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Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: March 2016

La vague

J’essaie de ne pas offrir à la colère de quoi prendre prise. C’est difficile. Les mots se pressent dans ma bouche, s’accumulent des profondeurs de ma gorge à l’orée de mes lèvres, et font le siège de mes dents avec ma langue pour bélier. J’étouffe de rage. Ma pensée tourne en boucle, si vite qu’elle n’a plus de sens. Je réalise soudain qu’on ne voit pas rouge quand on est en colère. On ne voit plus rien, plus rien d’autre que la personne qui nous offense, et que l’on dégrade au rang d’objet à annihiler.

Je garde mon sourire.

« – Mais, c’est juste temporaire, le temps que…
– Je regrette Madame (et je sens dans le M majuscule de ce Madame tout le mépris que l’on peut mettre dans un mot), mais nous ne pouvons pas autoriser ce prélèvement. Vous êtes au-delà de votre découvert autorisé depuis plus de 20 jours, et… »

Je n’écoute pas la suite. Je me retiens de lui demander comment je vais faire, ou d’essayer d’argumenter que j’ai toujours payé mes dettes, qu’ils sont bien contents de me prélever des agios, des frais de dossiers et autres services soi-disant facultatifs. Tout cela est inutile. Tout ce que je dirai sera retenu contre moi.

Je raccroche, et j’allume une cigarette. L’affichage verdâtre du boitier WiFi indique 10h32. Le cendrier déborde, la table à manger est un champ de bataille. J’entends les enfants jouer dehors. Je n’ai pas le cœur d’aller les voir. Je n’ai pas plus le courage de ranger.

La colère, ce n’est pas fait pour penser. Sa raison d’être, c’est de se défendre. Faire face. La peur et la colère sont sœurs jumelles. Il s’agit soit de fuir, soit de se battre. Moi, je ne veux ni l’un ni l’autre. Je ne veux pas fuir mes responsabilités, je ne veux pas plus faire de ma vie un combat permanent.

Je veux juste vivre, est-ce trop demander ?

La télévision éteinte me regarde d’un air de reproche. Je me laisse absorber par l’éclat sombre de sa dalle parfaitement plate. Ce qui s’y reflète me semble plus vrai, plus juste, que la réalité. Je tire une latte, la colère détend son emprise. J’en tire une seconde, ma clope se consume à la vitesse du feu. À la troisième, je la termine.

« Maman, on peut faire un tour en vélos ?
– Oui ma chérie, mais faites attention aux voitures !
– Oui !
– Et garde un œil sur ton frère !!! »

C’est à peine si elle m’a entendu. Je les entends ouvrir le garage, et sortir les VTT sans ménagement. L’orée du bois est à une minute à peine. Je les envie tellement. À la fenêtre, je les regarde s’éloigner bruyamment. Ils ont à peine passé le coin de la ruelle que je sens couler mes larmes.

Je les laisse faire. Résister serait futile. Voilà, je pleure. C’est naturel, non ? Je me roule en boule dans le vieux canapé. Et j’attends que la vague passe.

11h27 indique le cadran numérique de la box. La colère est passée. Je l’entends gronder au loin comme l’orage spectaculaire s’éloigne sans rien céder de sa majesté. Je me sens prête. J’espère que ma voix ne va pas me trahir trop. J’attrape le combiné et compose le seul numéro que je connais par cœur. Le téléphone sonne un peu trop longtemps.

« – Allo ?
– Allo, maman ? C’est moi… »

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La verticale des ombres

L’hélicoptère décolle à la verticale, et je regarde mon ombre au sol prendre la tangente. Sa fuite me semble si rapide que j’ai l’impression de tomber vers le ciel. Le vacarme de la machine ne laisse aucun espace pour le doute. Le présent envahit l’attention, seule subsiste le paysage qui occupe mon regard comme on fait le siège d’une cité, et mon cœur qui bat sans que je ne puisse l’entendre.

Peu importe la science, voler relève et relèvera toujours de la merveille.

Nous n’allons pas loin, à peine une heure de vol. Ça me laisse le temps pour me préparer. Évidemment, je n’en fais rien. Alors je laisse errer mon regard, sans que rien vraiment ne l’arrête. Pendant une heure, tandis que mon corps ballote à plusieurs centaines de mètres du sol, ma pensée, elle, suspend son vol.

Au bout d’un moment, bercé par le balancement et la rotation monotone et circulaire des retors, je plonge dans un demi-sommeil qui n’est pas non plus vraiment un rêve éveillé. Les images se succèdent sans former un ensemble cohérent, narratif. Certaines sont issues de mes souvenirs, d’autres me semblent étrangères, c’est-à-dire étrange à ce qui fait ma conscience. Elles viennent de ces choses qui se logent au fond de nous depuis notre plus jeune âge, et qui y mènent une vie indépendante de la nôtre. Je me contente de les ignorer, autre façon de dire que je les accepte sans les questionner.

Je n’aime pas me remémorer. Se souvenir m’est un travail qui je me garde bien d’entreprendre. Il n’y a dans le passé ni réponse ni réconfort. Son or est en contre-plaqué, son sourire de contrebande, et sa mélancolie une contrefaçon. Le passé est un vin qui ne m’offre pas d’ivresse. Que veut dire « Je me souviens » sinon le fait que l’on réalise que ce qui fut n’est plus ? Se souvenir, c’est délaisser l’instant présent.

Parmi ces images qui me viennent et que je consomme passivement, une revient régulièrement, et retient mon attention. Au fond d’une petite ruelle, deux enfants se font face. Le sol n’est fait que de sable et de poussière. Les murs de terre aride et ocre. Le soleil en diagonale trace une ombre qui découpe la ruelle de part en part. L’enfant qui se tient dans la pénombre me fait face, et je ne vois que ses yeux qui reflètent la ruelle illuminée. L’autre se tient dans le soleil, et me tourne le dos.

Ils se font face, et je devine qu’il y a un enjeu, et que cet enjeu m’engage, moi, et l’univers tout entier. Ils se font face, et rien ne bouge, pas même le soleil. Cet instant dure une éternité. J’ai soudain l’impression d’être le témoin de quelque chose d’importance. Mais cette chose m’est cachée. Elle m’échappe. Et je ne peux rien d’autre sinon observer, impuissant, les deux enfants qui se regardent.

Mon téléphone portable vibre, brisant le sort. Il me surprend, je ne pensais pas que le signal pouvait passer à cette altitude. Je réalise qu’on est déjà en pleine descente vers l’héliport. Je ne réponds pas. À quoi bon percer le tympan de mon interlocuteur ?

L’appareil se pose en douceur, je vois mon ombre qui se précipite pour me rejoindre. Il me vient l’image d’un chien un peu fou qui, ayant couru tout du long pour me poursuivre, me regarde d’un air de reproche et la langue pantelante. Mais oui, tu m’as manqué mon ombre.

On me fait signe que je peux descendre. De la main gauche je remercie le pilote, de la droite je m’agrippe à la coque pour m’aider à m’extirper. Instinctivement, je baisse la tête, ce qui est ridicule, car même si je me tenais parfaitement debout, il me manquerait encore un peu moins de cinquante centimètres avant de pouvoir prétendre à la décapitation.

Une voiture aux vitres teintées m’attend, le joueur déjà m’ouvre la portière. Le téléphone vibre à nouveau. On va me demander si je suis prête, et je répondrai oui évidemment. Ai-je seulement le choix ? Et déjà s’échappe le souvenir des deux enfants, et de la ruelle de sable. De toute façon, je n’aime pas me remémorer.

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