beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: May 2016

Dédales

Il t’arrivera de te perdre, il t’arrivera de ne plus savoir ni d’où tu venais, ni où tu souhaitais aller. Tu ne reconnaîtras ni les lieux de ton quotidien, ni les visages de tes proches, ni ton reflet dans les miroirs. Tu te sentiras étrange. Et étranger à toi-même, tu t’observeras perdu, comme on disperse son regard le long d’une lointaine ligne de crête à l’horizon.

Je n’ai pas toujours été une sorte de juif errant. Il fut un temps où j’avais un lieu que je pouvais nommer chez moi, il fut un temps où j’avais un nom et des papiers attestant que ce nom était bien le mien. Il fut un temps, mais le temps passe, et il s’en va sans un égard pour nous. Mon nom, on me l’a volé. Ma langue me fut interdite. Ma famille, mes proches, mes voisins furent chassés. On m’a exproprié de mon enfance.

Je dis on, sans grande conviction. Le bras des hommes est armé par l’air du temps. Il ne s’agit pas de circonstances atténuantes, non, mais mon destin brisé fut celui de tout un peuple. Je ne suis qu’un détail particulier dans une histoire générale, je ne suis qu’une goutte de sang dans un océan de larmes. J’en ai fait mon deuil il y a longtemps.

L’étranger, je l’ai d’abord été dans le regard des autres avant de le devenir à moi-même. C’est que les reflets sont convaincants, ils finissent par nous persuader d’être ce qu’ils veulent de nous. En vérité, nous sommes tous des étrangers, nous sommes tous de passage, et nous ne faisons que l’oublier. Sur nos mémoires mortes pleuvent les eaux du Léthé.

Lorsqu’on me demande d’où je viens, je réponds d’hier. Lorsqu’on me demande où je vais, je réponds demain. On ne me demande jamais mon nom. Parfois, des mains peu amènes me poussent dans le dos à presser le pas. Parfois, des bras croisés m’interdisent le passage. Rarement, on me donne une pièce, un quignon du pain, ou un peu d’eau. Mais le plus souvent, on se contente de m’ignorer sans même prétendre le faire par pudeur.

Privé du regard des hommes, le cœur s’étiole comme une fleur privée de soleil. Notre matière s’épaissit d’exister dans la pupille des autres. Sans ces lignes de vues qui dessinent nos contours, lentement nous perdons formes. Le brouillard prend possession du jour, et la nuit ne connait plus d’aubes dignes de ce nom. On se perd de vue. Le sol se dérobe, on perd pied peu à peu, et il n’y a pas d’équilibre possible sans point d’appui.

Alors, je marche. Pour ne pas tomber, je marche. Mes mains sont vides, alors j’allonge mon pas.

Il t’arrivera de te perdre, il t’arrivera de ne plus savoir ni d’où tu venais, ni où tu souhaitais aller. Je te le dis pour que tu le saches. N’alourdis pas ton cœur de ce que tes épaules ne pourront pas longtemps endurer. Tu ne reconnaîtras ni les lieux de ton passé, ni les visages dans la foule, ni ton reflet dans les flaques. Ne te retourne pas, n’écoute pas les ombres. Tu te sentiras étranger aux enjeux de ce monde. Et étranger à celui-ci, tu l’observeras perplexe, comme un regard se brouille à la vue d’un paysage familier et pourtant inconnu.

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Crépuscule

Je crois que tu te trompes. Laisse-moi t’expliquer pourquoi.

Je ne suis plus un homme jeune. L’ai-je jamais été ? Très tôt, on ne m’a pas laissé le choix. Le choix. Toute ma vie, je n’ai œuvré que pour l’avoir, et le préserver. Ce n’est pas simple. Il faut renoncer. À tout. Aux héritages qui nous engagent. Aux dieux qui nous consolent. Aux narrations qui écrivent nos vies. Aux possessions qui nous possèdent. Aux désirs qui nous oppriment. Et par-dessus tout, à la chaleur humaine, et aux liens qu’elle tisse.

C’est un chemin esseulé que celui que j’ai suivi. Ceux qui ont marché à mes côtés ne sont plus, ou se sont détournés il y a longtemps, fatigués et fourbus. La solitude, c’est le prix à payer pour rester libre.

Autrefois, je croyais qu’être libre signifiait être heureux. La preuve que j’ai été un homme jeune, autrefois. C’est faux. La liberté est une plaie vive qui jamais ne cicatrise. Pour croire à ce mythe, il faut être naïf, et n’avoir aucune idée de ce que le mot liberté recouvre. Pour le bonheur passe ton chemin, ce n’est pas au bout de celui-ci que tu le trouveras. Du bonheur, je suis passé à côté du mien, à de nombreuses reprises. J’ai moi aussi connu la tentation de baisser la garde, de souffler ne serait-ce que quelques nuits, j’ai pleuré pour l’amour et la promesse d’une vie confortable. Et à chaque fois, j’ai passé mon chemin.

Tu verras. On s’y fait, avec le temps.

Le chemin, je peux te le montrer. Libre à toi ensuite de le suivre, ou d’en choisir un autre. Le choix, tu vois. Peut-être que toi, tu pourras aller au bout. Les femmes ont une force que les hommes ne peuvent qu’envier. Soit tu existes comme le fétu de paille emporté par le vent, soit tu es le vent qui emporte les fétus de paille. Le vent n’a pas de forme, il n’a pas de nature propre, il n’est que le signe des énergies qui nous traversent. Comme lui, tu es insaisissable. Tu n’existes qu’au grand air.

Cette force, tu en portes la marque. Tu en es issue, je sais que tu le sais. Elle te retient éveillée la nuit, elle t’agite le jour. Elle fracasse malgré toi chacun de tes efforts. Tu te crois heureuse, tu te réveilles en larmes.

C’est vrai, je ne suis plus un homme jeune. Ma peau porte les stigmates de l’outrage du temps. Mes mains sont travaillées de sillons et de crevasses. J’ai la force de ceux qui pour vivre ont dû en faire commerce. Toi, tu es encore belle. Tes lèvres sont encore fraiches, tes seins miraculeux, ta souplesse celle d’une panthère noire. Seul ton regard trahit la femme que tu es déjà. Le même que celui que j’avais a ton âge. Tu n’as pas encore les mots, alors laisse-moi les dire pour toi. Non, ce n’est pas moi que tu aimes, mais la possibilité d’être vue et comprise telle que tu es. Mes mains ne souilleront pas ton corps, l’amour n’est pas pour le vieil homme.

Mais je veux bien te montrer mon chemin. Avant que la vie ne m’emporte, et que la mort ne vienne.

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