Je crois que tu te trompes. Laisse-moi t’expliquer pourquoi.

Je ne suis plus un homme jeune. L’ai-je jamais été ? Très tôt, on ne m’a pas laissé le choix. Le choix. Toute ma vie, je n’ai œuvré que pour l’avoir, et le préserver. Ce n’est pas simple. Il faut renoncer. À tout. Aux héritages qui nous engagent. Aux dieux qui nous consolent. Aux narrations qui écrivent nos vies. Aux possessions qui nous possèdent. Aux désirs qui nous oppriment. Et par-dessus tout, à la chaleur humaine, et aux liens qu’elle tisse.

C’est un chemin esseulé que celui que j’ai suivi. Ceux qui ont marché à mes côtés ne sont plus, ou se sont détournés il y a longtemps, fatigués et fourbus. La solitude, c’est le prix à payer pour rester libre.

Autrefois, je croyais qu’être libre signifiait être heureux. La preuve que j’ai été un homme jeune, autrefois. C’est faux. La liberté est une plaie vive qui jamais ne cicatrise. Pour croire à ce mythe, il faut être naïf, et n’avoir aucune idée de ce que le mot liberté recouvre. Pour le bonheur passe ton chemin, ce n’est pas au bout de celui-ci que tu le trouveras. Du bonheur, je suis passé à côté du mien, à de nombreuses reprises. J’ai moi aussi connu la tentation de baisser la garde, de souffler ne serait-ce que quelques nuits, j’ai pleuré pour l’amour et la promesse d’une vie confortable. Et à chaque fois, j’ai passé mon chemin.

Tu verras. On s’y fait, avec le temps.

Le chemin, je peux te le montrer. Libre à toi ensuite de le suivre, ou d’en choisir un autre. Le choix, tu vois. Peut-être que toi, tu pourras aller au bout. Les femmes ont une force que les hommes ne peuvent qu’envier. Soit tu existes comme le fétu de paille emporté par le vent, soit tu es le vent qui emporte les fétus de paille. Le vent n’a pas de forme, il n’a pas de nature propre, il n’est que le signe des énergies qui nous traversent. Comme lui, tu es insaisissable. Tu n’existes qu’au grand air.

Cette force, tu en portes la marque. Tu en es issue, je sais que tu le sais. Elle te retient éveillée la nuit, elle t’agite le jour. Elle fracasse malgré toi chacun de tes efforts. Tu te crois heureuse, tu te réveilles en larmes.

C’est vrai, je ne suis plus un homme jeune. Ma peau porte les stigmates de l’outrage du temps. Mes mains sont travaillées de sillons et de crevasses. J’ai la force de ceux qui pour vivre ont dû en faire commerce. Toi, tu es encore belle. Tes lèvres sont encore fraiches, tes seins miraculeux, ta souplesse celle d’une panthère noire. Seul ton regard trahit la femme que tu es déjà. Le même que celui que j’avais a ton âge. Tu n’as pas encore les mots, alors laisse-moi les dire pour toi. Non, ce n’est pas moi que tu aimes, mais la possibilité d’être vue et comprise telle que tu es. Mes mains ne souilleront pas ton corps, l’amour n’est pas pour le vieil homme.

Mais je veux bien te montrer mon chemin. Avant que la vie ne m’emporte, et que la mort ne vienne.

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