Souvent, je me demande pourquoi, pour tant de personnes, être semble signifier être vu. Comme s’il fallait le regard d’un tiers pour signer l’épreuve de vivre comme on signe un tableau. L’arbre qui chute, il faut non seulement l’entendre, mais le voir. C’est comme si son existence même était en jeu. Comme si rien ne pouvait avoir de sens sans spectateurs pour en prendre note, et en garder le souvenir.

Dieu existe parce qu’avoir conscience, c’est nécessairement avoir conscience de soi, par duplication, par recul. Si ce n’est pas nous qui reculons, alors il faut bien que ce soit Dieu… Et Dieu dans la bouche des enfants se dit maman. Alors, quand on me dit « J’ai le projet de… », moi j’entends « Regarde maman, sans les mains ! ». Mais maman est morte. Et dieu avec.

Le regard donne de la gravité. Il est en affaires avec la lumière, et quiconque s’y dérobe rejoint l’obscurité. C’est d’être invisible que l’on crève. C’est d’avoir trop vu que l’on devient aveugle. La condition nécessaire et suffisante de la foule, c’est d’abolir le regard. On se voit sans se regarder, on se cogne sans se toucher. Que l’une de ces conditions soit brisée, et la foule se disperse. C’est ainsi que certains hommes fendent la foule comme on ouvre la mer en deux. Ils s’imposent au regard (ou alors le font fuir). On veut les toucher (ou au contraire, évitez tout contact). Ni la star ni l’étranger ne peuvent prendre part à la foule. En cela, ils partagent la même condition.

L’enfant s’agace, « Mais regarde maman ! Tu as vu ? ». Tout est bon pour se faire voir, et le vacarme s’ajoute au chaos.

« Je pose pour être vue. » dit-elle. Elle est jolie, « Ce serait dommage de ne pas. » répondis-je. « Que dois-je faire pour que tu me voies ? » ajoute-t-elle. Je garde le silence. Il faut bien que je le garde, il est si éloquent. Elle reprend. « Regarde-moi. Regarde-moi. »

Le regard est de l’ordre de la démarche. Regarder, c’est toujours se regarder aller à la rencontre de l’autre. Un regard se refuse, ou alors, il en dit long. Parfois, il condamne. Souvent, il trahit. « Tes lèvres ne sont pas d’accord avec tes yeux. » lui répondis-je. À son tour de garder le silence. Il est tout aussi éloquent que le mien.

« De toute façon, mon regard est vide. Il ne campe plus dans le présent. » lui dis-je. « J’observe passer les gens, et ce sont d’autres personnes que je vois. Je traverse la ville, et je ne sais si je marche à Paris ou à Calcutta. Je regarde mes mains, et elles semblent munies d’une vie qui leur est propre. Ce que je vois n’est plus, ou alors pas encore. Mon regard s’est évidé du réel, j’ai pris le large… Je te regarde, et c’est elle que je vois. »

Et disant cela, je la regarde ne pas me regarder, son visage tourné vers un hypothétique point de fuite. Aucune focale, pas de mise au point, elle embrasse la vue comme on se tient à distance des bords d’un gouffre. Je réalise que c’est un regard juste, le seul peut être qui ne charge pas ce qui est vu de ce que l’on est. Un regard suspendu dans le silence.

Je me détourne pour lui permettre de parler. « Je m’en fous. Je m’en fous de qui tu vois quand tu me regardes. Quand tu me regardes, c’est sur moi que se repose ta vue. Je veux être au centre de ta pupille. Je veux peser, tu comprends ? Avec le temps, l’autre, je saurai l’effacer de ta vue… »

J’ai envie de lui dire qu’être, ce n’est pas être vu. J’ai envie de lui dire que ça ne change rien, que mon regard ne comblera en elle aucun vide ni ne guérira aucune plaie. J’ai envie de lui dire qu’on ne trouve en l’autre aucun substitut à soi. Je ne dis rien.

Un éclat de voix vient s’échouer à nos pieds. Au loin, un enfant s’écrit « Maman maman ! Tu as vu comment j’ai sauté haut ? » Mais maman est morte. Et dieu avec.

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