Je me souviens encore de mes rêves d’enfants. La lumière y était vive, les couleurs intenses, les joies plus vastes, et la peur plus effrayante. Ils étaient brillants comme brillent les reflets spéculaires du soleil à la surface de l’eau. Ils étaient sombres comme l’est la nuit l’instant précis suivant la chute de l’éclair. En grandissant, cette pureté s’est ternie au contact du temps, oxydée par la lente érosion de soi. Mes rêves sont devenus plus étroits, moins lumineux, à mon image peut-être.

Et puis un jour, j’ai arrêté de rêver.

Je n’ai jamais douté une seule seconde de notre nature imparfaite. La vie est une longue chute le long du temps. En chemin, nous recevons des coups qui nous abiment avant l’heure. Ce n’est pas une trajectoire sereine, ce n’est pas un vol d’oiseau. C’est une chute, fatale par nécessité, parce qu’il faut bien que cela s’arrête un jour.

Un jour, l’homme que j’aimais et que j’aime encore est parti avec une autre. C’est arrivé comme arrivent les accidents, par surprise et sans possibilité de retour. Un jour, nos vies basculent, et nous n’avons pas d’autre choix que de faire avec. Faire avec, c’est la définition même de vivre. Il est parti un matin, il m’appelé le soir même, et il n’est pas revenu.

On ne pardonne pas un coup pareil. On ne s’en remet pas vraiment non plus. On l’assimile à son histoire personnelle, contrainte et forcée par les évènements, et on essaie de survivre quand même. On change, un peu. Parfois, beaucoup.

C’est bête, mais en vérité, j’étais juste soulagée que nous n’ayons pas eu d’enfants. Notre histoire était arrivée à son terme, et il n’y aura pas d’épilogues interminables.

Ce n’est que trois semaines plus tard que j’ai réalisé cette étrange conséquence. J’avais arrêté de rêver. Ce n’est pas que je ne dormais plus – mes nuits étaient obscures et mon sommeil profond. Par contre, je ne faisais plus de rêves, pas même ceux qui mettent de l’ordre dans les souvenirs de la journée, et que l’on apprend à reconnaitre. Ce n’était pas non plus un déficit de mémoire. Je ne rêvais plus, il m’était donc impossible de me souvenir de rêves qui n’avaient pas lieu.

Chaque jour, chacun de nous absorbe une certaine dose de réalité. C’est une dose variable selon les jours et les contraintes de nos conditions, comme est variable notre capacité à absorber une dose plus ou moins forte. Nous ne sommes pas égaux à cet égard – l’égalité en tant qu’idée est une valeur morale, c’est-à-dire culturelle (c’est ce qui fait d’ailleurs d’elle quelque chose de précieux). La réalité nous irradie plus ou moins fortement, elle nous tue à petit feu.

Dépourvue de rêves, c’est la nature même de ma réalité qui a commencé à se dissoudre. J’ai commencé à percevoir l’invisible qui se cache au plein jour. Ce n’était pas des visions ni des objets imaginaires qui seraient venus occuper ma perception. C’était plutôt comme de voir la couleur des émotions, d’entendre la voix d’un endroit, de ressentir physiquement le contact des mots. Je suis devenue étrange parce que le monde est devenu étranger. Petit à petit, la raison n’a plus fait de sens. J’ai fait une overdose de réalité.

Démunie de mes moyens, je me suis découverte seule comme jamais je ne l’avais été auparavant. Ce vertige est infini.

J’ai dit que je l’aime encore, je suppose que je devrais dire que celui que j’aime, c’est celui que j’ai connu, et que cet homme n’est pas celui qu’il est devenu. Je l’aime encore, mais l’homme que j’aime est au-delà de l’horizon, au mieux un souvenir, au pire une idée. Parfois, au moment de rentrer chez moi, je ferme les yeux et je l’imagine m’attendre dans le salon. Parfois, je lui parle. Et puis j’ouvre les yeux.

Qu’il soit parti avec mon cœur, passe encore. À force de faire l’amour, une part de soi vit dans l’autre à jamais. Mais qu’il soit parti avec mes rêves, et ma capacité de les faire, voilà ce qui me semble injuste.

Peut-être que je me trompe. Peut-être que ce n’est pas de sa faute. Peut-être que je les ai juste égarés, perdu dans le métro ou dans le bus. Peut-être, ou peut-être pas. Et alors que je m’enfonce dans mon lit trop grand, fourbue mais incapable de rêver, je me demande combien de temps pourrai-je tenir, les yeux grand ouvert, irradié de réalité, avant de bruler incandescente, et de sombrer sans raison.

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