorte de juif errant. Il fut un temps où j’avais un lieu que je pouvais nommer chez moi, il fut un temps où j’avais un nom et des papiers attestant que ce nom était bien le mien. Il fut un temps, mais le temps passe, et il s’en va sans un égard pour nous. Mon nom, on me l’a volé. Ma langue me fut interdite. Ma famille, mes proches, mes voisins furent chassés. On m’a exproprié de mon enfance.

Je dis on, sans grande conviction. Le bras des hommes est armé par l’air du temps. Il ne s’agit pas de circonstances atténuantes, non, mais mon destin brisé fut celui de tout un peuple. Je ne suis qu’un détail particulier dans une histoire générale, je ne suis qu’une goutte de sang dans un océan de larmes. J’en ai fait mon deuil il y a longtemps.

L’étranger, je l’ai d’abord été dans le regard des autres avant de le devenir à moi-même. C’est que les reflets sont convaincants, ils finissent par nous persuader d’être ce qu’ils veulent de nous. En vérité, nous sommes tous des étrangers, nous sommes tous de passage, et nous ne faisons que l’oublier. Sur nos mémoires mortes pleuvent les eaux du Léthé.

Lorsqu’on me demande d’où je viens, je réponds d’hier. Lorsqu’on me demande où je vais, je réponds demain. On ne me demande jamais mon nom. Parfois, des mains peu amènes me poussent dans le dos à presser le pas. Parfois, des bras croisés m’interdisent le passage. Rarement, on me donne une pièce, un quignon du pain, ou un peu d’eau. Mais le plus souvent, on se contente de m’ignorer sans même prétendre le faire par pudeur.

Privé du regard des hommes, le cœur s’étiole comme une fleur privée de soleil. Notre matière s’épaissit d’exister dans la pupille des autres. Sans ces lignes de vues qui dessinent nos contours, lentement nous perdons formes. Le brouillard prend possession du jour, et la nuit ne connait plus d’aubes dignes de ce nom. On se perd de vue. Le sol se dérobe, on perd pied peu à peu, et il n’y a pas d’équilibre possible sans point d’appui.

Alors, je marche. Pour ne pas tomber, je marche. Mes mains sont vides, alors j’allonge mon pas.

Il t’arrivera de te perdre, il t’arrivera de ne plus savoir ni d’où tu venais, ni où tu souhaitais aller. Je te le dis pour que tu le saches. N’alourdis pas ton cœur de ce que tes épaules ne pourront pas longtemps endurer. Tu ne reconnaîtras ni les lieux de ton passé, ni les visages dans la foule, ni ton reflet dans les flaques. Ne te retourne pas, n’écoute pas les ombres. Tu te sentiras étranger aux enjeux de ce monde. Et étranger à celui-ci, tu l’observeras perplexe, comme un regard se brouille à la vue d’un paysage familier et pourtant inconnu.

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Crépuscule

Je crois que tu te trompes. Laisse-moi t’expliquer pourquoi.

Je ne suis plus un homme jeune. L’ai-je jamais été ? Très tôt, on ne m’a pas laissé le choix. Le choix. Toute ma vie, je n’ai œuvré que pour l’avoir, et le préserver. Ce n’est pas simple. Il faut renoncer. À tout. Aux héritages qui nous engagent. Aux dieux qui nous consolent. Aux narrations qui écrivent nos vies. Aux possessions qui nous possèdent. Aux désirs qui nous oppriment. Et par-dessus tout, à la chaleur humaine, et aux liens qu’elle tisse.

C’est un chemin esseulé que celui que j’ai suivi. Ceux qui ont marché à mes côtés ne sont plus, ou se sont détournés il y a longtemps, fatigués et fourbus. La solitude, c’est le prix à payer pour rester libre.

Autrefois, je croyais qu’être libre signifiait être heureux. La preuve que j’ai été un homme jeune, autrefois. C’est faux. La liberté est une plaie vive qui jamais ne cicatrise. Pour croire à ce mythe, il faut être naïf, et n’avoir aucune idée de ce que le mot liberté recouvre. Pour le bonheur passe ton chemin, ce n’est pas au bout de celui-ci que tu le trouveras. Du bonheur, je suis passé à côté du mien, à de nombreuses reprises. J’ai moi aussi connu la tentation de baisser la garde, de souffler ne serait-ce que quelques nuits, j’ai pleuré pour l’amour et la promesse d’une vie confortable. Et à chaque fois, j’ai passé mon chemin.

Tu verras. On s’y fait, avec le temps.

Le chemin, je peux te le montrer. Libre à toi ensuite de le suivre, ou d’en choisir un autre. Le choix, tu vois. Peut-être que toi, tu pourras aller au bout. Les femmes ont une force que les hommes ne peuvent qu’envier. Soit tu existes comme le fétu de paille emporté par le vent, soit tu es le vent qui emporte les fétus de paille. Le vent n’a pas de forme, il n’a pas de nature propre, il n’est que le signe des énergies qui nous traversent. Comme lui, tu es insaisissable. Tu n’existes qu’au grand air.

Cette force, tu en portes la marque. Tu en es issue, je sais que tu le sais. Elle te retient éveillée la nuit, elle t’agite le jour. Elle fracasse malgré toi chacun de tes efforts. Tu te crois heureuse, tu te réveilles en larmes.

C’est vrai, je ne suis plus un homme jeune. Ma peau porte les stigmates de l’outrage du temps. Mes mains sont travaillées de sillons et de crevasses. J’ai la force de ceux qui pour vivre ont dû en faire commerce. Toi, tu es encore belle. Tes lèvres sont encore fraiches, tes seins miraculeux, ta souplesse celle d’une panthère noire. Seul ton regard trahit la femme que tu es déjà. Le même que celui que j’avais a ton âge. Tu n’as pas encore les mots, alors laisse-moi les dire pour toi. Non, ce n’est pas moi que tu aimes, mais la possibilité d’être vue et comprise telle que tu es. Mes mains ne souilleront pas ton corps, l’amour n’est pas pour le vieil homme.

Mais je veux bien te montrer mon chemin. Avant que la vie ne m’emporte, et que la mort ne vienne.

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La vague

J’essaie de ne pas offrir à la colère de quoi prendre prise. C’est difficile. Les mots se pressent dans ma bouche, s’accumulent des profondeurs de ma gorge à l’orée de mes lèvres, et font le siège de mes dents avec ma langue pour bélier. J’étouffe de rage. Ma pensée tourne en boucle, si vite qu’elle n’a plus de sens. Je réalise soudain qu’on ne voit pas rouge quand on est en colère. On ne voit plus rien, plus rien d’autre que la personne qui nous offense, et que l’on dégrade au rang d’objet à annihiler.

Je garde mon sourire.

« – Mais, c’est juste temporaire, le temps que…
– Je regrette Madame (et je sens dans le M majuscule de ce Madame tout le mépris que l’on peut mettre dans un mot), mais nous ne pouvons pas autoriser ce prélèvement. Vous êtes au-delà de votre découvert autorisé depuis plus de 20 jours, et… »

Je n’écoute pas la suite. Je me retiens de lui demander comment je vais faire, ou d’essayer d’argumenter que j’ai toujours payé mes dettes, qu’ils sont bien contents de me prélever des agios, des frais de dossiers et autres services soi-disant facultatifs. Tout cela est inutile. Tout ce que je dirai sera retenu contre moi.

Je raccroche, et j’allume une cigarette. L’affichage verdâtre du boitier WiFi indique 10h32. Le cendrier déborde, la table à manger est un champ de bataille. J’entends les enfants jouer dehors. Je n’ai pas le cœur d’aller les voir. Je n’ai pas plus le courage de ranger.

La colère, ce n’est pas fait pour penser. Sa raison d’être, c’est de se défendre. Faire face. La peur et la colère sont sœurs jumelles. Il s’agit soit de fuir, soit de se battre. Moi, je ne veux ni l’un ni l’autre. Je ne veux pas fuir mes responsabilités, je ne veux pas plus faire de ma vie un combat permanent.

Je veux juste vivre, est-ce trop demander ?

La télévision éteinte me regarde d’un air de reproche. Je me laisse absorber par l’éclat sombre de sa dalle parfaitement plate. Ce qui s’y reflète me semble plus vrai, plus juste, que la réalité. Je tire une latte, la colère détend son emprise. J’en tire une seconde, ma clope se consume à la vitesse du feu. À la troisième, je la termine.

« Maman, on peut faire un tour en vélos ?
– Oui ma chérie, mais faites attention aux voitures !
– Oui !
– Et garde un œil sur ton frère !!! »

C’est à peine si elle m’a entendu. Je les entends ouvrir le garage, et sortir les VTT sans ménagement. L’orée du bois est à une minute à peine. Je les envie tellement. À la fenêtre, je les regarde s’éloigner bruyamment. Ils ont à peine passé le coin de la ruelle que je sens couler mes larmes.

Je les laisse faire. Résister serait futile. Voilà, je pleure. C’est naturel, non ? Je me roule en boule dans le vieux canapé. Et j’attends que la vague passe.

11h27 indique le cadran numérique de la box. La colère est passée. Je l’entends gronder au loin comme l’orage spectaculaire s’éloigne sans rien céder de sa majesté. Je me sens prête. J’espère que ma voix ne va pas me trahir trop. J’attrape le combiné et compose le seul numéro que je connais par cœur. Le téléphone sonne un peu trop longtemps.

« – Allo ?
– Allo, maman ? C’est moi… »

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Sans les mains

Souvent, je me demande pourquoi, pour tant de personnes, être semble signifier être vu. Comme s’il fallait le regard d’un tiers pour signer l’épreuve de vivre comme on signe un tableau. L’arbre qui chute, il faut non seulement l’entendre, mais le voir. C’est comme si son existence même était en jeu. Comme si rien ne pouvait avoir de sens sans spectateurs pour en prendre note, et en garder le souvenir.

Dieu existe parce qu’avoir conscience, c’est nécessairement avoir conscience de soi, par duplication, par recul. Si ce n’est pas nous qui reculons, alors il faut bien que ce soit Dieu… Et Dieu dans la bouche des enfants se dit maman. Alors, quand on me dit « J’ai le projet de… », moi j’entends « Regarde maman, sans les mains ! ». Mais maman est morte. Et dieu avec.

Le regard donne de la gravité. Il est en affaires avec la lumière, et quiconque s’y dérobe rejoint l’obscurité. C’est d’être invisible que l’on crève. C’est d’avoir trop vu que l’on devient aveugle. La condition nécessaire et suffisante de la foule, c’est d’abolir le regard. On se voit sans se regarder, on se cogne sans se toucher. Que l’une de ces conditions soit brisée, et la foule se disperse. C’est ainsi que certains hommes fendent la foule comme on ouvre la mer en deux. Ils s’imposent au regard (ou alors le font fuir). On veut les toucher (ou au contraire, évitez tout contact). Ni la star ni l’étranger ne peuvent prendre part à la foule. En cela, ils partagent la même condition.

L’enfant s’agace, « Mais regarde maman ! Tu as vu ? ». Tout est bon pour se faire voir, et le vacarme s’ajoute au chaos.

« Je pose pour être vue. » dit-elle. Elle est jolie, « Ce serait dommage de ne pas. » répondis-je. « Que dois-je faire pour que tu me voies ? » ajoute-t-elle. Je garde le silence. Il faut bien que je le garde, il est si éloquent. Elle reprend. « Regarde-moi. Regarde-moi. »

Le regard est de l’ordre de la démarche. Regarder, c’est toujours se regarder aller à la rencontre de l’autre. Un regard se refuse, ou alors, il en dit long. Parfois, il condamne. Souvent, il trahit. « Tes lèvres ne sont pas d’accord avec tes yeux. » lui répondis-je. À son tour de garder le silence. Il est tout aussi éloquent que le mien.

« De toute façon, mon regard est vide. Il ne campe plus dans le présent. » lui dis-je. « J’observe passer les gens, et ce sont d’autres personnes que je vois. Je traverse la ville, et je ne sais si je marche à Paris ou à Calcutta. Je regarde mes mains, et elles semblent munies d’une vie qui leur est propre. Ce que je vois n’est plus, ou alors pas encore. Mon regard s’est évidé du réel, j’ai pris le large… Je te regarde, et c’est elle que je vois. »

Et disant cela, je la regarde ne pas me regarder, son visage tourné vers un hypothétique point de fuite. Aucune focale, pas de mise au point, elle embrasse la vue comme on se tient à distance des bords d’un gouffre. Je réalise que c’est un regard juste, le seul peut être qui ne charge pas ce qui est vu de ce que l’on est. Un regard suspendu dans le silence.

Je me détourne pour lui permettre de parler. « Je m’en fous. Je m’en fous de qui tu vois quand tu me regardes. Quand tu me regardes, c’est sur moi que se repose ta vue. Je veux être au centre de ta pupille. Je veux peser, tu comprends ? Avec le temps, l’autre, je saurai l’effacer de ta vue… »

J’ai envie de lui dire qu’être, ce n’est pas être vu. J’ai envie de lui dire que ça ne change rien, que mon regard ne comblera en elle aucun vide ni ne guérira aucune plaie. J’ai envie de lui dire qu’on ne trouve en l’autre aucun substitut à soi. Je ne dis rien.

Un éclat de voix vient s’échouer à nos pieds. Au loin, un enfant s’écrit « Maman maman ! Tu as vu comment j’ai sauté haut ? » Mais maman est morte. Et dieu avec.

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Abel

Enfant, je pensais que le bonheur était un dû, et que les hommes malheureux l’étaient par choix. J’avais entendu parler de la guerre et de la faim, mais ce n’était que des mots dénués de sens. Je n’avais de la violence que l’expérience des rapports conflictuels avec mon grand frère, et il m’était impossible d’imaginer que l’on pouvait refuser le pain et l’eau à un homme affamé sous prétexte qu’il n’avait rien de valeurs à donner en échange. Le bonheur pour moi était un état naturel qui avait un parfum de glace menthe à l’eau.

Et puis, la vie est survenue. J’ai connu mon lot de violences. J’ai commis ma part d’atrocité. C’est drôle comme on ne se rend bien compte des choses qu’après coup. Même armé des meilleures intentions – et dieu sait que je suis un homme armé – il est presque impossible de se soustraire aux conséquences de nos actes, même les plus anodins. J’en suis venu à me dire que la violence – verbale, symbolique, psychologique, physique – est la principale modalité de communication entre les hommes.

On ne se parle pas, on se cogne.

Tout est friction. Et l’objet de nos règles, de nos lois, c’est de mettre juste ce qu’il faut de lubrifiant pour éviter que ne s’enraye la mécanique. Piston contre piston, bielle contre bielle, remet de l’huile dans la machine.

Mon frère, très tôt, a fait preuve de dispositions certaines pour la violence. Peut-être était-il plus rapide que moi à comprendre ces choses-là. Peut-être avais-je été plus protégé que lui.

Plus tard, il m’est aussi arrivé de croire que le bonheur était un bien, et que les hommes malheureux n’étaient que pauvres. L’argent, ce n’était pas le mien. C’était cette liquidité qui s’écoulait de la poche de mes parents à mes mains, et qui ne connaissait de limites que du fait de la volonté parentale de ne pas m’offrir ce que je croyais vouloir. C’est fou ce que l’on peut désirer d’autant plus ce qui nous est inaccessible. J’ai commis cette erreur, je ne suis pas le seul. J’ai volé mes parents pour des broutilles dérisoires qui perdaient leurs attraits au moment même où je les achetais. Seule subsistait la culpabilité. Si mes parents l’ont su, ils ne m’en ont jamais parlé.

Je crois qu’ils ont toujours cru que mon frère était coupable. Lorsqu’un billet venait à manquer dans le sac de maman, c’était lui qui se voyait privé de diner. Je laissai faire sans dire un mot ni pour autant en éprouver de plaisir malsain. Je volais un peu d’argent, mon frère était puni, et je ne voyais pas le lien de causalité entre ces deux faits.

L’argent, il m’a fallu longtemps pour en comprendre la véritable nature. Un jeu de dupe, d’autant plus efficace que personne ne l’est. Tout le monde joue le jeu. Tout le monde perd. L’argent n’a de valeur que dans le regard de celui qui lui en accorde. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’ayant compris sa nature, il me fut dès lors facile d’en acquérir chaque jour un peu plus. Ce qui a fait ma fortune, c’est de n’en avoir cure. Et plus je me sentais détaché, plus il m’était facile de l’investir et de là, de devenir riche.

Mais être riche, ce n’est pas être heureux… disent ceux qui ne sont pas riches. En vérité, la fortune m’a libéré de la violence primitive de la première contingence humaine – la faim, la soif, la peur. Et même si je sais que posséder me possède, c’est un bien maigre mal comparé à la liberté que j’ai acquise. Je suis libre comme peu d’hommes le sont. Ce n’est peut-être pas le bonheur, mais ça y ressemble un peu.

Mon frère n’a pas eu ma chance. Pour lui, très tôt, tout est devenu compliqué. Sa relation avec nos parents, les études qu’il a vite abandonnées, l’alcool, la drogue, les premières rixes, les premières arrestations. C’était comme si chaque jour il faisait un pas de plus vers le vide. Et plus je me révélais brillant, plus il s’enfonçait dans les ténèbres. Très vite, nos parents nous ont séparés, par soucis que le premier ne déteigne sur le second. Et puis un jour, il a subitement disparu.

Dès lors, je me suis dit que les adultes étaient idiots et aveugles, et qu’une fois grands, moi et les enfants de mon âge ferions bien mieux qu’eux. J’étais d’ailleurs conforté dans cette idée par le fait que mes parents y croyaient aussi, aux lendemains qui chantent. Au progrès. À cette étrange idée que les hommes un jour apprendraient à s’aimer les uns les autres. Ça me laissait perplexe. Comment mes propres parents, qui n’aimaient pas nos voisins et qui avaient déjà perdu un fils, pouvaient par ailleurs croire à cette idée. Très tôt, j’ai compris que l’inimitié était la norme, et que le rêve d’une humanité réconcilié était futile, et peut être même néfaste.

J’ai revu mon frère, vingt ans plus tard, en Afrique. Je rentrai d’une réunion quelconque avec le ministre de la Défense d’un petit pays qui avait pour régime quotidien la guerre civile. Dans le hall de l’hôtel cinq étoiles se tenait un homme vêtu d’un vieux manteau de baroudeur sale et troué, et qui ne devait de rester là qu’à son statut d’homme blanc. Nous nous sommes immédiatement reconnus. Il était évident qu’il m’attendait.

« Alors comme ça, tu es en vie, lui lançai-je.
– Alors comme ça, tu vends des armes, me répondit-il.
– Je fais ma part. Je participe à l’ordre du monde.
– Tu participes à faire du monde un ordre de sang. Et il est temps que cela cesse.
– Tu as beau jeu de me faire la morale, monsieur le délinquant. Tu vas faire quoi, dis-moi ? Me tuer comme Caïn tua Abel ? »

Il s’approcha de moi, et chuchota à mon oreille comme s’il voulait me confier un secret. « J’ai toujours su que c’était toi qui volais l’argent dans le portefeuille de maman. » me susurra-t-il. Puis il fit volteface, et se dirigea vers la porte, sans me laisser le temps de répondre.

Enfant, je pensais que le bonheur était un dû, et que les hommes malheureux l’étaient par choix. Je n’avais pas vu la lumière dans les ténèbres, et les ténèbres dans la lumière. Mon assistante s’approcha de moi, et me demanda ce que je voulais faire. Je répondis « Rien. Il n’y a rien à faire… Ah si, vous pouvez faire une chose pour moi ? Demandez à ce que l’on me fasse monter dans la suite une glace parfum menthe à l’eau. » Elle eut un air perplexe, mais elle en avait vu d’autres. Et les portes de l’ascenseur se refermèrent sur son visage juvénile.

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