beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: October 2016

Le bonheur comme subversion

Dans un monde qui fait de la crise un spectacle permanent, et dans lequel le malheur est devenu un fonds de commerce comme un autre, il est devenu impossible d’être heureux sans éprouver la culpabilité de l’être. Je ne parle pas du bonheur glacé que l’on exhibe à la télévision à grand coup de musique populaire et de rires préenregistrés. Le bonheur n’est pas à vendre. Mais plus la recherche de la joie nous préoccupe, et plus le bonheur, le vrai, est suspect.

On n’imagine plus le bonheur que comme au mieux le signe d’une compromission, au pire le fruit d’une spoliation. Et puisque la crise (quel que soit le nom qu’on lui donne à un instant donné) est la seule fiction officiellement autorisée, être heureux, c’est donc nécessairement être heureux aux dépens des autres. « Ca va » n’est une réponse acceptable que si l’on y devine cette retenue qui signifie « Ca va moyen, mais on fait aller. »

Dans le monde d’aujourd’hui, être heureux est indécent, et donc, en toute logique, parfaitement subversif.

Les conditions de cette impasse sont sémantiques. C’est dans le langage que se noue l’enjeu de notre temps. Il suffit de se pencher sur les injonctions qui occupent l’espace public, les médias, les murs de nos cités, les conversations dans les transports en commun, ce qui se dit à mots couverts ou à voix haute, pour percer à jour l’ordre qui nous est fait de subir la réalité.

Le monde est violent, l’économie aveugle, la nature bafouée, l’humanité en perdition. C’est chacun pour soi, tu comprends, marche ou crève. Ils veulent notre peau. Ils ne sont pas comme nous. Ils prennent tout et ne donnent rien.
Et peu importe qui se cache derrière ce « ils ». Le message est le même, sa structure opère à l’identique, son effet est sans appel : dans ces conditions, le bonheur est une illusion.

Et c’est vrai qu’ils veulent notre peau. Qui ? Tous bien sûr. Dans l’état actuel des choses, ne nous voilons pas la face, quelqu’un quelque part a de bonnes raisons de vous exploiter, de vous manipuler, de vous mentir, de vouloir votre mort. Enfin, bonnes, on se comprend. Cette personne a les siennes, et malheureusement, ça lui suffit.

Suffire. Voilà bien l’un des mots qui nous assassinent sans en avoir l’air. La suffisance, l’indifférence, l’ignorance qui en découle. Cette façon d’être qui se contente de son sort, du moment qu’il est meilleur que celui de son voisin. Malheureusement, ce bonheur-là est en papier mâché, il ne suffit jamais.

La subversion est un refus. Le refus de l’évidence. Le rejet des simplismes. La résistance à la réduction. Être subversif, c’est clamer que demain existe, qu’il n’a pas besoin d’être apocalyptique, et qu’il ne le sera que si nous le voulons bien. Être heureux aujourd’hui, ce n’est pas fermer les yeux, c’est juste prendre un peu d’avance.

Je laisse à d’autres le commerce de la peur qui paralyse les lapins dans le faisceau des faits divers, le grand déballage des identités mortes que l’on accroche à sa cravate comme le boucher le fait de sa viande froide, les fictions que l’on monte les unes contre les autres et que l’on met en scène à la façon des matchs de catchs américains.

À défaut d’être serein, je veux être un homme heureux. Et si le malheur frappe à ma porte – il le fera bien un jour ou l’autre – alors il prendra sa part, ni plus, ni moins. Mais rien ne saurait me détourner de ce désir fondamental, de cette subversion moderne : Je veux être un homme heureux, parce que c’est ainsi que l’on fait le bonheur autour de soi.

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Si bémol

Dans ma rue, il y a un magasin spécialisé dans la musique qui ne vend que des pianos. Des pianos droits, des pianos à queue, de toutes marques, finitions, et tailles. Lorsque je passe devant les grandes baies vitrées, chaque modèle semble inviter le regard, brillant sous la lumière, le clavier offert, lascivement endormi, n’attendant plus que le toucher d’un virtuose. De l’entrée s’échappent parfois quelques notes plus ou moins assurées selon le talent du client, gammes et portées que la circulation étouffe rapidement.

Je n’ai jamais su jouer du piano. Je n’ai du reste reçu aucune éducation musicale digne de ce nom. Je me souviens de la flute au collège, et de mes doigts maladroits. Mais le solfège est oublié, je ne saurai lire une partition, et encore moins la jouer. Pourtant, chaque jour, je passe devant ce commerce, et je m’attarde plus que de raison.

Je n’ai jamais su non plus faire de la moto. Une question d’équilibre, ou de son absence. Je dis ça parce que chaque matin je croise la vendeuse du magasin de piano, et qu’elle vient en moto. Une belle moto italienne, à la robe rouge chrome, dont l’élégance semble habiller une force contenue. Elle gare sa machine à portée de vue de la baie vitrée, mais un peu à l’écart, comme pour ne pas voler la vedette aux lourds pianos laqués. Sa chevelure s’échappe de son casque avant de révéler son visage. Quand je repasse le soir, la moto n’est plus là, et le magasin est fermé.

Alors le soir, je fais la liste de toutes les choses que je ne sais pas faire. Je ne sais pas jouer du piano. Je ne sais pas piloter une moto. Je ne sais pas pécher, ou me battre, ou faire du feu. La liste est longue. Et encore plus longue celle de mes incertitudes. Je ne sais pas si je suis beau ou laid. Je ne sais pas si je suis plus ou moins intelligent – que quoi d’ailleurs, je ne sais pas non plus. Je ne sais pas si je sais faire l’amour.

Faire l’amour, je l’ai déjà fait bien sûr. Mais sait-on jamais si on le fait bien ? Je veux dire, jamais une femme ne s’est plainte, jamais je n’ai eu la sensation de mal faire – faire mal parfois, ça m’est arrivé bien sûr, comme à chacun (enfin je crois). Mais on ne sait jamais vraiment, pour de vrai, à 100%. Car si jamais aucune des femmes qui ont traversé ma vie ne s’est ouvertement complainte, aucune jamais n’est restée longtemps. Au bout d’un moment, il me semble raisonnable de se poser des questions.

Ces nuits-là, je fais des rêves étranges. Je fais l’amour à une femme dont je ne distingue pas le visage parce qu’elle porte un casque intégral. Elle est nue, mais sa peau est marquée de grandes stries colorées rouges et noires, une combinaison tatouée de la tête aux pieds. Un air de piano nous accompagne, une fugue sans aucun thème particulier. Je la reconnais, mais le nom du compositeur m’échappe. Ça m’agace, mais la femme à qui je fais l’amour ne m’écoute pas. Elle me chevauche avec force, prenant appui avec ses mains sur mon torse. Je réalise que dans le fond, c’est elle qui me fait l’amour. Elle et toutes les autres. Je n’ai jamais fait l’amour, je me suis laissé faire. Je n’ai jamais été vivant. Alors je pleure, et la musique change, et je me réveille.

Hier matin, la fille à la moto n’est pas venue. Le magasin a ouvert, et c’est un autre vendeur qui s’en est chargé. Ce matin aussi. Alors, à la pause déjeuné, je suis revenue dans ma rue, et pour la première fois en deux ans, je suis rentré dans le magasin de piano.

Le vendeur, affable et élégamment habillé, est venu m’accueillir. Il n’y avait pas d’autres clients, et le silence régnait dans le hall d’exposition. « Excusez-moi, lui dis-je, mais je suis passé la semaine dernière, et j’ai vu une vendeuse qui m’a parlé d’un piano d’occasion bon marché…
– Ah, je regrette monsieur, mais nous ne faisons pas d’occasion. Peut-être vous parlait-elle d’un site web ?
– Peut-être, je ne me souviens plus. Est-elle disponible ?
– Malheureusement, cette vendeuse nous a quittés…
– Ah, c’est dommage, répondis-je sans simuler mon affliction.
– Oui, elle est plus passionnée de moto que de piano, voyez-vous. Elle prépare un tour d’Europe avec sa Ducati. Mais je peux la rappeler, peut être qu’elle se souviendra de vous ? »

Je retiens son bras au moment où il sort son téléphone portable. Je bredouille une excuse quelconque. « Non, ça ira, ce n’est pas très grave… Oui, je reviendrai voir votre offre… Je dois y aller, on m’attend. » Enfin, quelque chose du genre. Dehors, il fait beau. Un camion se fraye un passage dans la circulation à grand coup de klaxon. Je marche un peu au hasard, un peu en direction du travail quand même. La vie se fait sans moi, et je me demande encore pour combien de temps.

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