J’essaie de ne pas offrir à la colère de quoi prendre prise. C’est difficile. Les mots se pressent dans ma bouche, s’accumulent des profondeurs de ma gorge à l’orée de mes lèvres, et font le siège de mes dents avec ma langue pour bélier. J’étouffe de rage. Ma pensée tourne en boucle, si vite qu’elle n’a plus de sens. Je réalise soudain qu’on ne voit pas rouge quand on est en colère. On ne voit plus rien, plus rien d’autre que la personne qui nous offense, et que l’on dégrade au rang d’objet à annihiler.

Je garde mon sourire.

« – Mais, c’est juste temporaire, le temps que…
– Je regrette Madame (et je sens dans le M majuscule de ce Madame tout le mépris que l’on peut mettre dans un mot), mais nous ne pouvons pas autoriser ce prélèvement. Vous êtes au-delà de votre découvert autorisé depuis plus de 20 jours, et… »

Je n’écoute pas la suite. Je me retiens de lui demander comment je vais faire, ou d’essayer d’argumenter que j’ai toujours payé mes dettes, qu’ils sont bien contents de me prélever des agios, des frais de dossiers et autres services soi-disant facultatifs. Tout cela est inutile. Tout ce que je dirai sera retenu contre moi.

Je raccroche, et j’allume une cigarette. L’affichage verdâtre du boitier WiFi indique 10h32. Le cendrier déborde, la table à manger est un champ de bataille. J’entends les enfants jouer dehors. Je n’ai pas le cœur d’aller les voir. Je n’ai pas plus le courage de ranger.

La colère, ce n’est pas fait pour penser. Sa raison d’être, c’est de se défendre. Faire face. La peur et la colère sont sœurs jumelles. Il s’agit soit de fuir, soit de se battre. Moi, je ne veux ni l’un ni l’autre. Je ne veux pas fuir mes responsabilités, je ne veux pas plus faire de ma vie un combat permanent.

Je veux juste vivre, est-ce trop demander ?

La télévision éteinte me regarde d’un air de reproche. Je me laisse absorber par l’éclat sombre de sa dalle parfaitement plate. Ce qui s’y reflète me semble plus vrai, plus juste, que la réalité. Je tire une latte, la colère détend son emprise. J’en tire une seconde, ma clope se consume à la vitesse du feu. À la troisième, je la termine.

« Maman, on peut faire un tour en vélos ?
– Oui ma chérie, mais faites attention aux voitures !
– Oui !
– Et garde un œil sur ton frère !!! »

C’est à peine si elle m’a entendu. Je les entends ouvrir le garage, et sortir les VTT sans ménagement. L’orée du bois est à une minute à peine. Je les envie tellement. À la fenêtre, je les regarde s’éloigner bruyamment. Ils ont à peine passé le coin de la ruelle que je sens couler mes larmes.

Je les laisse faire. Résister serait futile. Voilà, je pleure. C’est naturel, non ? Je me roule en boule dans le vieux canapé. Et j’attends que la vague passe.

11h27 indique le cadran numérique de la box. La colère est passée. Je l’entends gronder au loin comme l’orage spectaculaire s’éloigne sans rien céder de sa majesté. Je me sens prête. J’espère que ma voix ne va pas me trahir trop. J’attrape le combiné et compose le seul numéro que je connais par cœur. Le téléphone sonne un peu trop longtemps.

« – Allo ?
– Allo, maman ? C’est moi… »

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