« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose…
Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. »

– Antoine de Saint-Exupéry

Alors voilà. Voici venu le temps du rêve interrompu, du vol ajourné, du sang versé sans raison. Les mots se bousculent, mais pas un n’est à la hauteur. Cassandre s’est tue, la réalité devance ses prémonitions. Le bruit blanc du vacarme recouvre le silence, et la nuit ne suffit plus à panser le jour. Du reste, penser tout court s’est fait rare. On ne pense plus monsieur. On ne pense plus, on assassine.

Je fais la liste de toutes les raisons pour lesquelles on pourrait vouloir me tuer. La liste est longue, les candidats indénombrables, et peu importe qu’aucune des raisons ne soit juste ou n’en vaillent la peine. Le meurtre n’a jamais eu besoin de raisons. Mais parmi celles-ci, il y en a une qui me fait frémir plus que toutes les autres. Pour rien. Celle que l’on m’assassine pour rien de plus que le hasard d’avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. C’est une mort absurde, et de là parfaitement à l’image de notre temps.

Il est mal avisé celui qui présume de l’avenir d’un homme à partir de son passé. Nous passons notre temps à faire mentir nos circonstances, à prendre le destin par surprise. Bien malin celui qui sait de quoi est fait l’avenir de son voisin, de ses proches, de ses collègues, de ses enfants ou même le sien. L’avenir, par nature incertain, est devenu si obscur qu’il se confond désormais avec la nuit. Ça tombe bien. De toute façon, plus personne n’en parle, de l’avenir, et plus personne n’y pense en vérité. Nos souffles sont suspendus, et nos rêves avec.

Le mensonge et l’insignifiant occupent l’espace laissé vacant. C’est que la vérité n’est pas belle à voir. Pour vous en convaincre, lisez donc. De tout temps, les assassins ont aimé la poésie autant que les poètes ont haï les assassins. C’est dans le fond assez logique. Le meurtre sans raison partage avec l’art la considération esthétique, la gratuité du geste absolu, l’ambition de l’évènement qui vient dérailler le quotidien. L’art, quand il n’est ni marchand ni divertissement, attente à l’ordre établi. La révolution et la poésie marchent main dans la main.

Seulement, les uns peignent avec de l’encre, les autres ruinent avec du sang. Le nôtre, le leur, peu leur importe dans le fond, du moment qu’ils ajoutent du vide au vide, du moment qu’ils réussissent à passer de la prophétie aux faits, même si pour cela il a fallu qu’ils l’autoréalisent eux même. La violence appelle la violence, et c’est un cercle sans fin.

Ce n’est pas nouveau pour autant. Il faut être naïf et ignorant pour s’imaginer que le monde a un jour été différent. Le monde n’est beau que parce que nous le rêvons ainsi. Mais c’est parce que nous le rêvons ainsi que nous pouvons garder l’espoir de le faire beau. Ce qui me désole, ce n’est pas tant la violence que sa conséquence la plus profonde, le naufrage de nos rêves, et de nos espoirs avec.

C’est de désir, ou pour être précis de son absence que notre société est malade. Nous crèverons d’ennui longtemps avant de mourir par obsolescence. Ce n’est pas d’une identité que nous avons besoin. On ne fonde pas une identité sur une fiction, aussi historique soit-elle. C’est de rêver à nouveau l’avenir. De mettre au défi nos conditions, et d’admettre que nous pouvons, collectivement, mieux faire.

Mais ce moment-là n’est pas encore venu. Les rêveurs s’astreignent au silence, personne ne veut les écouter. La parole est aux marchands de peur, aux charognards de l’actualité, à la médiocrité qui s’imagine qu’elle pense, aux autofictifs qui se contentent satisfaits de proclamer que le monde est laid sans se donner la peine de dire qu’il est possible de le faire différent. Il faudra s’enfoncer plus loin dans cette nuit, boire la ciguë jusqu’à la lie, manquer de s’étouffer. Pour l’heure, les nouvelles utopies restent cryptées, tapies dans l’ombre. Elles attendent, et nous avec.

Ce sera encore long. Mais ce jour viendra.


« L’heure la plus sombre est celle qui vient juste avant le lever du soleil. »

– Paulo Coelho

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