beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: August 2016

Lucas

Lucas est le frère que je n’ai pas eu. Le mien, le vrai, je ne l’ai pas connu. Il est mort deux ans avant ma naissance. C’est à peine si je sais son nom. Je ne sais même pas comment il est mort, ni ou est enterrée sa dépouille. Ma mère n’était pas très bavarde. C’est étrange de se dire qu’on a un frère mort, et qu’on ne peut même pas aller sur sa tombe verser un verre de vodka à sa santé. Il doit se sentir seul depuis le temps. Parfois, je me sens coupable de négligence. Puis je me souviens que je ne sais pas non plus ou mon père est enterré.

Mais Lucas, lui, est le frère que je n’ai pas eu. Il m’est tombé dessus comme tombent les bénédictions venues du ciel : sans égard pour ce qui se trouve en dessous. J’avais 11 ans, il en avait 10. Nous venions d’emménager, et je faisais le tour du jardin de la copropriété. Je ne l’avais pas vu caché sur une branche du sapin. Il a sauté sur moi par surprise. Projeté au sol, je me suis retourné, prêt à me défendre. Il a dit « Salut ! Tu veux grimper avec moi ? » et sans attendre ma réponse, il est remonté sur sa branche.

Lucas n’était pas du genre bavard non plus. Je dois les attirer, les taiseux. Mais il était malin. Il savait fabriquer des pièges pour les oiseaux, des armes avec ce qui trainait dans le débarras, des cerfs-volants de fortune et l’hiver, des luges en carton. Quand on se lassait de jouer, on allait trainer le long des berges, ou on faisait le mur de l’école pour jouer au ballon dans la cour de récré. Nous parlions peu, ou alors avec les yeux, de cette manière sauvage qu’ont les esprits proches de se parler sans un mot.

Nous n’étions pas populaires, ni l’un ni l’autre. Nous ne l’avons jamais été. Aucun garçon ne se joignait à nous. Les autres bandes se faisaient la guerre, mais on nous fichait la paix. Nous étions ou trop farouches, ou trop différents, deux étrangers qui ne sont pas du coin. Il ne faisait pas bon à l’époque venir d’ailleurs. Ça n’a pas beaucoup changé.

Lucas est devenu le frère que je n’avais pas eu, et j’ai remplacé le sien. Son frère n’était pas mort, mais c’était un peu tout comme. Ils avaient tous les deux été placés dans des familles d’accueil différentes, et aucune des deux n’avait les moyens (ou ne voulaient les avoir) de payer le train pour qu’ils puissent se voir. Il ne faut pas croire, Lucas n’en était pas plus malheureux. C’était juste dommage et triste, comme disait la vieille ronchon qui habitait au premier étage. C’est ça, les adultes. Ils reconnaissent la peine, haussent les épaules, puis passent leurs chemins.

À l’école, nous avons vite été séparés. J’avais des facilités sur lesquelles je me reposais en bon fainéant. On me mit devant, soi-disant pour me motiver. Lucas lui, avait pris l’école en grippe. Il n’était pas méchant, il ne foutait pas le bazar. Juste, la classe se déroulait sans lui. Il s’était fabriqué un monde intérieur, qu’il n’aurait jamais su décrire, mais dans lequel il pouvait se réfugier des heures durant. J’étais envieux, tant la classe n’était pour moi qu’un lent calvaire. Je fis des efforts pour empirer mes notes, mais ce ne fut pas suffisant. À la fin de la première année, il redoubla tandis qu’on me laissait passablement passer.

Lucas s’en foutait, et moi aussi j’avoue. Beaucoup plus tard, j’ai compris que nous subissions à l’époque un ordre que nous n’avions ni choisi ni reconnu. Ce monde s’était fait sans nous, il continuera de se faire sans nous. Pour éviter les problèmes, nous allions docilement aux cours. Mais la vie, la vraie, la nôtre, était ailleurs.

Et c’est ainsi que passèrent ces premières années de fraternité, jusqu`à l’été de nos 14 ans…

2+
Partagez votre lecture:

Percolation

Le percolateur faisait un boucan abominable, à mi-chemin entre le sifflet de chemin de fer et l’alarme incendie, mais c’était d’abord le parfum du café qui frappait les sens en premier. On n’entrait pas dans l’arrière-salle, on se frayait un chemin dans les arômes. Au fond de la pièce, deux énormes torréfacteurs tournaient jour et nuit, et la chaleur était telle que l’on n’avait pas besoin de chauffer l’hiver. Le reste de l’espace était occupé par des petites tables carrées et des chaises en bois, disséminés apparemment aléatoirement, sauf pour les habitués qui savaient naturellement qui allait s’asseoir où et quand.

Les jours de pluie, je venais me réfugier ici. J’étais devenu un de ces habitués solitaires qui ne parlent à personne, mais que tout le monde reconnait. Je faisais partie du décor, au même titre que l’ameublement, et, les jours où en moi rien ne semblait à sa place, je trouvais du réconfort dans cette idée.

La petite serveuse – elle ne devait pas faire plus d’1m55 – me servit une tasse de café Java bleue, que je bus en m’efforçant de garder chaque gorgée aussi longtemps que possible en bouche. La chaleur venait bruler mon palais, tandis que l’amertume s’installait pour longtemps en bouche. La radio que personne n’écoutait passait un air de musique populaire en vain. Le brouhaha et le bruit des tasses s’entrechoquant couvraient la majorité des hautes fréquences, si bien que la voix du chanteur se mêlait indistinctement au vacarme.

Les petites blessures de l’enfance font les grandes cicatrices des adultes. Les jours tristes, je m’imaginais sortir mon cœur de ma poitrine (sans qu’une seule goutte de sang ne soit versée) et, le posant face à moi sur la table, énumérer chacune de ces entailles et chacune de ces traces. Ici, c’est le jour où ma mère m’a giflé en public dans la cour de la récréation. Là, celui où j’ai cassé par accident ma petite voiture préférée. Plus tard, il y aura le jour où elle m’a quitté, celui où je me suis fait agresser, et les petites aussi, les petites défaites et les trahisons. Quant à la grande, celle qui taille l’organe de part en part, c’est la nuit où mon père est mort.

Mon cœur, indifférent à mon regard qui l’assaille de questions et au parfum du café, garde ses secrets. Il se contente de battre comme on donne la mesure, régulier comme une horloge, sûr de lui et de son rôle. Le cœur n’est pas un bon compagnon de bavardage. Je crois qu’il préfère le vin, mais j’ai le vin mauvais. Alors je le range, comme si de rien n’était, bien au chaud dans ma poitrine, et je reprends un second café.

Il arrive parfois que quelqu’un vienne interrompre mon train de pensée. Parfois c’est pour me saluer brièvement, parfois c’est pour une chaise, souvent c’est pour un renseignement. Je me dis parfois que j’ai une tête d’homme bien renseigné. Je peux me promener dans la rue, dans une gare, n’importe où en fait, il y aura toujours quelqu’un pour venir me demander un renseignement, ou un chemin. Alors, je m’applique. Je fais de mon mieux. Parfois, je mens. Alors, le renseigné repart satisfait, et moi je l’observe partir en me demandant pourquoi il ne m’a pas demandé mon nom. À croire que si je n’ai pas une tête d’assassin, je n’ai pas non plus le profil du mec avec qui tu veux sympathiser.

Mais la plupart du temps, je garde le silence, et mon café me tient compagnie. Le silence, c’est une chose dangereuse, pour soi, et surtout pour les autres. Il est possible de se servir du silence comme on le ferait d’une lame parfaitement aiguisée. On se tait, on se blesse. On n’en parle plus, et on saigne de plus belle. Le silence est impérieux. L’amour est un jeu qui se joue à deux, et à la fin, c’est toujours le silence qui gagne. On prend des coups qui ouvrent à nouveau les brèches du passé, et, sans savoir pourquoi, on saigne des larmes de nouveau. On ne cicatrise jamais tout à fait, on change, on fait avec.

Je garde le silence, et le silence garde mes secrets. Ceux qui rongent de l’intérieur comme ceux qui libèrent. Je fais le tour des clients autour de moi. Étrange confrérie qui vient noyer ses secrets dans le café. Dehors, la pluie ébruite la colère des cieux, tandis que son eau claire détrempe les façades noircies par le temps. Le percolateur, indifférent à notre présence, poursuit sa tâche de condenser au plus fin toute l’essence de notre amertume.

1+
Partagez votre lecture:

© 2017 beau: adj m.

Theme by Anders NorenUp ↑