« Je n’ai jamais aimé ma vie. Je réalise bien que je ne suis pas le seul, loin de là. Je n’ai jamais vraiment eu le choix. Je veux dire, bien sûr, comme tout le monde, j’ai fait des choix. Mes études, mon travail, mes amis. Mais dans ce que l’on choisit, quelle est la part de la liberté ? La vie, c’est ce qui vous arrive quand vous ne vous y attendez pas. Elle ne vous pose pas de questions, elle arrive, et voilà, il faut faire avec. Au final, ce que j’ai fait de la mienne, je ne l’aime pas. »

L’homme se tait un instant. De la main gauche, il tient une cigarette allumée qu’il ne fume pas. De la droite, il fait tourner les glaçons dans son verre à whisky. Le tintement complète à merveille le morceau de Freddie Hubbard, qu’un vinyle flambant neuf diffuse depuis quatre hautparleurs discrètement accrochés dans les coins du bar. La baie vitrée s’ouvre sur la rivière Kamogawa. Les berges sont bondées de touristes en shorts et de Japonaises en kimonos. Le festival de Gion bat son plein. C’est l’été avant l’heure, la nuit tombe lentement, et la rumeur s’élève jusqu’au ciel.

« Je suppose que vos clients vous racontent tous la même chose ? reprend-il.
– Ce n’est pas aussi simple. Il y a autant de vies possibles qu’il y a d’individus. Pourtant, nous pensons toujours que ce que nous vivons est le lot commun des autres. À l’échelle d’un quartier, d’une ville, d’un pays, c’est peut-être vrai, dans une certaine mesure. Mais à l’échelle du monde ? Les hommes qui me recherchent ont chacun parcouru des routes très différentes.
– Et pourtant, ils finissent tous par vous trouver.
– Des routes différentes qui débouchent toutes sur la même place. Et encore. Ce que j’offre, chacun lui donne un nom qui lui ressemble. »

La femme esquisse un sourire, mais il s’efface si rapidement qu’on se demande s’il a vraiment eu lieu. Dans la pénombre, les visages sont traitres, et les ombres que les bougies projettent ne sont pas dignes de confiance. Elle me fait signe de la main gauche, et commande un second cosmo. Étrange, je n’ai pas le souvenir de l’avoir vu boire son premier verre. Je me dis qu’un serveur consciencieux surveille discrètement ses clients pour deviner le moment précis où il convient de se présenter à la table. Je me fais vieux.

« Avez-vous conscience de ce que vous vous apprêtez à faire ? lui demanda-t-elle.
– Oui. Oui, je crois. Je veux me défaire de ce que je suis devenu.
– Avez-vous conscience du prix que vous allez payer pour cela ? »
L’homme croise les bras, et réfléchit une seconde. « Je crois… je crois que je le sais, mais les mots me manquent pour l’exprimer.
– Nous ne sommes pas qu’une essence, monsieur Kawabata, lui répondit-elle. Nous sommes la somme de ce que nous avons été, une espèce d’intégration continue. Nous sommes tous les jours qui se écoulé depuis notre venue au monde. Votre vie et votre mémoire se confondent. Se séparer de la seconde, c’est se défaire de la première.
– Je comprends.
– Vraiment ? Je ne garantis pas que vous serez plus satisfait après qu’avant…
– Vous aurais-je trouvé si le sort n’en était pas déjà scellé ? » conclut-il.

En servant le second cosmo, mon regard croise celui de l’homme. En entrant, il m’avait semblé jeune, trente ou trente-cinq ans maximum. Mais il a dans la pupille quelque chose d’une profondeur insondable, une obscurité plus noire qu’une nuit sans lune. Je sers un petit plateau de fruits frais, quelques tranches de pastèque et de Yuzu. Il en émane le parfum de l’innocence. Le vinyle touche à sa fin au moment où je me redresse. Sans un mot, je me dirige vers la sono pour mettre la face B.

« Comment ça se passe alors ? demanda l’homme.
– Comme chaque chose doit se passer. Si vous acceptez mon offre, votre vie prendra fin au moment où vous passerez le pas de la porte de ce bar.
– Comme ça ?
– Oui, comme ça.
– Et après ?
– Après… Après, vous verrez bien. Vous savez, la nature a horreur du vide. Vous laisserez un trou dans la fabrique, mais il sera vite comblé. Comme vous irez en combler un autre, très probablement. Et la balance sera restaurée.
– Je peux choisir ?
– N’en demandez pas trop, monsieur Kawabata. » Répondit-elle d’un ton de reproche qui n’invitait pas à la poursuite du sujet.

L’homme observa alors la femme droit dans les yeux, tandis que je m’efforçais de nettoyer mon shaker avec la nonchalance de celui qui voit et qui entend sans regarder ni écouter. La femme soutint son regard sans sourciller. Elle était jolie sans être belle, des cheveux courts et le teint si pâle qu’elle aurait tout aussi bien pu sortir d’une estampe. Le genre dont on ne pouvait que tomber amoureux en se disant que l’on allait commettre une grave erreur.

Soudain, sans un mot de plus, l’homme se redresse et m’apporte l’addition que j’avais discrètement laissée dans le coin de la table. Il régla en silence, ignorant mes formules de politesse, puis il se dirigea vers la porte du fond. Au moment de l’ouvrir et alors que je lui disais au revoir, il se retourna, et me répondit adieu.

Le bar était de nouveau silencieux. Je remplaçais le vinyle par un autre, un vieil enregistrement de Lee Morgan. La femme resta seule quelques minutes, puis s’apprêta à partir.

« Avez-vous passé un agréable moment ? lui demandais-je.
– Aussi bon que possible. J’aime beaucoup cet endroit.
– Ah, merci ! Aurais-je alors le plaisir de vous revoir ?
– Un jour peut-être. Votre heure n’est pas encore venue. Peut-être même ne viendra-t-elle jamais. »

Et avant même que je puisse lui demander le sens de cette idée, elle sortit sans se retourner. Quelle étrange femme ! Mais à peine le temps de me poser des questions que déjà entrait un groupe de touristes américains. Ils demandèrent « Can we get this table please ? » en pointant du doigt la table du fond, la plus proche de la baie vitrée. Je répondis « Sure ! ». Le jeune homme, le plus dynamique du groupe, parut perplexe, « Sure ? There are some glasses left there ! ».

Et effectivement, il restait sur la table un verre à cocktail et un autre à whisky. Du cendrier s’élevaient les dernières volutes d’une cigarette bon marché. Et alors que je m’empressais de la nettoyer pour les nouveaux venus, je me demandais à qui diable avait je pu servir ces verres. Je venais d’ouvrir, et le groupe américain était mes premiers clients. Il faudra que j’en parle à Makiko, c’est elle qui aurait dû nettoyer le bar hier. Mais pour la cigarette, je n’avais aucune explication.

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