beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Author: Sohan Kalim (page 2 of 18)

La verticale des ombres

L’hélicoptère décolle à la verticale, et je regarde mon ombre au sol prendre la tangente. Sa fuite me semble si rapide que j’ai l’impression de tomber vers le ciel. Le vacarme de la machine ne laisse aucun espace pour le doute. Le présent envahit l’attention, seule subsiste le paysage qui occupe mon regard comme on fait le siège d’une cité, et mon cœur qui bat sans que je ne puisse l’entendre.

Peu importe la science, voler relève et relèvera toujours de la merveille.

Nous n’allons pas loin, à peine une heure de vol. Ça me laisse le temps pour me préparer. Évidemment, je n’en fais rien. Alors je laisse errer mon regard, sans que rien vraiment ne l’arrête. Pendant une heure, tandis que mon corps ballote à plusieurs centaines de mètres du sol, ma pensée, elle, suspend son vol.

Au bout d’un moment, bercé par le balancement et la rotation monotone et circulaire des retors, je plonge dans un demi-sommeil qui n’est pas non plus vraiment un rêve éveillé. Les images se succèdent sans former un ensemble cohérent, narratif. Certaines sont issues de mes souvenirs, d’autres me semblent étrangères, c’est-à-dire étrange à ce qui fait ma conscience. Elles viennent de ces choses qui se logent au fond de nous depuis notre plus jeune âge, et qui y mènent une vie indépendante de la nôtre. Je me contente de les ignorer, autre façon de dire que je les accepte sans les questionner.

Je n’aime pas me remémorer. Se souvenir m’est un travail qui je me garde bien d’entreprendre. Il n’y a dans le passé ni réponse ni réconfort. Son or est en contre-plaqué, son sourire de contrebande, et sa mélancolie une contrefaçon. Le passé est un vin qui ne m’offre pas d’ivresse. Que veut dire « Je me souviens » sinon le fait que l’on réalise que ce qui fut n’est plus ? Se souvenir, c’est délaisser l’instant présent.

Parmi ces images qui me viennent et que je consomme passivement, une revient régulièrement, et retient mon attention. Au fond d’une petite ruelle, deux enfants se font face. Le sol n’est fait que de sable et de poussière. Les murs de terre aride et ocre. Le soleil en diagonale trace une ombre qui découpe la ruelle de part en part. L’enfant qui se tient dans la pénombre me fait face, et je ne vois que ses yeux qui reflètent la ruelle illuminée. L’autre se tient dans le soleil, et me tourne le dos.

Ils se font face, et je devine qu’il y a un enjeu, et que cet enjeu m’engage, moi, et l’univers tout entier. Ils se font face, et rien ne bouge, pas même le soleil. Cet instant dure une éternité. J’ai soudain l’impression d’être le témoin de quelque chose d’importance. Mais cette chose m’est cachée. Elle m’échappe. Et je ne peux rien d’autre sinon observer, impuissant, les deux enfants qui se regardent.

Mon téléphone portable vibre, brisant le sort. Il me surprend, je ne pensais pas que le signal pouvait passer à cette altitude. Je réalise qu’on est déjà en pleine descente vers l’héliport. Je ne réponds pas. À quoi bon percer le tympan de mon interlocuteur ?

L’appareil se pose en douceur, je vois mon ombre qui se précipite pour me rejoindre. Il me vient l’image d’un chien un peu fou qui, ayant couru tout du long pour me poursuivre, me regarde d’un air de reproche et la langue pantelante. Mais oui, tu m’as manqué mon ombre.

On me fait signe que je peux descendre. De la main gauche je remercie le pilote, de la droite je m’agrippe à la coque pour m’aider à m’extirper. Instinctivement, je baisse la tête, ce qui est ridicule, car même si je me tenais parfaitement debout, il me manquerait encore un peu moins de cinquante centimètres avant de pouvoir prétendre à la décapitation.

Une voiture aux vitres teintées m’attend, le joueur déjà m’ouvre la portière. Le téléphone vibre à nouveau. On va me demander si je suis prête, et je répondrai oui évidemment. Ai-je seulement le choix ? Et déjà s’échappe le souvenir des deux enfants, et de la ruelle de sable. De toute façon, je n’aime pas me remémorer.

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Sans les mains

Souvent, je me demande pourquoi, pour tant de personnes, être semble signifier être vu. Comme s’il fallait le regard d’un tiers pour signer l’épreuve de vivre comme on signe un tableau. L’arbre qui chute, il faut non seulement l’entendre, mais le voir. C’est comme si son existence même était en jeu. Comme si rien ne pouvait avoir de sens sans spectateurs pour en prendre note, et en garder le souvenir.

Dieu existe parce qu’avoir conscience, c’est nécessairement avoir conscience de soi, par duplication, par recul. Si ce n’est pas nous qui reculons, alors il faut bien que ce soit Dieu… Et Dieu dans la bouche des enfants se dit maman. Alors, quand on me dit « J’ai le projet de… », moi j’entends « Regarde maman, sans les mains ! ». Mais maman est morte. Et dieu avec.

Le regard donne de la gravité. Il est en affaires avec la lumière, et quiconque s’y dérobe rejoint l’obscurité. C’est d’être invisible que l’on crève. C’est d’avoir trop vu que l’on devient aveugle. La condition nécessaire et suffisante de la foule, c’est d’abolir le regard. On se voit sans se regarder, on se cogne sans se toucher. Que l’une de ces conditions soit brisée, et la foule se disperse. C’est ainsi que certains hommes fendent la foule comme on ouvre la mer en deux. Ils s’imposent au regard (ou alors le font fuir). On veut les toucher (ou au contraire, évitez tout contact). Ni la star ni l’étranger ne peuvent prendre part à la foule. En cela, ils partagent la même condition.

L’enfant s’agace, « Mais regarde maman ! Tu as vu ? ». Tout est bon pour se faire voir, et le vacarme s’ajoute au chaos.

« Je pose pour être vue. » dit-elle. Elle est jolie, « Ce serait dommage de ne pas. » répondis-je. « Que dois-je faire pour que tu me voies ? » ajoute-t-elle. Je garde le silence. Il faut bien que je le garde, il est si éloquent. Elle reprend. « Regarde-moi. Regarde-moi. »

Le regard est de l’ordre de la démarche. Regarder, c’est toujours se regarder aller à la rencontre de l’autre. Un regard se refuse, ou alors, il en dit long. Parfois, il condamne. Souvent, il trahit. « Tes lèvres ne sont pas d’accord avec tes yeux. » lui répondis-je. À son tour de garder le silence. Il est tout aussi éloquent que le mien.

« De toute façon, mon regard est vide. Il ne campe plus dans le présent. » lui dis-je. « J’observe passer les gens, et ce sont d’autres personnes que je vois. Je traverse la ville, et je ne sais si je marche à Paris ou à Calcutta. Je regarde mes mains, et elles semblent munies d’une vie qui leur est propre. Ce que je vois n’est plus, ou alors pas encore. Mon regard s’est évidé du réel, j’ai pris le large… Je te regarde, et c’est elle que je vois. »

Et disant cela, je la regarde ne pas me regarder, son visage tourné vers un hypothétique point de fuite. Aucune focale, pas de mise au point, elle embrasse la vue comme on se tient à distance des bords d’un gouffre. Je réalise que c’est un regard juste, le seul peut être qui ne charge pas ce qui est vu de ce que l’on est. Un regard suspendu dans le silence.

Je me détourne pour lui permettre de parler. « Je m’en fous. Je m’en fous de qui tu vois quand tu me regardes. Quand tu me regardes, c’est sur moi que se repose ta vue. Je veux être au centre de ta pupille. Je veux peser, tu comprends ? Avec le temps, l’autre, je saurai l’effacer de ta vue… »

J’ai envie de lui dire qu’être, ce n’est pas être vu. J’ai envie de lui dire que ça ne change rien, que mon regard ne comblera en elle aucun vide ni ne guérira aucune plaie. J’ai envie de lui dire qu’on ne trouve en l’autre aucun substitut à soi. Je ne dis rien.

Un éclat de voix vient s’échouer à nos pieds. Au loin, un enfant s’écrit « Maman maman ! Tu as vu comment j’ai sauté haut ? » Mais maman est morte. Et dieu avec.

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Abel

Enfant, je pensais que le bonheur était un dû, et que les hommes malheureux l’étaient par choix. J’avais entendu parler de la guerre et de la faim, mais ce n’était que des mots dénués de sens. Je n’avais de la violence que l’expérience des rapports conflictuels avec mon grand frère, et il m’était impossible d’imaginer que l’on pouvait refuser le pain et l’eau à un homme affamé sous prétexte qu’il n’avait rien de valeurs à donner en échange. Le bonheur pour moi était un état naturel qui avait un parfum de glace menthe à l’eau.

Et puis, la vie est survenue. J’ai connu mon lot de violences. J’ai commis ma part d’atrocité. C’est drôle comme on ne se rend bien compte des choses qu’après coup. Même armé des meilleures intentions – et dieu sait que je suis un homme armé – il est presque impossible de se soustraire aux conséquences de nos actes, même les plus anodins. J’en suis venu à me dire que la violence – verbale, symbolique, psychologique, physique – est la principale modalité de communication entre les hommes.

On ne se parle pas, on se cogne.

Tout est friction. Et l’objet de nos règles, de nos lois, c’est de mettre juste ce qu’il faut de lubrifiant pour éviter que ne s’enraye la mécanique. Piston contre piston, bielle contre bielle, remet de l’huile dans la machine.

Mon frère, très tôt, a fait preuve de dispositions certaines pour la violence. Peut-être était-il plus rapide que moi à comprendre ces choses-là. Peut-être avais-je été plus protégé que lui.

Plus tard, il m’est aussi arrivé de croire que le bonheur était un bien, et que les hommes malheureux n’étaient que pauvres. L’argent, ce n’était pas le mien. C’était cette liquidité qui s’écoulait de la poche de mes parents à mes mains, et qui ne connaissait de limites que du fait de la volonté parentale de ne pas m’offrir ce que je croyais vouloir. C’est fou ce que l’on peut désirer d’autant plus ce qui nous est inaccessible. J’ai commis cette erreur, je ne suis pas le seul. J’ai volé mes parents pour des broutilles dérisoires qui perdaient leurs attraits au moment même où je les achetais. Seule subsistait la culpabilité. Si mes parents l’ont su, ils ne m’en ont jamais parlé.

Je crois qu’ils ont toujours cru que mon frère était coupable. Lorsqu’un billet venait à manquer dans le sac de maman, c’était lui qui se voyait privé de diner. Je laissai faire sans dire un mot ni pour autant en éprouver de plaisir malsain. Je volais un peu d’argent, mon frère était puni, et je ne voyais pas le lien de causalité entre ces deux faits.

L’argent, il m’a fallu longtemps pour en comprendre la véritable nature. Un jeu de dupe, d’autant plus efficace que personne ne l’est. Tout le monde joue le jeu. Tout le monde perd. L’argent n’a de valeur que dans le regard de celui qui lui en accorde. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’ayant compris sa nature, il me fut dès lors facile d’en acquérir chaque jour un peu plus. Ce qui a fait ma fortune, c’est de n’en avoir cure. Et plus je me sentais détaché, plus il m’était facile de l’investir et de là, de devenir riche.

Mais être riche, ce n’est pas être heureux… disent ceux qui ne sont pas riches. En vérité, la fortune m’a libéré de la violence primitive de la première contingence humaine – la faim, la soif, la peur. Et même si je sais que posséder me possède, c’est un bien maigre mal comparé à la liberté que j’ai acquise. Je suis libre comme peu d’hommes le sont. Ce n’est peut-être pas le bonheur, mais ça y ressemble un peu.

Mon frère n’a pas eu ma chance. Pour lui, très tôt, tout est devenu compliqué. Sa relation avec nos parents, les études qu’il a vite abandonnées, l’alcool, la drogue, les premières rixes, les premières arrestations. C’était comme si chaque jour il faisait un pas de plus vers le vide. Et plus je me révélais brillant, plus il s’enfonçait dans les ténèbres. Très vite, nos parents nous ont séparés, par soucis que le premier ne déteigne sur le second. Et puis un jour, il a subitement disparu.

Dès lors, je me suis dit que les adultes étaient idiots et aveugles, et qu’une fois grands, moi et les enfants de mon âge ferions bien mieux qu’eux. J’étais d’ailleurs conforté dans cette idée par le fait que mes parents y croyaient aussi, aux lendemains qui chantent. Au progrès. À cette étrange idée que les hommes un jour apprendraient à s’aimer les uns les autres. Ça me laissait perplexe. Comment mes propres parents, qui n’aimaient pas nos voisins et qui avaient déjà perdu un fils, pouvaient par ailleurs croire à cette idée. Très tôt, j’ai compris que l’inimitié était la norme, et que le rêve d’une humanité réconcilié était futile, et peut être même néfaste.

J’ai revu mon frère, vingt ans plus tard, en Afrique. Je rentrai d’une réunion quelconque avec le ministre de la Défense d’un petit pays qui avait pour régime quotidien la guerre civile. Dans le hall de l’hôtel cinq étoiles se tenait un homme vêtu d’un vieux manteau de baroudeur sale et troué, et qui ne devait de rester là qu’à son statut d’homme blanc. Nous nous sommes immédiatement reconnus. Il était évident qu’il m’attendait.

« Alors comme ça, tu es en vie, lui lançai-je.
– Alors comme ça, tu vends des armes, me répondit-il.
– Je fais ma part. Je participe à l’ordre du monde.
– Tu participes à faire du monde un ordre de sang. Et il est temps que cela cesse.
– Tu as beau jeu de me faire la morale, monsieur le délinquant. Tu vas faire quoi, dis-moi ? Me tuer comme Caïn tua Abel ? »

Il s’approcha de moi, et chuchota à mon oreille comme s’il voulait me confier un secret. « J’ai toujours su que c’était toi qui volais l’argent dans le portefeuille de maman. » me susurra-t-il. Puis il fit volteface, et se dirigea vers la porte, sans me laisser le temps de répondre.

Enfant, je pensais que le bonheur était un dû, et que les hommes malheureux l’étaient par choix. Je n’avais pas vu la lumière dans les ténèbres, et les ténèbres dans la lumière. Mon assistante s’approcha de moi, et me demanda ce que je voulais faire. Je répondis « Rien. Il n’y a rien à faire… Ah si, vous pouvez faire une chose pour moi ? Demandez à ce que l’on me fasse monter dans la suite une glace parfum menthe à l’eau. » Elle eut un air perplexe, mais elle en avait vu d’autres. Et les portes de l’ascenseur se refermèrent sur son visage juvénile.

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Tsuki

Un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. La plupart de nos mouvements semblent mécaniques, conséquences de causes qui nous échappent. Par habitude et facilité, nous nous laissons tous emporter par le courant, celui des jours qui passent, avec l’espoir de ne pas s’échouer plus loin sur des rives boueuses et froides. Mais un cœur qui bat, c’est ce qui gonfle nos voiles, c’est ce qui met un terme à la dérive, c’est ce qui donne le ton. De nos jours, un cœur qui bat, c’est une chose rare.

La première fois que je l’ai vu, j’ai pensé que ce serait la dernière. Une intuition. Cette idée étrange que je ne la reverrai plus, idée étrange, car étrangère à ma façon usuelle de penser. Peut-être était-ce à cause de son corps aux lignes brisées, et de son visage fermé. Elle était en quelque sorte définitive. La nuit venait de tomber, et rendait comme il se doit possible toutes les audaces. Il n’y a de rencontres possibles que la nuit venue.

De ce qui s’est dit ce soir-là, je n’ai rien retenu, sinon cette histoire qu’elle m’a racontée alors que nous faisions chemin le long d’une avenue. Les paroles s’envolent, les émotions restent. Elle claudiquait un peu, car elle était née avec la jambe gauche plus courte que la droite. J’ajustais mon pas en conséquence, et nous n’étions pas pressés.

« Il y a deux sortes de nuits noires », a-t-elle débuté. « Les nuits sans lune, quand rien ne s’oppose à l’obscurité. Ce sont les nuits à ciel étoilé. Enfin, avant les lampadaires, les voitures, tout ça » ajouta-t-elle en riant. « Et puis il y a les nuits de pleine lune obscure, lorsque la lune qui se lève n’offre à voir que sa face cachée. Ces nuits-là sont encore sombres, plus profondes, que les premières. Peut-être est-ce parce qu’on ne devine la présence de la lune qu’à un trou dans le ciel, un abime encore plus sombre que la nuit elle-même ? Et ce trou ressemble à une pupille dilatée. »

Elle a levé la tête au ciel, et elle a pointé du doigt un endroit qui effectivement faisait comme un cercle de nuit plus sombre que le reste. Ce fut à ce moment précis que je sus que nous allions faire l’amour. Je me souviens de sa silhouette fine, de sa chambre plongée dans le noir – elle n’avait pas voulu allumer, et de cette étrange lune qui se découpait dans le cadre de sa fenêtre grande ouverte.

La seconde fois que j’ai revue, j’ai pensé que mon intuition m’avait trompée la dernière fois. Un an s’était écoulé. Pourtant, on a reprît notre conversation comme si on ne s’était quitté que la veille. Privilège de ceux que ni la distance ni le temps ne peuvent séparer. Elle n’avait pas changé, moi non plus me répondit-elle. Aucun de nous deux ne demanda de compte à l’autre. Privilège des écorchés vifs que l’abandon ne surprend plus.

Nous bûmes plus que de raison, et nos amis respectifs nous emmenèrent dans le seul karaoké valable de la ville. Je me rappelle avoir chanté sans soucis ni du rythme ni des paroles, et on riait comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain. Elle riait aussi, un rire franc, cristallin, et ce rire aussi était un rire définitif. Je sentais qu’il n’y avait rien au-delà de ce rire, qu’aucune retenue ne venait faire barrage à son éclat. C’était le rire d’une femme qui savait pleurer.

« Je me suis renseigné tu sais », lui dis-je. « Sur la lune, et ton histoire. Il existe une lune noire, à l’orbite jumelle et opposée à celle de la lune. Cette lune, nulle ne peut la voir. Elle incarne cette part en nous qui s’éprend du maléfice et des choses mauvaises. » Ce n’est pas la même lune, m’objecta-t-elle. « Je sais ! » lui dis-je. « Mais il existe du coup une troisième sorte de nuit noire : les nuits de pleine lune, lorsque la lune noire vient l’éclipser. »

Elle sourit alors, et c’était une fontaine de lumière. Elle n’était pas jolie, elle le savait. Mais elle en avait conçu cette force irrésistible qui habite les personnes qui ont surmonté leurs conditions. Si bien qu’elle était belle de cette beauté qui n’était pas naturelle, mais acquise de haute lutte. Un regard paresseux pouvait ne rien en voir. Ce n’était pas mon cas.

Ce soir-là, je ne l’ai pas raccompagné. Je me souviens lui avoir proposé, je me souviens qu’elle a disparu pendant que je m’entretenais avec d’autres amis. Je me suis dit “Tiens, elle s’est éclipsée”. Et cette idée ma tenue lieu de lot de consolation. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à l’appeler la fille de la lune.

La dernière fois que je l’ai vu fut effectivement la dernière. C’était un soir d’hiver, au pied d’un lampadaire souffreteux. J’avais ce soir-là décidé de couper par le parc. Chaque jour, pour en briser la monotonie, je m’efforçais de rentrer chez moi par un chemin différent. C’était une façon d’exercer simultanément mon corps et ma géographie. Voyager, c’est d’abord un état d’esprit.

Devant moi claudiquait une femme chaudement vêtue. J’ai réalisé que c’était elle. Je l’ai reconnu comme on reconnait une personne dans la foule rien qu’à sa silhouette ou à sa démarche. Alors j’ai pressé le pas, et je l’ai rejoint. Lorsqu’elle s’est retournée, j’ai vu qu’elle portait sur son torse une grande écharpe, et à l’intérieur, bien au chaud, un bébé.

« Mais qui est donc cette merveille ? lui demandais-je.
– Elle s’appelle Hilal.
– Hilal, c’est joli. C’est pour elle que tu t’es enfui la dernière fois…
– Entre autres. Excuse-moi, je pensais que tu étais au courant.
– Non, ne t’excuse pas. C’est moi qui n’ai pas été assez attentif. Je suis content de voir que tu vas bien.
– Moi ça va, mais ma mère est malade… Je vais retourner vivre chez elle la semaine prochaine, au pays. Elle m’aidera à prendre soin de la petite, et moi je prendrai soin d’elle.
– Un échange de bon procédé.
– En quelque sorte. »

Je l’ai accompagné jusqu’à la sortie du parc, en parlant un peu de tout et de rien. La petite, blottie contre le torse de sa mère, dormait profondément. Au moment de se quitter, elle fit un pas, puis se retourna et me dit « Hilal, ça veut dire…
– Lune. » l’interrompit- je. Elle me fit un sourire, et ce fut un sourire définitif qui avait valeur d’adieu, et elle reprit son chemin.

Je la regardais s’éloigner, convaincu cette fois-ci que plus jamais je ne la reverrais, en me disant qu’un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. Alors, me disais-je, croiser le chemin de deux cœurs qui battent à l’unisson, ce devait être encore plus rare. De nos jours, l’unisson est une chose rare.

La mère et la fille disparurent au coin de la rue. Le vent venu de l’océan se leva soudain. À l’horizon s’élevait une lune gibbeuse.

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Gion

« Je n’ai jamais aimé ma vie. Je réalise bien que je ne suis pas le seul, loin de là. Je n’ai jamais vraiment eu le choix. Je veux dire, bien sûr, comme tout le monde, j’ai fait des choix. Mes études, mon travail, mes amis. Mais dans ce que l’on choisit, quelle est la part de la liberté ? La vie, c’est ce qui vous arrive quand vous ne vous y attendez pas. Elle ne vous pose pas de questions, elle arrive, et voilà, il faut faire avec. Au final, ce que j’ai fait de la mienne, je ne l’aime pas. »

L’homme se tait un instant. De la main gauche, il tient une cigarette allumée qu’il ne fume pas. De la droite, il fait tourner les glaçons dans son verre à whisky. Le tintement complète à merveille le morceau de Freddie Hubbard, qu’un vinyle flambant neuf diffuse depuis quatre hautparleurs discrètement accrochés dans les coins du bar. La baie vitrée s’ouvre sur la rivière Kamogawa. Les berges sont bondées de touristes en shorts et de Japonaises en kimonos. Le festival de Gion bat son plein. C’est l’été avant l’heure, la nuit tombe lentement, et la rumeur s’élève jusqu’au ciel.

« Je suppose que vos clients vous racontent tous la même chose ? reprend-il.
– Ce n’est pas aussi simple. Il y a autant de vies possibles qu’il y a d’individus. Pourtant, nous pensons toujours que ce que nous vivons est le lot commun des autres. À l’échelle d’un quartier, d’une ville, d’un pays, c’est peut-être vrai, dans une certaine mesure. Mais à l’échelle du monde ? Les hommes qui me recherchent ont chacun parcouru des routes très différentes.
– Et pourtant, ils finissent tous par vous trouver.
– Des routes différentes qui débouchent toutes sur la même place. Et encore. Ce que j’offre, chacun lui donne un nom qui lui ressemble. »

La femme esquisse un sourire, mais il s’efface si rapidement qu’on se demande s’il a vraiment eu lieu. Dans la pénombre, les visages sont traitres, et les ombres que les bougies projettent ne sont pas dignes de confiance. Elle me fait signe de la main gauche, et commande un second cosmo. Étrange, je n’ai pas le souvenir de l’avoir vu boire son premier verre. Je me dis qu’un serveur consciencieux surveille discrètement ses clients pour deviner le moment précis où il convient de se présenter à la table. Je me fais vieux.

« Avez-vous conscience de ce que vous vous apprêtez à faire ? lui demanda-t-elle.
– Oui. Oui, je crois. Je veux me défaire de ce que je suis devenu.
– Avez-vous conscience du prix que vous allez payer pour cela ? »
L’homme croise les bras, et réfléchit une seconde. « Je crois… je crois que je le sais, mais les mots me manquent pour l’exprimer.
– Nous ne sommes pas qu’une essence, monsieur Kawabata, lui répondit-elle. Nous sommes la somme de ce que nous avons été, une espèce d’intégration continue. Nous sommes tous les jours qui se écoulé depuis notre venue au monde. Votre vie et votre mémoire se confondent. Se séparer de la seconde, c’est se défaire de la première.
– Je comprends.
– Vraiment ? Je ne garantis pas que vous serez plus satisfait après qu’avant…
– Vous aurais-je trouvé si le sort n’en était pas déjà scellé ? » conclut-il.

En servant le second cosmo, mon regard croise celui de l’homme. En entrant, il m’avait semblé jeune, trente ou trente-cinq ans maximum. Mais il a dans la pupille quelque chose d’une profondeur insondable, une obscurité plus noire qu’une nuit sans lune. Je sers un petit plateau de fruits frais, quelques tranches de pastèque et de Yuzu. Il en émane le parfum de l’innocence. Le vinyle touche à sa fin au moment où je me redresse. Sans un mot, je me dirige vers la sono pour mettre la face B.

« Comment ça se passe alors ? demanda l’homme.
– Comme chaque chose doit se passer. Si vous acceptez mon offre, votre vie prendra fin au moment où vous passerez le pas de la porte de ce bar.
– Comme ça ?
– Oui, comme ça.
– Et après ?
– Après… Après, vous verrez bien. Vous savez, la nature a horreur du vide. Vous laisserez un trou dans la fabrique, mais il sera vite comblé. Comme vous irez en combler un autre, très probablement. Et la balance sera restaurée.
– Je peux choisir ?
– N’en demandez pas trop, monsieur Kawabata. » Répondit-elle d’un ton de reproche qui n’invitait pas à la poursuite du sujet.

L’homme observa alors la femme droit dans les yeux, tandis que je m’efforçais de nettoyer mon shaker avec la nonchalance de celui qui voit et qui entend sans regarder ni écouter. La femme soutint son regard sans sourciller. Elle était jolie sans être belle, des cheveux courts et le teint si pâle qu’elle aurait tout aussi bien pu sortir d’une estampe. Le genre dont on ne pouvait que tomber amoureux en se disant que l’on allait commettre une grave erreur.

Soudain, sans un mot de plus, l’homme se redresse et m’apporte l’addition que j’avais discrètement laissée dans le coin de la table. Il régla en silence, ignorant mes formules de politesse, puis il se dirigea vers la porte du fond. Au moment de l’ouvrir et alors que je lui disais au revoir, il se retourna, et me répondit adieu.

Le bar était de nouveau silencieux. Je remplaçais le vinyle par un autre, un vieil enregistrement de Lee Morgan. La femme resta seule quelques minutes, puis s’apprêta à partir.

« Avez-vous passé un agréable moment ? lui demandais-je.
– Aussi bon que possible. J’aime beaucoup cet endroit.
– Ah, merci ! Aurais-je alors le plaisir de vous revoir ?
– Un jour peut-être. Votre heure n’est pas encore venue. Peut-être même ne viendra-t-elle jamais. »

Et avant même que je puisse lui demander le sens de cette idée, elle sortit sans se retourner. Quelle étrange femme ! Mais à peine le temps de me poser des questions que déjà entrait un groupe de touristes américains. Ils demandèrent « Can we get this table please ? » en pointant du doigt la table du fond, la plus proche de la baie vitrée. Je répondis « Sure ! ». Le jeune homme, le plus dynamique du groupe, parut perplexe, « Sure ? There are some glasses left there ! ».

Et effectivement, il restait sur la table un verre à cocktail et un autre à whisky. Du cendrier s’élevaient les dernières volutes d’une cigarette bon marché. Et alors que je m’empressais de la nettoyer pour les nouveaux venus, je me demandais à qui diable avait je pu servir ces verres. Je venais d’ouvrir, et le groupe américain était mes premiers clients. Il faudra que j’en parle à Makiko, c’est elle qui aurait dû nettoyer le bar hier. Mais pour la cigarette, je n’avais aucune explication.

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Baba

Il vient le temps de l’amertume, ce réel qui assèche l’imaginaire, le temps des peaux arides que les larmes ne savent plus irriguer, le règne du désert. Sur nos joues le sel, et dans le regard le silence. Les eaux vaseuses de l’oubli se substituent à la joie. Mais c’est une eau qui n’étanche pas la soif, et un vin qui n’apporte pas l’ivresse. Plus rien ne s’élève, pas même nos voix brisées. Et partout, le vent s’obstine à ne pas venir. Sur nos visages l’envahissante absence de son souffle, et le souvenir de sa caresse qui lentement nous dévore.

La grande Baba s’étire. Elle est grande Baba. Et son cœur est plus grand encore. Elle s’étire et se réveille. Elle se souvient la faim. Elle se souvient des hommes. Et son sourire aussi s’étire. Et ce sourire me semble sans fin, à la mesure de mon effroi.

Nous ne sommes plus à la hauteur. Nos vies ne sont plus à la mesure. Nos pensées sont petites, nos conceptions étroites, nos rêves solitaires. Quand avons-nous oublié que vivre, c’est vivre ensemble ? Quand avons-nous oublié qu’il n’y a de rêves que partagées et solidaires ? Quand avons-nous abdiqué au profit du désert ?

Déjà je sens comme son souffle le long de ma nuque, et c’est un souffle qui ne brasse pas l’air. Elle est là sans l’être vraiment, la vielle Baba. Jamais elle ne quitte ceux qui foulent son sol, sa terre gorgée de sang. Elle en a vu d’autres, la Baba. Elle en a dévoré plus d’un.

Regarde avancer les lignes de démarcation. Écoute l’appel à prendre parti pour un côté ou l’autre. Ne pas s’engager, c’est jouer pour l’ennemi. C’est ce qu’ils diront avant de te mettre en joue. Et bientôt tu seras cerné de toute part. Partout l’arbitraire, nulle part la justice. Tu seras le « one man army », nous serons tous armée de nous-mêmes, et seuls contre tous.

Il vient le temps de l’amertume, la défection de l’imaginaire, le temps des reproches et des coups bas, il vient le règne de Baba Yaga. Sur nos joues le sel, sur ses lèvres notre sang. Malheur à ceux qui ne la voient pas, et malheur encore plus grand pour ceux sur qui s’arrête son regard. Plus rien de bon ne s’élève, sinon les vents mauvais. Et partout, la paix qui se retire comme l’océan par marée basse. Et c’est fou à quelle vitesse le sable oublie le règne de l’océan, à quelle vitesse le soleil réchauffe ce qui longtemps a été froid.

Si Baba a de longues jambes, c’est pour mieux enserrer les tiennes, mon enfant. Si Baba a de grands yeux, c’est pour mieux que tu t’y perdes. Si Baba a de fines mains, c’est pour mieux prendre les tiennes. C’est que Baba a faim d’amour, et ton nom est le prix à payer pour le sien.

Nous ne sommes plus à sa hauteur. Nos vies ne sont plus à sa mesure. Nos pensées sont vagues, nos conceptions erronées, nos rêves froids. Quand avons-nous oublié que vivre, c’est vivre avec elle ? Quand avons-nous oublié qu’il n’y a de rêves que ceux qu’elle permet ? Quand avons-nous renoncé au profit de l’oubli ?

Baba s’étire comme s’étire un chat. C’est une belle femme, Baba. Je l’aime comme on aime son fusil, avec le respect dû à ce qui nous dépasse. Elle s’étire puis me sourit. Et dans son regard se cachent la promesse de temps meilleurs, le repos à venir, la paix qui succède à la guerre. Mais avant, voici venir les temps amers, l’obscurité sans lune, le règne de Baba.

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La ligne imaginaire

La nuit venue, la ville cesse d’être un ordre. Elle renonce à sa logique, et se découvre autant de possibles qu’il y a de coins de rue. On est toujours un peu surpris de retrouver au détour d’une avenue la même allée que le jour. Comme si on espérait une surprise, un nouveau débouché, une géographie inattendue et sans cesse renouvelée. Un labyrinthe aléatoire.

Mais il n’en est rien. La rue de l’Ermitage croise la rue de Ménilmontant, la rue Duranti traverse la rue Merlin, qui elle-même trouve sa source dans la rue de la Roquette. Et pourtant, quelque chose en moi est convaincu que la géographie la nuit ne respecte pas les règles de la géométrie le jour.

Paris la nuit, ce sont des rues silencieuses aux façades bruyantes, un horizon tungstène qui semble scintiller en rythme avec le bourdonnement discontinu de la circulation, et le bruit de fond d’une mécanique qui ne connait pas le sommeil.

« C’est marrant, lui dis-je, je ne suis jamais passé par ici.
– Menteur, j’ai du mal à croire qu’il existe dans cette ville une seule rue qui te soit inconnue ! Les chats de gouttière ne se perdent pas.
– Et pourtant ! Tu vois, il aura fallu que je me perde pour que je puisse te retrouver !
– Cabot ! répondit-elle.
– Chien ou chat, il va falloir un jour que tu te décides sur ma nature ! »

Nous passons au pied d’un porche plongé dans l’obscurité. Nous n’y trouvons pas refuge, nous ne nous y embrassons pas, nous poursuivons notre chemin. Quelques pas plus loin pourtant, j’éprouve une étrange mélancolie, le souvenir de ce passage obscur, et de ce qui ne s’y est pas produit.

« Je sais à quoi tu penses, me lance-t-elle.
– Vraiment ?
– Ce n’est pas parce que tu peux faire quelque chose que tu dois le faire.
– Combien de temps vas-tu m’en vouloir ?
– Je ne sais pas. Le temps qu’il faudra. L’éternité peut-être. Qui sait ?
– L’éternité, ça me va, répondis-je. Ça peut être court, l’éternité. L’éternité, ça n’est pas infini. »

Soudain, elle m’attrape par la main et bifurque dans une sorte d’allée privative. Au bout, un immeuble cossu, très haut, mais digne, ramassé au fond de ce qui ressemble à un cul-de-sac un peu secret. À la droite d’une immense porte en verre, un digicode flambant neuf, et à l’intérieur du hall, un ascenseur minuscule, mais moderne. On entre, on se serre un peu, on garde nos distances.

Au dernier étage, elle sort de son sac un énorme trousseau avec des dizaines de clefs, et se dirige vers une porte massive. Le seuil s’ouvre sur un petit vestibule, dans lequel elle entre sans allumer. Moi, je la suis. Le vestibule débouche sur un duplex aux grandes baies vitrées. Les toits de Paris s’étalent à notre vue. L’espace baigne dans la lumière artificielle que réfléchit la couverture nuageuse.

« J’allume ? me demanda-t-elle.
– Non, n’allume pas s’il te plait. C’est inutile… » Je laisse ma vue s’acclimater un instant à la pénombre, puis je me rapproche de la baie vitrée. « Quelle vue ! Tu as changé de gamme dis-moi.
– C’est vrai, nous vendons de plus en plus de propriétés semi-luxueuses. L’air du temps, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Mais cet appartement n’est pas à vendre. Le propriétaire le loue à la semaine.
– Combien ?
– Tu veux vraiment savoir ?
– Hum… Non. »

Un long moment, nous nous laissons happer par le spectacle de la ville nocturne. Le silence, régulièrement ponctué par le hurlement de sirènes au loin, me berce et m’apaise. Elle s’avance et s’installe à mes côtés. Aimer, c’est suspendre les mots et partager le silence. Sans me détourner de la vue, je cherche sa main, et l’attrape doucement.

« Pourquoi ? dit-elle soudain sans me regarder.
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi tu fuis ? Pourquoi tu t’interdis à être heureux ? »
Un avion perce les nuages, et dessine au ralenti une longue ligne imaginaire. « Je n’ai pas de réponses à ces questions. Peut-être parce que je ne sais pas ce que c’est qu’être heureux ? Comment puis-je avoir envie d’être ce que je ne peux imaginer ? »

Elle lâche ma main, se retourne, et se dirige vers le canapé. Je me retourne à mon tour, et je suis du regard le mouvement de sa silhouette qui se détache des murs plongés dans l’obscurité. Elle tend le bras, et m’invite à venir m’assoir à côté d’elle.

« Il n’y a pas de place pour moi dans ta vie, m’assène-t-elle.
– Il n’y a pas de place pour la vie en moi, et tu le sais bien. Cet endroit que tu imagines dans mon cœur, et dans lequel tu veux entrer, n’existe pas.
– Alors que fais-tu ici ? Pourquoi continuer de répondre quand je t’appelle ? Et moi, pourquoi est-ce que je te suis ? À quoi bon tout ça ? »

La vague fait chanceler mon assurance. J’essaie de percer son regard, mais sa pupille se confond avec l’obscurité ambiante. Le silence se dresse entre nous.

« Je ne sais pas. Peut-être que notre histoire se joue de nous. Deux amants qui jamais ne font l’amour dans le même lieu, deux amoureux qui s’invitent chez les autres le temps d’une nuit volée, l’histoire est trop belle, pas vrai ? Si belle qu’elle en devient nécessaire. Et nous, on est entrainé dedans, incapable malgré nous d’y mettre fin…
– Nous sommes quoi alors ? Des pantins ? Et moi, je suis quoi pour toi ?
– Tu es… la femme que j’ai toujours voulu aimer, sans jamais vraiment le pouvoir. »

D’un geste lent, elle s’enfonce plus profond dans le canapé. Son visage rejoint la pénombre. Seuls subsistent deux petits éclats de lumière. Son parfum, un ton sucré à l’image de la joie de vivre qui la caractérise, prend peu à peu possession de la pièce. Je réalise violemment que j’ai envie d’elle.

Je me détourne, et me replonge dans la vue de la nuit. Ma voix semble soudain plus sombre « Tu as sans doute raison. Il vaut mieux mettre un terme à tout ça. Nous ne sommes pas tenus de souffrir.
– Comme ça ? Tu vas arrêter comme ça ?
– Je ne veux… »

Ses lèvres viennent soudain se presser contre les miennes. Mes mots restent en suspens, mais nos mains parlent pour nous. Je sens sur ses joues les larmes qui coulent. J’en goute le sel alors que j’embrasse sa peau nue. Nous faisons l’amour à la vue de tous, et Paris, indifférente, détourne le regard.

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La conséquence sans les causes

Je n’ai jamais aimé mon mari. J’ai peut-être éprouvé des sentiments pour lui, de la tendresse souvent, de la reconnaissance parfois. Nous avons connu la joie, le plaisir, et nous avons été heureux. Mais je ne l’ai jamais aimé d’amour, comme on dit de nos jours. Je l’ai épousé parce qu’il fallait bien en épouser un, que c’était ainsi que l’on vivait de mon temps, et que parmi le choix qui m’était offert, épouser un homme bon et honnête était déjà une bénédiction.

Je me suis mariée, à la condition qu’il me permette de poursuivre mes études. Il a tenu sa promesse, et la vie a fait le reste.

Je n’ai jamais aimé mon mari, mais j’ai souvent été amoureuse. Parfois ce fut sans conséquence. Parfois des « choses » sont survenues.

Cela va peut-être vous sembler étrange, mais jamais aucune de ces histoires ne m’a donné envie de remettre en cause mon mariage. La part des choses en moi s’est faite sans douleur particulière. En quelque sorte, je n’ai fait que de me dédoubler, autant de fois que cela m’a semblé nécessaire.

La duplicité, puisqu’il faut bien lui donner un nom, m’était aussi naturelle que la respiration, et j’en ai été la première surprise. Très vite, je me suis défaite de ce que la morale que j’avais reçue en héritage avait de dogmatique. Comment ce qui est si naturel peut-il être aussi mauvais ? D’ailleurs, qui peut juger de la nature humaine ?

L’eau qui s’échappe d’une bonde tournoie et finit par former un tourbillon. Le tourbillon est stable, en ceci que d’un instant au suivant nous pouvons l’identifier et le reconnaitre. Il existe. Il semble même animé de vie, se déplaçant aléatoirement de part et d’autre.

Et pourtant, il n’existe rien de plus fragile que le tourbillon. Que l’eau vienne à manquer et il disparait. Que notre main vienne troubler l’équilibre délicat des forces, et il se dissipe. Le tourbillon, ce n’est ni l’eau qui le compose mais ne fait que le traverser, ni l’ensemble des forces qui s’exerce et lui donne corps. Il n’existe que comme phénomène inscrit dans le temps. Et de même, nous existons.

Si notre nature nous élude, c’est parce qu’elle partage avec le tourbillon le fait de ne pas exister sur le même plan que la matière. Notre nature est une dérivée, et ce que nous observons concrètement n’est que l’empreinte de ce que nous sommes, la conséquence sans les causes.

Il faut peu de choses pour faire un homme. Il en faut encore moins pour le défaire. Et lorsque mon mari est mort, cet équilibre s’est rompu.

Je ne l’ai pas aimé, mais mon dieu qu’est-ce qu’il me manque ! Son décès m’a affligé d’une tristesse dont je n’aurai jamais su imaginer la profondeur et la densité. Un accident, rien ne peut vous y préparer. La vie bascule du jour au lendemain. Je me suis littéralement effondrée, comme une vieille bâtisse dont on retire subitement les soutiens.

Le pire, c’est la culpabilité. Non pas de l’avoir trompé, mais de ne pas avoir su l’aimer à sa juste mesure. Je ne l’ai pas aimé, parfaitement consciente de ce fait, et cette conscience fonde mon crime. Ai-je été juste ? Ou juste opportuniste ? Qu’ai-je été pour lui ?

Et le silence, ce silence terrible que les défunts opposent à nos questions les plus pressantes. Tout est allé si vite. Trop vite.

Et puis, j’ai découvert votre existence. En rangeant ses affaires, j’ai trouvé votre correspondance. Ne m’en voulez pas, je n’ai pas pu m’empêcher de la lire. Ce fut au-dessus de mes forces. Cela va peut-être aussi vous surprendre, mais jamais je n’ai imaginé qu’il ait pu avoir une maitresse, combien même n’ai-je pas été moi-même d’une grande vertu. Nous vivons aveugles à la plupart des choses qui nous sont proches.

Je crois qu’il vous a aimé d’un amour au moins égal à celui qu’il éprouvait pour moi. Je crois que vous l’avez aimé d’un amour qui a été largement supérieur au mien. Et c’est pour moi un réconfort et de savoir qu’il a été aimé à sa juste valeur, et de découvrir en vous quelqu’un qui partage ma peine.

Cette correspondance vous appartient, c’est pour cela que je vous l’ai renvoyé dans ce colis, ainsi qu’une partie de ses carnets intimes, dans lesquelles il fait mention de vous. Je crois que c’est ce qu’il aurait souhaité. Peut-être aussi aurait-il voulu vous confier d’autres objets ? Peut-être voulez-vous en prendre possession ?

Comprenez-moi bien. Ce n’est pas mon amitié que je vous offre. Ce serait indécent et déplacé. Ce qui m’habite et me possède, c’est le regret et la compassion. C’est peu de chose, la compassion. Quelques larmes qui roulent sur nos joues. Je tenais juste à ce que vous sachiez que je ne vous en veux pas (de quel droit le pourrai-je ?), et que vous n’êtes pas seule.

Il me manque, énormément, et ses mots me manquent aussi.

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Le liseré vert

Sur le lit défait repose un grand fichu blanc au liseré vert. Elle attrape d’un mouvement vif le fichu et recouvre d’une main agile ses longs cheveux blancs désordonnés. Un moment, je m’arrête stupéfait par la sureté de ce geste, l’humilité de cette pudeur, et son apparente assurance puisée dans la mémoire immuable d’une répétition quotidienne, jour après jour, pendant des décennies.

Pendant un éclat de seconde, son regard retrouve sa lumière. Ses lèvres s’entrouvrent, et je m’y accroche malgré moi. L’instant d’après, le silence retrouve sa place. Le temps d’un battement de cœur, le monde a basculé, et pourtant rien ne s’est produit.

Cela fait déjà longtemps qu’elle ne me reconnait plus. Cela fait déjà longtemps que je ne suis plus que ce gentil étranger qui vient gentiment lui parler de choses qui lui sont étrangement familières. Tout ce que je sais d’elle, longtemps ça la stupéfait, peut-être même inquiété parfois. Mais il arrive un âge ou l’on n’est jamais inquiet longtemps. Qu’a-t-on à perdre quand on a déjà tout perdu ?

Mais c’est oublier que l’on a toujours quelque chose à perdre.

Les médecins, les gériatres, tous m’ont prévenue de longue date. La prochaine étape. L’indifférence de plus en plus grande au réel, la perte de l’usage de la parole, l’enfermement intérieur.

C’est le silence qui désormais règle nos pas. C’est en silence qu’elle ne me voit pas assis à ses côtés. C’est ce silence qui lentement la dérobe à ma présence.

Je la regarde s’enfoncer seule dans cette bulle, là où ni mes bras ni ma voix ne portent, comme un navire qui lentement fait naufrage. Et je reste là, les bras ballants, confronté à ma terrible impuissance, incapable de lui porter secours. Elle est désormais seule au-delà du miroir.

À quoi ressemble le monde lorsque tout dans ce monde nous est étranger, quand rien de ce qui se présente à nous ne nous est familier ? Tout est péril, tout est angoisse. Ou alors peut-être le monde se poursuit en elle, un monde fait de souvenirs et où des personnes mortes depuis longtemps viennent nous tenir compagnie. Peut-être est-ce mieux ainsi. L’amour que les fantômes nous offrent est encore de l’amour.

En vérité, je n’en sais rien. Je suis désormais en déca de sa ligne d’horizon, hors de sa vue. Elle emporte avec elle la mémoire d’un monde qui n’est plus, et que tout le monde a oublié. Elle s’efface de la réalité, et il ne reste plus que le souvenir d’une mécanique de chair et de sang, des bras qui m’ont bercé enfant, un refuge qui désormais m’est définitivement interdit.

Pour que la vie survienne, il faut peut-être que la vie s’efface. Mais de quoi suis-je coupable si moi je trouve cela injuste ?

Je me souviens. Elle ajustait son voile, et d’un air de reproche me disait « Nous sommes de ceux qui ne peuvent compter sur personne. » Et elle ajoutait, théâtrale comme seul peut l’être le fatalisme arabe, « Rien ne nous a été épargné, rien ne nous sera pardonné. » Je levais les yeux au ciel, tout en sachant que j’avais tort. Ma vie n’avait alors été qu’une fraction de la sienne, et elle m’avait déjà donné de bonnes raisons de la croire sur parole.

Dans la salle d’attente, une petite télévision diffuse une chaine d’information en continu. Le son est coupé, si bien que les gesticulations des invités sur le plateau prennent une allure comique et ridicule. En filigrane, on comprend qu’il serait de bon ton d’avoir peur, que l’actualité exige de nous une gravité exceptionnelle. Moi, je n’entends que du bruit blanc, du bruit qui succède au bruit, pour le plaisir de faire du bruit, comme des enfants qui hurlent d’une peur convenue dans une attraction foraine.

On ne dit pas assez l’attrait de la destruction, le plaisir du vertige de la catastrophe, le désir en chacun de nous de faire place nette. Et la schadenfreude.

Ma mère ne voit rien de tout cela. Les enjeux de ce monde ne la concernent plus. « Nous sommes de ceux qui ne peuvent compter sur personne », m’aurait-elle probablement asséné. La vie en suspension, l’épochè permanente.

Je sais ce que j’aurai répondu.

« Nous sommes de ceux qui ne peuvent compter sur personne, c’est vrai, mais nous sommes de ceux sur qui on peut compter. » Parce qu’il faut bien que quelqu’un quelque part tienne debout. Parce qu’il suffit d’une poignée d’hommes non pas pour sauver le monde, mais pour lui donner une raison d’être.

Il se fait tard. On me fait comprendre qu’il est temps de partir, Monsieur. Les soins, le diner, tout ça. Une dernière étreinte, quelques mots doux que je susurre à son oreille, et son indifférence comme fin de non-recevoir. Mais c’est ça l’espoir, l’espoir qu’en dépit des apparences, les mots traversent même les murs les plus épais, et que par capillarité, ils parviennent un jour à destination.

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La part des choses

Il y aura toujours quelqu’un qui voudra t’assassiner. Parce que ta peau n’est pas de la bonne teinte, parce que ton nom n’est pas d’ici, parce que tes yeux sont bleus quand les leurs sont noirs, ou noirs lorsque les leurs sont bleus. Et que dieu, ou ce qui lui fait office, te préserve de naitre albinos, ou sourd, ou muet, ou différent. Pas assez de ceci, ou un peu trop de cela. Un rien suffit.

Ou encore ce sera parce que tu ne crois pas aux bons dieux, ou que tu ne crois pas, ce qui pour eux revient au même. Ils te reprocheront d’avoir tes racines dans le ciel, d’être un enfant du vent. Ils voudront t’interdire de fouler le sol qui était pourtant là bien avant que le premier homme y dépose ses pas, et qui sera encore là longtemps après la dernière marche.

Peut-être seront-ils envieux de ton bonheur parce qu’ils ne sont pas heureux et n’ont jamais su l’être, ou alors ils prendront ombrage du malheur qui t’afflige, car il les force à remettre en question le peu qu’ils pensent posséder. Ils diront que ton éloquence les insulte, et que ton silence les offense.

Ils te demanderont de prendre parti pour l’injustice, ou alors de la subir si tu refuses. Ils apporteront la guerre là où tu essaies de vivre en paix. Ils refuseront la paix, car ils ne connaissent que la guerre. Si tu penses trop, si tu portes en toi le savoir, si tu l’offres sans contrepartie, ils diront que tu es subversif, que tu sèmes la discorde, que tu dois disparaitre.

Partout, la même rengaine. Nulle part, le repos. Quoi que tu fasses, qui que tu sois, quelqu’un quelque part y verra une abomination. Le monde est ainsi fait que certains pensent ne pas pouvoir vivre tant que tu ne seras pas mort, combien même rien ne te soit plus cher que de préserver la leur de vie.

Et systématiquement, c’est l’innocence que l’on assassine. Comment pourrait-il en aller autrement ?

Ce monde tel que tu le découvres, je ne l’ai pas fait. Il n’est pas à mon image, et je le regrette. On y trouve parfois la paix, rarement la justice. L’amour y sert de consolation, mais c’est une eau qui n’éteint pas la soif.

L’enfer n’existe pas, pour la simple raison qu’il n’a nul besoin d’être, puisque les hommes savent si bien en faire un du monde.

Je n’ai pas de réponses. Et je t’invite à te méfier de tous ceux qui prétendront le contraire.

Certes, la vaste majorité des hommes seront indifférents à ta vie. Parfois, tu y verras une chance. Un jour, lucide, tu comprendras que c’est dans cette indifférence que tu penses salvatrice que le mal puise sa source. C’est d’indifférence que le monde crève.

Ce qui fait d’un homme un homme, ce qui fera de toi un homme, ce n’est pas de ne pas prendre part à cette mécanique. Il ne suffit pas d’être bon. Il ne suffit pas de ne pas contribuer à perpétuer l’injustice. Encore te faudra-t-il trouver la force de t’y opposer, de refuser les idées prêtes à porter et le confort qu’elles procurent. Il te faudra trouver une morale qui ne tienne sur rien d’autre que les fondements même de ton humanité. Il te faudra vivre ta différence non comme une affliction, ni comme une force, mais comme la simple expression de l’altérité en chacun de nous.

Il te faudra savoir reconnaitre le dogme quand elle prétend être une pensée, et la pensée qui se cache dans les moindres choses.

Être un homme, ce n’est ni mourir vieux ni posséder beaucoup. Encore faut-il avoir vécu, et la vie ne se mesure pas aux années.

Il y aura toujours quelqu’un qui voudra t’assassiner. Parce que tu n’es pas tout à fait né du sang d’ici, ni tout à fait pétri du sang de là-bas. Ce n’est pas un cadeau qu’un tel héritage, je le sais bien. Mais les héritages sont faits pour être dilapidés. Tu ne dois allégeance à personne d’autre qu’à toi-même, et cette liberté est un bien précieux.

Ce sang qui coule en toi, et que tant voudront verser à l’autel de leurs folies, c’est celui de l’humanité. Tant que jamais tu ne vois en l’autre un sang inférieur au tien, tant que tu sais que nous baignons tous dans le même fleuve gonflé de larmes, alors tu seras un homme, mon fils.

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