Dans un monde qui fait de la crise un spectacle permanent, et dans lequel le malheur est devenu un fonds de commerce comme un autre, il est devenu impossible d’être heureux sans éprouver la culpabilité de l’être. Je ne parle pas du bonheur glacé que l’on exhibe à la télévision à grand coup de musique populaire et de rires préenregistrés. Le bonheur n’est pas à vendre. Mais plus la recherche de la joie nous préoccupe, et plus le bonheur, le vrai, est suspect.

On n’imagine plus le bonheur que comme au mieux le signe d’une compromission, au pire le fruit d’une spoliation. Et puisque la crise (quel que soit le nom qu’on lui donne à un instant donné) est la seule fiction officiellement autorisée, être heureux, c’est donc nécessairement être heureux aux dépens des autres. « Ca va » n’est une réponse acceptable que si l’on y devine cette retenue qui signifie « Ca va moyen, mais on fait aller. »

Dans le monde d’aujourd’hui, être heureux est indécent, et donc, en toute logique, parfaitement subversif.

Les conditions de cette impasse sont sémantiques. C’est dans le langage que se noue l’enjeu de notre temps. Il suffit de se pencher sur les injonctions qui occupent l’espace public, les médias, les murs de nos cités, les conversations dans les transports en commun, ce qui se dit à mots couverts ou à voix haute, pour percer à jour l’ordre qui nous est fait de subir la réalité.

Le monde est violent, l’économie aveugle, la nature bafouée, l’humanité en perdition. C’est chacun pour soi, tu comprends, marche ou crève. Ils veulent notre peau. Ils ne sont pas comme nous. Ils prennent tout et ne donnent rien.
Et peu importe qui se cache derrière ce « ils ». Le message est le même, sa structure opère à l’identique, son effet est sans appel : dans ces conditions, le bonheur est une illusion.

Et c’est vrai qu’ils veulent notre peau. Qui ? Tous bien sûr. Dans l’état actuel des choses, ne nous voilons pas la face, quelqu’un quelque part a de bonnes raisons de vous exploiter, de vous manipuler, de vous mentir, de vouloir votre mort. Enfin, bonnes, on se comprend. Cette personne a les siennes, et malheureusement, ça lui suffit.

Suffire. Voilà bien l’un des mots qui nous assassinent sans en avoir l’air. La suffisance, l’indifférence, l’ignorance qui en découle. Cette façon d’être qui se contente de son sort, du moment qu’il est meilleur que celui de son voisin. Malheureusement, ce bonheur-là est en papier mâché, il ne suffit jamais.

La subversion est un refus. Le refus de l’évidence. Le rejet des simplismes. La résistance à la réduction. Être subversif, c’est clamer que demain existe, qu’il n’a pas besoin d’être apocalyptique, et qu’il ne le sera que si nous le voulons bien. Être heureux aujourd’hui, ce n’est pas fermer les yeux, c’est juste prendre un peu d’avance.

Je laisse à d’autres le commerce de la peur qui paralyse les lapins dans le faisceau des faits divers, le grand déballage des identités mortes que l’on accroche à sa cravate comme le boucher le fait de sa viande froide, les fictions que l’on monte les unes contre les autres et que l’on met en scène à la façon des matchs de catchs américains.

À défaut d’être serein, je veux être un homme heureux. Et si le malheur frappe à ma porte – il le fera bien un jour ou l’autre – alors il prendra sa part, ni plus, ni moins. Mais rien ne saurait me détourner de ce désir fondamental, de cette subversion moderne : Je veux être un homme heureux, parce que c’est ainsi que l’on fait le bonheur autour de soi.

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