beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: February 2016

Sans les mains

Souvent, je me demande pourquoi, pour tant de personnes, être semble signifier être vu. Comme s’il fallait le regard d’un tiers pour signer l’épreuve de vivre comme on signe un tableau. L’arbre qui chute, il faut non seulement l’entendre, mais le voir. C’est comme si son existence même était en jeu. Comme si rien ne pouvait avoir de sens sans spectateurs pour en prendre note, et en garder le souvenir.

Dieu existe parce qu’avoir conscience, c’est nécessairement avoir conscience de soi, par duplication, par recul. Si ce n’est pas nous qui reculons, alors il faut bien que ce soit Dieu… Et Dieu dans la bouche des enfants se dit maman. Alors, quand on me dit « J’ai le projet de… », moi j’entends « Regarde maman, sans les mains ! ». Mais maman est morte. Et dieu avec.

Le regard donne de la gravité. Il est en affaires avec la lumière, et quiconque s’y dérobe rejoint l’obscurité. C’est d’être invisible que l’on crève. C’est d’avoir trop vu que l’on devient aveugle. La condition nécessaire et suffisante de la foule, c’est d’abolir le regard. On se voit sans se regarder, on se cogne sans se toucher. Que l’une de ces conditions soit brisée, et la foule se disperse. C’est ainsi que certains hommes fendent la foule comme on ouvre la mer en deux. Ils s’imposent au regard (ou alors le font fuir). On veut les toucher (ou au contraire, évitez tout contact). Ni la star ni l’étranger ne peuvent prendre part à la foule. En cela, ils partagent la même condition.

L’enfant s’agace, « Mais regarde maman ! Tu as vu ? ». Tout est bon pour se faire voir, et le vacarme s’ajoute au chaos.

« Je pose pour être vue. » dit-elle. Elle est jolie, « Ce serait dommage de ne pas. » répondis-je. « Que dois-je faire pour que tu me voies ? » ajoute-t-elle. Je garde le silence. Il faut bien que je le garde, il est si éloquent. Elle reprend. « Regarde-moi. Regarde-moi. »

Le regard est de l’ordre de la démarche. Regarder, c’est toujours se regarder aller à la rencontre de l’autre. Un regard se refuse, ou alors, il en dit long. Parfois, il condamne. Souvent, il trahit. « Tes lèvres ne sont pas d’accord avec tes yeux. » lui répondis-je. À son tour de garder le silence. Il est tout aussi éloquent que le mien.

« De toute façon, mon regard est vide. Il ne campe plus dans le présent. » lui dis-je. « J’observe passer les gens, et ce sont d’autres personnes que je vois. Je traverse la ville, et je ne sais si je marche à Paris ou à Calcutta. Je regarde mes mains, et elles semblent munies d’une vie qui leur est propre. Ce que je vois n’est plus, ou alors pas encore. Mon regard s’est évidé du réel, j’ai pris le large… Je te regarde, et c’est elle que je vois. »

Et disant cela, je la regarde ne pas me regarder, son visage tourné vers un hypothétique point de fuite. Aucune focale, pas de mise au point, elle embrasse la vue comme on se tient à distance des bords d’un gouffre. Je réalise que c’est un regard juste, le seul peut être qui ne charge pas ce qui est vu de ce que l’on est. Un regard suspendu dans le silence.

Je me détourne pour lui permettre de parler. « Je m’en fous. Je m’en fous de qui tu vois quand tu me regardes. Quand tu me regardes, c’est sur moi que se repose ta vue. Je veux être au centre de ta pupille. Je veux peser, tu comprends ? Avec le temps, l’autre, je saurai l’effacer de ta vue… »

J’ai envie de lui dire qu’être, ce n’est pas être vu. J’ai envie de lui dire que ça ne change rien, que mon regard ne comblera en elle aucun vide ni ne guérira aucune plaie. J’ai envie de lui dire qu’on ne trouve en l’autre aucun substitut à soi. Je ne dis rien.

Un éclat de voix vient s’échouer à nos pieds. Au loin, un enfant s’écrit « Maman maman ! Tu as vu comment j’ai sauté haut ? » Mais maman est morte. Et dieu avec.

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Abel

Enfant, je pensais que le bonheur était un dû, et que les hommes malheureux l’étaient par choix. J’avais entendu parler de la guerre et de la faim, mais ce n’était que des mots dénués de sens. Je n’avais de la violence que l’expérience des rapports conflictuels avec mon grand frère, et il m’était impossible d’imaginer que l’on pouvait refuser le pain et l’eau à un homme affamé sous prétexte qu’il n’avait rien de valeurs à donner en échange. Le bonheur pour moi était un état naturel qui avait un parfum de glace menthe à l’eau.

Et puis, la vie est survenue. J’ai connu mon lot de violences. J’ai commis ma part d’atrocité. C’est drôle comme on ne se rend bien compte des choses qu’après coup. Même armé des meilleures intentions – et dieu sait que je suis un homme armé – il est presque impossible de se soustraire aux conséquences de nos actes, même les plus anodins. J’en suis venu à me dire que la violence – verbale, symbolique, psychologique, physique – est la principale modalité de communication entre les hommes.

On ne se parle pas, on se cogne.

Tout est friction. Et l’objet de nos règles, de nos lois, c’est de mettre juste ce qu’il faut de lubrifiant pour éviter que ne s’enraye la mécanique. Piston contre piston, bielle contre bielle, remet de l’huile dans la machine.

Mon frère, très tôt, a fait preuve de dispositions certaines pour la violence. Peut-être était-il plus rapide que moi à comprendre ces choses-là. Peut-être avais-je été plus protégé que lui.

Plus tard, il m’est aussi arrivé de croire que le bonheur était un bien, et que les hommes malheureux n’étaient que pauvres. L’argent, ce n’était pas le mien. C’était cette liquidité qui s’écoulait de la poche de mes parents à mes mains, et qui ne connaissait de limites que du fait de la volonté parentale de ne pas m’offrir ce que je croyais vouloir. C’est fou ce que l’on peut désirer d’autant plus ce qui nous est inaccessible. J’ai commis cette erreur, je ne suis pas le seul. J’ai volé mes parents pour des broutilles dérisoires qui perdaient leurs attraits au moment même où je les achetais. Seule subsistait la culpabilité. Si mes parents l’ont su, ils ne m’en ont jamais parlé.

Je crois qu’ils ont toujours cru que mon frère était coupable. Lorsqu’un billet venait à manquer dans le sac de maman, c’était lui qui se voyait privé de diner. Je laissai faire sans dire un mot ni pour autant en éprouver de plaisir malsain. Je volais un peu d’argent, mon frère était puni, et je ne voyais pas le lien de causalité entre ces deux faits.

L’argent, il m’a fallu longtemps pour en comprendre la véritable nature. Un jeu de dupe, d’autant plus efficace que personne ne l’est. Tout le monde joue le jeu. Tout le monde perd. L’argent n’a de valeur que dans le regard de celui qui lui en accorde. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’ayant compris sa nature, il me fut dès lors facile d’en acquérir chaque jour un peu plus. Ce qui a fait ma fortune, c’est de n’en avoir cure. Et plus je me sentais détaché, plus il m’était facile de l’investir et de là, de devenir riche.

Mais être riche, ce n’est pas être heureux… disent ceux qui ne sont pas riches. En vérité, la fortune m’a libéré de la violence primitive de la première contingence humaine – la faim, la soif, la peur. Et même si je sais que posséder me possède, c’est un bien maigre mal comparé à la liberté que j’ai acquise. Je suis libre comme peu d’hommes le sont. Ce n’est peut-être pas le bonheur, mais ça y ressemble un peu.

Mon frère n’a pas eu ma chance. Pour lui, très tôt, tout est devenu compliqué. Sa relation avec nos parents, les études qu’il a vite abandonnées, l’alcool, la drogue, les premières rixes, les premières arrestations. C’était comme si chaque jour il faisait un pas de plus vers le vide. Et plus je me révélais brillant, plus il s’enfonçait dans les ténèbres. Très vite, nos parents nous ont séparés, par soucis que le premier ne déteigne sur le second. Et puis un jour, il a subitement disparu.

Dès lors, je me suis dit que les adultes étaient idiots et aveugles, et qu’une fois grands, moi et les enfants de mon âge ferions bien mieux qu’eux. J’étais d’ailleurs conforté dans cette idée par le fait que mes parents y croyaient aussi, aux lendemains qui chantent. Au progrès. À cette étrange idée que les hommes un jour apprendraient à s’aimer les uns les autres. Ça me laissait perplexe. Comment mes propres parents, qui n’aimaient pas nos voisins et qui avaient déjà perdu un fils, pouvaient par ailleurs croire à cette idée. Très tôt, j’ai compris que l’inimitié était la norme, et que le rêve d’une humanité réconcilié était futile, et peut être même néfaste.

J’ai revu mon frère, vingt ans plus tard, en Afrique. Je rentrai d’une réunion quelconque avec le ministre de la Défense d’un petit pays qui avait pour régime quotidien la guerre civile. Dans le hall de l’hôtel cinq étoiles se tenait un homme vêtu d’un vieux manteau de baroudeur sale et troué, et qui ne devait de rester là qu’à son statut d’homme blanc. Nous nous sommes immédiatement reconnus. Il était évident qu’il m’attendait.

« Alors comme ça, tu es en vie, lui lançai-je.
– Alors comme ça, tu vends des armes, me répondit-il.
– Je fais ma part. Je participe à l’ordre du monde.
– Tu participes à faire du monde un ordre de sang. Et il est temps que cela cesse.
– Tu as beau jeu de me faire la morale, monsieur le délinquant. Tu vas faire quoi, dis-moi ? Me tuer comme Caïn tua Abel ? »

Il s’approcha de moi, et chuchota à mon oreille comme s’il voulait me confier un secret. « J’ai toujours su que c’était toi qui volais l’argent dans le portefeuille de maman. » me susurra-t-il. Puis il fit volteface, et se dirigea vers la porte, sans me laisser le temps de répondre.

Enfant, je pensais que le bonheur était un dû, et que les hommes malheureux l’étaient par choix. Je n’avais pas vu la lumière dans les ténèbres, et les ténèbres dans la lumière. Mon assistante s’approcha de moi, et me demanda ce que je voulais faire. Je répondis « Rien. Il n’y a rien à faire… Ah si, vous pouvez faire une chose pour moi ? Demandez à ce que l’on me fasse monter dans la suite une glace parfum menthe à l’eau. » Elle eut un air perplexe, mais elle en avait vu d’autres. Et les portes de l’ascenseur se refermèrent sur son visage juvénile.

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