Lucas est le frère que je n’ai pas eu. Le mien, le vrai, je ne l’ai pas connu. Il est mort deux ans avant ma naissance. C’est à peine si je sais son nom. Je ne sais même pas comment il est mort, ni ou est enterrée sa dépouille. Ma mère n’était pas très bavarde. C’est étrange de se dire qu’on a un frère mort, et qu’on ne peut même pas aller sur sa tombe verser un verre de vodka à sa santé. Il doit se sentir seul depuis le temps. Parfois, je me sens coupable de négligence. Puis je me souviens que je ne sais pas non plus ou mon père est enterré.

Mais Lucas, lui, est le frère que je n’ai pas eu. Il m’est tombé dessus comme tombent les bénédictions venues du ciel : sans égard pour ce qui se trouve en dessous. J’avais 11 ans, il en avait 10. Nous venions d’emménager, et je faisais le tour du jardin de la copropriété. Je ne l’avais pas vu caché sur une branche du sapin. Il a sauté sur moi par surprise. Projeté au sol, je me suis retourné, prêt à me défendre. Il a dit « Salut ! Tu veux grimper avec moi ? » et sans attendre ma réponse, il est remonté sur sa branche.

Lucas n’était pas du genre bavard non plus. Je dois les attirer, les taiseux. Mais il était malin. Il savait fabriquer des pièges pour les oiseaux, des armes avec ce qui trainait dans le débarras, des cerfs-volants de fortune et l’hiver, des luges en carton. Quand on se lassait de jouer, on allait trainer le long des berges, ou on faisait le mur de l’école pour jouer au ballon dans la cour de récré. Nous parlions peu, ou alors avec les yeux, de cette manière sauvage qu’ont les esprits proches de se parler sans un mot.

Nous n’étions pas populaires, ni l’un ni l’autre. Nous ne l’avons jamais été. Aucun garçon ne se joignait à nous. Les autres bandes se faisaient la guerre, mais on nous fichait la paix. Nous étions ou trop farouches, ou trop différents, deux étrangers qui ne sont pas du coin. Il ne faisait pas bon à l’époque venir d’ailleurs. Ça n’a pas beaucoup changé.

Lucas est devenu le frère que je n’avais pas eu, et j’ai remplacé le sien. Son frère n’était pas mort, mais c’était un peu tout comme. Ils avaient tous les deux été placés dans des familles d’accueil différentes, et aucune des deux n’avait les moyens (ou ne voulaient les avoir) de payer le train pour qu’ils puissent se voir. Il ne faut pas croire, Lucas n’en était pas plus malheureux. C’était juste dommage et triste, comme disait la vieille ronchon qui habitait au premier étage. C’est ça, les adultes. Ils reconnaissent la peine, haussent les épaules, puis passent leurs chemins.

À l’école, nous avons vite été séparés. J’avais des facilités sur lesquelles je me reposais en bon fainéant. On me mit devant, soi-disant pour me motiver. Lucas lui, avait pris l’école en grippe. Il n’était pas méchant, il ne foutait pas le bazar. Juste, la classe se déroulait sans lui. Il s’était fabriqué un monde intérieur, qu’il n’aurait jamais su décrire, mais dans lequel il pouvait se réfugier des heures durant. J’étais envieux, tant la classe n’était pour moi qu’un lent calvaire. Je fis des efforts pour empirer mes notes, mais ce ne fut pas suffisant. À la fin de la première année, il redoubla tandis qu’on me laissait passablement passer.

Lucas s’en foutait, et moi aussi j’avoue. Beaucoup plus tard, j’ai compris que nous subissions à l’époque un ordre que nous n’avions ni choisi ni reconnu. Ce monde s’était fait sans nous, il continuera de se faire sans nous. Pour éviter les problèmes, nous allions docilement aux cours. Mais la vie, la vraie, la nôtre, était ailleurs.

Et c’est ainsi que passèrent ces premières années de fraternité, jusqu`à l’été de nos 14 ans…

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