beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: January 2016

Tsuki

Un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. La plupart de nos mouvements semblent mécaniques, conséquences de causes qui nous échappent. Par habitude et facilité, nous nous laissons tous emporter par le courant, celui des jours qui passent, avec l’espoir de ne pas s’échouer plus loin sur des rives boueuses et froides. Mais un cœur qui bat, c’est ce qui gonfle nos voiles, c’est ce qui met un terme à la dérive, c’est ce qui donne le ton. De nos jours, un cœur qui bat, c’est une chose rare.

La première fois que je l’ai vu, j’ai pensé que ce serait la dernière. Une intuition. Cette idée étrange que je ne la reverrai plus, idée étrange, car étrangère à ma façon usuelle de penser. Peut-être était-ce à cause de son corps aux lignes brisées, et de son visage fermé. Elle était en quelque sorte définitive. La nuit venait de tomber, et rendait comme il se doit possible toutes les audaces. Il n’y a de rencontres possibles que la nuit venue.

De ce qui s’est dit ce soir-là, je n’ai rien retenu, sinon cette histoire qu’elle m’a racontée alors que nous faisions chemin le long d’une avenue. Les paroles s’envolent, les émotions restent. Elle claudiquait un peu, car elle était née avec la jambe gauche plus courte que la droite. J’ajustais mon pas en conséquence, et nous n’étions pas pressés.

« Il y a deux sortes de nuits noires », a-t-elle débuté. « Les nuits sans lune, quand rien ne s’oppose à l’obscurité. Ce sont les nuits à ciel étoilé. Enfin, avant les lampadaires, les voitures, tout ça » ajouta-t-elle en riant. « Et puis il y a les nuits de pleine lune obscure, lorsque la lune qui se lève n’offre à voir que sa face cachée. Ces nuits-là sont encore sombres, plus profondes, que les premières. Peut-être est-ce parce qu’on ne devine la présence de la lune qu’à un trou dans le ciel, un abime encore plus sombre que la nuit elle-même ? Et ce trou ressemble à une pupille dilatée. »

Elle a levé la tête au ciel, et elle a pointé du doigt un endroit qui effectivement faisait comme un cercle de nuit plus sombre que le reste. Ce fut à ce moment précis que je sus que nous allions faire l’amour. Je me souviens de sa silhouette fine, de sa chambre plongée dans le noir – elle n’avait pas voulu allumer, et de cette étrange lune qui se découpait dans le cadre de sa fenêtre grande ouverte.

La seconde fois que j’ai revue, j’ai pensé que mon intuition m’avait trompée la dernière fois. Un an s’était écoulé. Pourtant, on a reprît notre conversation comme si on ne s’était quitté que la veille. Privilège de ceux que ni la distance ni le temps ne peuvent séparer. Elle n’avait pas changé, moi non plus me répondit-elle. Aucun de nous deux ne demanda de compte à l’autre. Privilège des écorchés vifs que l’abandon ne surprend plus.

Nous bûmes plus que de raison, et nos amis respectifs nous emmenèrent dans le seul karaoké valable de la ville. Je me rappelle avoir chanté sans soucis ni du rythme ni des paroles, et on riait comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain. Elle riait aussi, un rire franc, cristallin, et ce rire aussi était un rire définitif. Je sentais qu’il n’y avait rien au-delà de ce rire, qu’aucune retenue ne venait faire barrage à son éclat. C’était le rire d’une femme qui savait pleurer.

« Je me suis renseigné tu sais », lui dis-je. « Sur la lune, et ton histoire. Il existe une lune noire, à l’orbite jumelle et opposée à celle de la lune. Cette lune, nulle ne peut la voir. Elle incarne cette part en nous qui s’éprend du maléfice et des choses mauvaises. » Ce n’est pas la même lune, m’objecta-t-elle. « Je sais ! » lui dis-je. « Mais il existe du coup une troisième sorte de nuit noire : les nuits de pleine lune, lorsque la lune noire vient l’éclipser. »

Elle sourit alors, et c’était une fontaine de lumière. Elle n’était pas jolie, elle le savait. Mais elle en avait conçu cette force irrésistible qui habite les personnes qui ont surmonté leurs conditions. Si bien qu’elle était belle de cette beauté qui n’était pas naturelle, mais acquise de haute lutte. Un regard paresseux pouvait ne rien en voir. Ce n’était pas mon cas.

Ce soir-là, je ne l’ai pas raccompagné. Je me souviens lui avoir proposé, je me souviens qu’elle a disparu pendant que je m’entretenais avec d’autres amis. Je me suis dit “Tiens, elle s’est éclipsée”. Et cette idée ma tenue lieu de lot de consolation. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à l’appeler la fille de la lune.

La dernière fois que je l’ai vu fut effectivement la dernière. C’était un soir d’hiver, au pied d’un lampadaire souffreteux. J’avais ce soir-là décidé de couper par le parc. Chaque jour, pour en briser la monotonie, je m’efforçais de rentrer chez moi par un chemin différent. C’était une façon d’exercer simultanément mon corps et ma géographie. Voyager, c’est d’abord un état d’esprit.

Devant moi claudiquait une femme chaudement vêtue. J’ai réalisé que c’était elle. Je l’ai reconnu comme on reconnait une personne dans la foule rien qu’à sa silhouette ou à sa démarche. Alors j’ai pressé le pas, et je l’ai rejoint. Lorsqu’elle s’est retournée, j’ai vu qu’elle portait sur son torse une grande écharpe, et à l’intérieur, bien au chaud, un bébé.

« Mais qui est donc cette merveille ? lui demandais-je.
– Elle s’appelle Hilal.
– Hilal, c’est joli. C’est pour elle que tu t’es enfui la dernière fois…
– Entre autres. Excuse-moi, je pensais que tu étais au courant.
– Non, ne t’excuse pas. C’est moi qui n’ai pas été assez attentif. Je suis content de voir que tu vas bien.
– Moi ça va, mais ma mère est malade… Je vais retourner vivre chez elle la semaine prochaine, au pays. Elle m’aidera à prendre soin de la petite, et moi je prendrai soin d’elle.
– Un échange de bon procédé.
– En quelque sorte. »

Je l’ai accompagné jusqu’à la sortie du parc, en parlant un peu de tout et de rien. La petite, blottie contre le torse de sa mère, dormait profondément. Au moment de se quitter, elle fit un pas, puis se retourna et me dit « Hilal, ça veut dire…
– Lune. » l’interrompit- je. Elle me fit un sourire, et ce fut un sourire définitif qui avait valeur d’adieu, et elle reprit son chemin.

Je la regardais s’éloigner, convaincu cette fois-ci que plus jamais je ne la reverrais, en me disant qu’un cœur qui bat, c’est une chose rare de nos jours. Alors, me disais-je, croiser le chemin de deux cœurs qui battent à l’unisson, ce devait être encore plus rare. De nos jours, l’unisson est une chose rare.

La mère et la fille disparurent au coin de la rue. Le vent venu de l’océan se leva soudain. À l’horizon s’élevait une lune gibbeuse.

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Gion

« Je n’ai jamais aimé ma vie. Je réalise bien que je ne suis pas le seul, loin de là. Je n’ai jamais vraiment eu le choix. Je veux dire, bien sûr, comme tout le monde, j’ai fait des choix. Mes études, mon travail, mes amis. Mais dans ce que l’on choisit, quelle est la part de la liberté ? La vie, c’est ce qui vous arrive quand vous ne vous y attendez pas. Elle ne vous pose pas de questions, elle arrive, et voilà, il faut faire avec. Au final, ce que j’ai fait de la mienne, je ne l’aime pas. »

L’homme se tait un instant. De la main gauche, il tient une cigarette allumée qu’il ne fume pas. De la droite, il fait tourner les glaçons dans son verre à whisky. Le tintement complète à merveille le morceau de Freddie Hubbard, qu’un vinyle flambant neuf diffuse depuis quatre hautparleurs discrètement accrochés dans les coins du bar. La baie vitrée s’ouvre sur la rivière Kamogawa. Les berges sont bondées de touristes en shorts et de Japonaises en kimonos. Le festival de Gion bat son plein. C’est l’été avant l’heure, la nuit tombe lentement, et la rumeur s’élève jusqu’au ciel.

« Je suppose que vos clients vous racontent tous la même chose ? reprend-il.
– Ce n’est pas aussi simple. Il y a autant de vies possibles qu’il y a d’individus. Pourtant, nous pensons toujours que ce que nous vivons est le lot commun des autres. À l’échelle d’un quartier, d’une ville, d’un pays, c’est peut-être vrai, dans une certaine mesure. Mais à l’échelle du monde ? Les hommes qui me recherchent ont chacun parcouru des routes très différentes.
– Et pourtant, ils finissent tous par vous trouver.
– Des routes différentes qui débouchent toutes sur la même place. Et encore. Ce que j’offre, chacun lui donne un nom qui lui ressemble. »

La femme esquisse un sourire, mais il s’efface si rapidement qu’on se demande s’il a vraiment eu lieu. Dans la pénombre, les visages sont traitres, et les ombres que les bougies projettent ne sont pas dignes de confiance. Elle me fait signe de la main gauche, et commande un second cosmo. Étrange, je n’ai pas le souvenir de l’avoir vu boire son premier verre. Je me dis qu’un serveur consciencieux surveille discrètement ses clients pour deviner le moment précis où il convient de se présenter à la table. Je me fais vieux.

« Avez-vous conscience de ce que vous vous apprêtez à faire ? lui demanda-t-elle.
– Oui. Oui, je crois. Je veux me défaire de ce que je suis devenu.
– Avez-vous conscience du prix que vous allez payer pour cela ? »
L’homme croise les bras, et réfléchit une seconde. « Je crois… je crois que je le sais, mais les mots me manquent pour l’exprimer.
– Nous ne sommes pas qu’une essence, monsieur Kawabata, lui répondit-elle. Nous sommes la somme de ce que nous avons été, une espèce d’intégration continue. Nous sommes tous les jours qui se écoulé depuis notre venue au monde. Votre vie et votre mémoire se confondent. Se séparer de la seconde, c’est se défaire de la première.
– Je comprends.
– Vraiment ? Je ne garantis pas que vous serez plus satisfait après qu’avant…
– Vous aurais-je trouvé si le sort n’en était pas déjà scellé ? » conclut-il.

En servant le second cosmo, mon regard croise celui de l’homme. En entrant, il m’avait semblé jeune, trente ou trente-cinq ans maximum. Mais il a dans la pupille quelque chose d’une profondeur insondable, une obscurité plus noire qu’une nuit sans lune. Je sers un petit plateau de fruits frais, quelques tranches de pastèque et de Yuzu. Il en émane le parfum de l’innocence. Le vinyle touche à sa fin au moment où je me redresse. Sans un mot, je me dirige vers la sono pour mettre la face B.

« Comment ça se passe alors ? demanda l’homme.
– Comme chaque chose doit se passer. Si vous acceptez mon offre, votre vie prendra fin au moment où vous passerez le pas de la porte de ce bar.
– Comme ça ?
– Oui, comme ça.
– Et après ?
– Après… Après, vous verrez bien. Vous savez, la nature a horreur du vide. Vous laisserez un trou dans la fabrique, mais il sera vite comblé. Comme vous irez en combler un autre, très probablement. Et la balance sera restaurée.
– Je peux choisir ?
– N’en demandez pas trop, monsieur Kawabata. » Répondit-elle d’un ton de reproche qui n’invitait pas à la poursuite du sujet.

L’homme observa alors la femme droit dans les yeux, tandis que je m’efforçais de nettoyer mon shaker avec la nonchalance de celui qui voit et qui entend sans regarder ni écouter. La femme soutint son regard sans sourciller. Elle était jolie sans être belle, des cheveux courts et le teint si pâle qu’elle aurait tout aussi bien pu sortir d’une estampe. Le genre dont on ne pouvait que tomber amoureux en se disant que l’on allait commettre une grave erreur.

Soudain, sans un mot de plus, l’homme se redresse et m’apporte l’addition que j’avais discrètement laissée dans le coin de la table. Il régla en silence, ignorant mes formules de politesse, puis il se dirigea vers la porte du fond. Au moment de l’ouvrir et alors que je lui disais au revoir, il se retourna, et me répondit adieu.

Le bar était de nouveau silencieux. Je remplaçais le vinyle par un autre, un vieil enregistrement de Lee Morgan. La femme resta seule quelques minutes, puis s’apprêta à partir.

« Avez-vous passé un agréable moment ? lui demandais-je.
– Aussi bon que possible. J’aime beaucoup cet endroit.
– Ah, merci ! Aurais-je alors le plaisir de vous revoir ?
– Un jour peut-être. Votre heure n’est pas encore venue. Peut-être même ne viendra-t-elle jamais. »

Et avant même que je puisse lui demander le sens de cette idée, elle sortit sans se retourner. Quelle étrange femme ! Mais à peine le temps de me poser des questions que déjà entrait un groupe de touristes américains. Ils demandèrent « Can we get this table please ? » en pointant du doigt la table du fond, la plus proche de la baie vitrée. Je répondis « Sure ! ». Le jeune homme, le plus dynamique du groupe, parut perplexe, « Sure ? There are some glasses left there ! ».

Et effectivement, il restait sur la table un verre à cocktail et un autre à whisky. Du cendrier s’élevaient les dernières volutes d’une cigarette bon marché. Et alors que je m’empressais de la nettoyer pour les nouveaux venus, je me demandais à qui diable avait je pu servir ces verres. Je venais d’ouvrir, et le groupe américain était mes premiers clients. Il faudra que j’en parle à Makiko, c’est elle qui aurait dû nettoyer le bar hier. Mais pour la cigarette, je n’avais aucune explication.

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Baba

Il vient le temps de l’amertume, ce réel qui assèche l’imaginaire, le temps des peaux arides que les larmes ne savent plus irriguer, le règne du désert. Sur nos joues le sel, et dans le regard le silence. Les eaux vaseuses de l’oubli se substituent à la joie. Mais c’est une eau qui n’étanche pas la soif, et un vin qui n’apporte pas l’ivresse. Plus rien ne s’élève, pas même nos voix brisées. Et partout, le vent s’obstine à ne pas venir. Sur nos visages l’envahissante absence de son souffle, et le souvenir de sa caresse qui lentement nous dévore.

La grande Baba s’étire. Elle est grande Baba. Et son cœur est plus grand encore. Elle s’étire et se réveille. Elle se souvient la faim. Elle se souvient des hommes. Et son sourire aussi s’étire. Et ce sourire me semble sans fin, à la mesure de mon effroi.

Nous ne sommes plus à la hauteur. Nos vies ne sont plus à la mesure. Nos pensées sont petites, nos conceptions étroites, nos rêves solitaires. Quand avons-nous oublié que vivre, c’est vivre ensemble ? Quand avons-nous oublié qu’il n’y a de rêves que partagées et solidaires ? Quand avons-nous abdiqué au profit du désert ?

Déjà je sens comme son souffle le long de ma nuque, et c’est un souffle qui ne brasse pas l’air. Elle est là sans l’être vraiment, la vielle Baba. Jamais elle ne quitte ceux qui foulent son sol, sa terre gorgée de sang. Elle en a vu d’autres, la Baba. Elle en a dévoré plus d’un.

Regarde avancer les lignes de démarcation. Écoute l’appel à prendre parti pour un côté ou l’autre. Ne pas s’engager, c’est jouer pour l’ennemi. C’est ce qu’ils diront avant de te mettre en joue. Et bientôt tu seras cerné de toute part. Partout l’arbitraire, nulle part la justice. Tu seras le « one man army », nous serons tous armée de nous-mêmes, et seuls contre tous.

Il vient le temps de l’amertume, la défection de l’imaginaire, le temps des reproches et des coups bas, il vient le règne de Baba Yaga. Sur nos joues le sel, sur ses lèvres notre sang. Malheur à ceux qui ne la voient pas, et malheur encore plus grand pour ceux sur qui s’arrête son regard. Plus rien de bon ne s’élève, sinon les vents mauvais. Et partout, la paix qui se retire comme l’océan par marée basse. Et c’est fou à quelle vitesse le sable oublie le règne de l’océan, à quelle vitesse le soleil réchauffe ce qui longtemps a été froid.

Si Baba a de longues jambes, c’est pour mieux enserrer les tiennes, mon enfant. Si Baba a de grands yeux, c’est pour mieux que tu t’y perdes. Si Baba a de fines mains, c’est pour mieux prendre les tiennes. C’est que Baba a faim d’amour, et ton nom est le prix à payer pour le sien.

Nous ne sommes plus à sa hauteur. Nos vies ne sont plus à sa mesure. Nos pensées sont vagues, nos conceptions erronées, nos rêves froids. Quand avons-nous oublié que vivre, c’est vivre avec elle ? Quand avons-nous oublié qu’il n’y a de rêves que ceux qu’elle permet ? Quand avons-nous renoncé au profit de l’oubli ?

Baba s’étire comme s’étire un chat. C’est une belle femme, Baba. Je l’aime comme on aime son fusil, avec le respect dû à ce qui nous dépasse. Elle s’étire puis me sourit. Et dans son regard se cachent la promesse de temps meilleurs, le repos à venir, la paix qui succède à la guerre. Mais avant, voici venir les temps amers, l’obscurité sans lune, le règne de Baba.

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