Il vient le temps de l’amertume, ce réel qui assèche l’imaginaire, le temps des peaux arides que les larmes ne savent plus irriguer, le règne du désert. Sur nos joues le sel, et dans le regard le silence. Les eaux vaseuses de l’oubli se substituent à la joie. Mais c’est une eau qui n’étanche pas la soif, et un vin qui n’apporte pas l’ivresse. Plus rien ne s’élève, pas même nos voix brisées. Et partout, le vent s’obstine à ne pas venir. Sur nos visages l’envahissante absence de son souffle, et le souvenir de sa caresse qui lentement nous dévore.

La grande Baba s’étire. Elle est grande Baba. Et son cœur est plus grand encore. Elle s’étire et se réveille. Elle se souvient la faim. Elle se souvient des hommes. Et son sourire aussi s’étire. Et ce sourire me semble sans fin, à la mesure de mon effroi.

Nous ne sommes plus à la hauteur. Nos vies ne sont plus à la mesure. Nos pensées sont petites, nos conceptions étroites, nos rêves solitaires. Quand avons-nous oublié que vivre, c’est vivre ensemble ? Quand avons-nous oublié qu’il n’y a de rêves que partagées et solidaires ? Quand avons-nous abdiqué au profit du désert ?

Déjà je sens comme son souffle le long de ma nuque, et c’est un souffle qui ne brasse pas l’air. Elle est là sans l’être vraiment, la vielle Baba. Jamais elle ne quitte ceux qui foulent son sol, sa terre gorgée de sang. Elle en a vu d’autres, la Baba. Elle en a dévoré plus d’un.

Regarde avancer les lignes de démarcation. Écoute l’appel à prendre parti pour un côté ou l’autre. Ne pas s’engager, c’est jouer pour l’ennemi. C’est ce qu’ils diront avant de te mettre en joue. Et bientôt tu seras cerné de toute part. Partout l’arbitraire, nulle part la justice. Tu seras le « one man army », nous serons tous armée de nous-mêmes, et seuls contre tous.

Il vient le temps de l’amertume, la défection de l’imaginaire, le temps des reproches et des coups bas, il vient le règne de Baba Yaga. Sur nos joues le sel, sur ses lèvres notre sang. Malheur à ceux qui ne la voient pas, et malheur encore plus grand pour ceux sur qui s’arrête son regard. Plus rien de bon ne s’élève, sinon les vents mauvais. Et partout, la paix qui se retire comme l’océan par marée basse. Et c’est fou à quelle vitesse le sable oublie le règne de l’océan, à quelle vitesse le soleil réchauffe ce qui longtemps a été froid.

Si Baba a de longues jambes, c’est pour mieux enserrer les tiennes, mon enfant. Si Baba a de grands yeux, c’est pour mieux que tu t’y perdes. Si Baba a de fines mains, c’est pour mieux prendre les tiennes. C’est que Baba a faim d’amour, et ton nom est le prix à payer pour le sien.

Nous ne sommes plus à sa hauteur. Nos vies ne sont plus à sa mesure. Nos pensées sont vagues, nos conceptions erronées, nos rêves froids. Quand avons-nous oublié que vivre, c’est vivre avec elle ? Quand avons-nous oublié qu’il n’y a de rêves que ceux qu’elle permet ? Quand avons-nous renoncé au profit de l’oubli ?

Baba s’étire comme s’étire un chat. C’est une belle femme, Baba. Je l’aime comme on aime son fusil, avec le respect dû à ce qui nous dépasse. Elle s’étire puis me sourit. Et dans son regard se cachent la promesse de temps meilleurs, le repos à venir, la paix qui succède à la guerre. Mais avant, voici venir les temps amers, l’obscurité sans lune, le règne de Baba.

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