Un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. La plupart de nos mouvements semblent mécaniques, conséquences de causes qui nous échappent. Par habitude et facilité, nous nous laissons tous emporter par le courant, celui des jours qui passent, avec l’espoir de ne pas s’échouer plus loin sur des rives boueuses et froides. Mais un cœur qui bat, c’est ce qui gonfle nos voiles, c’est ce qui met un terme à la dérive, c’est ce qui donne le ton. De nos jours, un cœur qui bat, c’est une chose rare.

La première fois que je l’ai vu, j’ai pensé que ce serait la dernière. Une intuition. Cette idée étrange que je ne la reverrai plus, idée étrange, car étrangère à ma façon usuelle de penser. Peut-être était-ce à cause de son corps aux lignes brisées, et de son visage fermé. Elle était en quelque sorte définitive. La nuit venait de tomber, et rendait comme il se doit possible toutes les audaces. Il n’y a de rencontres possibles que la nuit venue.

De ce qui s’est dit ce soir-là, je n’ai rien retenu, sinon cette histoire qu’elle m’a racontée alors que nous faisions chemin le long d’une avenue. Les paroles s’envolent, les émotions restent. Elle claudiquait un peu, car elle était née avec la jambe gauche plus courte que la droite. J’ajustais mon pas en conséquence, et nous n’étions pas pressés.

« Il y a deux sortes de nuits noires », a-t-elle débuté. « Les nuits sans lune, quand rien ne s’oppose à l’obscurité. Ce sont les nuits à ciel étoilé. Enfin, avant les lampadaires, les voitures, tout ça » ajouta-t-elle en riant. « Et puis il y a les nuits de pleine lune obscure, lorsque la lune qui se lève n’offre à voir que sa face cachée. Ces nuits-là sont encore sombres, plus profondes, que les premières. Peut-être est-ce parce qu’on ne devine la présence de la lune qu’à un trou dans le ciel, un abime encore plus sombre que la nuit elle-même ? Et ce trou ressemble à une pupille dilatée. »

Elle a levé la tête au ciel, et elle a pointé du doigt un endroit qui effectivement faisait comme un cercle de nuit plus sombre que le reste. Ce fut à ce moment précis que je sus que nous allions faire l’amour. Je me souviens de sa silhouette fine, de sa chambre plongée dans le noir – elle n’avait pas voulu allumer, et de cette étrange lune qui se découpait dans le cadre de sa fenêtre grande ouverte.

La seconde fois que j’ai revue, j’ai pensé que mon intuition m’avait trompée la dernière fois. Un an s’était écoulé. Pourtant, on a reprît notre conversation comme si on ne s’était quitté que la veille. Privilège de ceux que ni la distance ni le temps ne peuvent séparer. Elle n’avait pas changé, moi non plus me répondit-elle. Aucun de nous deux ne demanda de compte à l’autre. Privilège des écorchés vifs que l’abandon ne surprend plus.

Nous bûmes plus que de raison, et nos amis respectifs nous emmenèrent dans le seul karaoké valable de la ville. Je me rappelle avoir chanté sans soucis ni du rythme ni des paroles, et on riait comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain. Elle riait aussi, un rire franc, cristallin, et ce rire aussi était un rire définitif. Je sentais qu’il n’y avait rien au-delà de ce rire, qu’aucune retenue ne venait faire barrage à son éclat. C’était le rire d’une femme qui savait pleurer.

« Je me suis renseigné tu sais », lui dis-je. « Sur la lune, et ton histoire. Il existe une lune noire, à l’orbite jumelle et opposée à celle de la lune. Cette lune, nulle ne peut la voir. Elle incarne cette part en nous qui s’éprend du maléfice et des choses mauvaises. » Ce n’est pas la même lune, m’objecta-t-elle. « Je sais ! » lui dis-je. « Mais il existe du coup une troisième sorte de nuit noire : les nuits de pleine lune, lorsque la lune noire vient l’éclipser. »

Elle sourit alors, et c’était une fontaine de lumière. Elle n’était pas jolie, elle le savait. Mais elle en avait conçu cette force irrésistible qui habite les personnes qui ont surmonté leurs conditions. Si bien qu’elle était belle de cette beauté qui n’était pas naturelle, mais acquise de haute lutte. Un regard paresseux pouvait ne rien en voir. Ce n’était pas mon cas.

Ce soir-là, je ne l’ai pas raccompagné. Je me souviens lui avoir proposé, je me souviens qu’elle a disparu pendant que je m’entretenais avec d’autres amis. Je me suis dit “Tiens, elle s’est éclipsée”. Et cette idée ma tenue lieu de lot de consolation. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à l’appeler la fille de la lune.

La dernière fois que je l’ai vu fut effectivement la dernière. C’était un soir d’hiver, au pied d’un lampadaire souffreteux. J’avais ce soir-là décidé de couper par le parc. Chaque jour, pour en briser la monotonie, je m’efforçais de rentrer chez moi par un chemin différent. C’était une façon d’exercer simultanément mon corps et ma géographie. Voyager, c’est d’abord un état d’esprit.

Devant moi claudiquait une femme chaudement vêtue. J’ai réalisé que c’était elle. Je l’ai reconnu comme on reconnait une personne dans la foule rien qu’à sa silhouette ou à sa démarche. Alors j’ai pressé le pas, et je l’ai rejoint. Lorsqu’elle s’est retournée, j’ai vu qu’elle portait sur son torse une grande écharpe, et à l’intérieur, bien au chaud, un bébé.

« Mais qui est donc cette merveille ? lui demandais-je.
– Elle s’appelle Hilal.
– Hilal, c’est joli. C’est pour elle que tu t’es enfui la dernière fois…
– Entre autres. Excuse-moi, je pensais que tu étais au courant.
– Non, ne t’excuse pas. C’est moi qui n’ai pas été assez attentif. Je suis content de voir que tu vas bien.
– Moi ça va, mais ma mère est malade… Je vais retourner vivre chez elle la semaine prochaine, au pays. Elle m’aidera à prendre soin de la petite, et moi je prendrai soin d’elle.
– Un échange de bon procédé.
– En quelque sorte. »

Je l’ai accompagné jusqu’à la sortie du parc, en parlant un peu de tout et de rien. La petite, blottie contre le torse de sa mère, dormait profondément. Au moment de se quitter, elle fit un pas, puis se retourna et me dit « Hilal, ça veut dire…
– Lune. » l’interrompit- je. Elle me fit un sourire, et ce fut un sourire définitif qui avait valeur d’adieu, et elle reprit son chemin.

Je la regardais s’éloigner, convaincu cette fois-ci que plus jamais je ne la reverrais, en me disant qu’un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. Alors, me disais-je, croiser le chemin de deux cœurs qui battent à l’unisson, ce devait être encore plus rare. De nos jours, l’unisson est une chose rare.

La mère et la fille disparurent au coin de la rue. Le vent venu de l’océan se leva soudain. À l’horizon s’élevait une lune gibbeuse.

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