beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Le liseré vert

Sur le lit défait repose un grand fichu blanc au liseré vert. Elle attrape d’un mouvement vif le fichu et recouvre d’une main agile ses longs cheveux blancs désordonnés. Un moment, je m’arrête stupéfait par la sureté de ce geste, l’humilité de cette pudeur, et son apparente assurance puisée dans la mémoire immuable d’une répétition quotidienne, jour après jour, pendant des décennies.

Pendant un éclat de seconde, son regard retrouve sa lumière. Ses lèvres s’entrouvrent, et je m’y accroche malgré moi. L’instant d’après, le silence retrouve sa place. Le temps d’un battement de cœur, le monde a basculé, et pourtant rien ne s’est produit.

Cela fait déjà longtemps qu’elle ne me reconnait plus. Cela fait déjà longtemps que je ne suis plus que ce gentil étranger qui vient gentiment lui parler de choses qui lui sont étrangement familières. Tout ce que je sais d’elle, longtemps ça la stupéfait, peut-être même inquiété parfois. Mais il arrive un âge ou l’on n’est jamais inquiet longtemps. Qu’a-t-on à perdre quand on a déjà tout perdu ?

Mais c’est oublier que l’on a toujours quelque chose à perdre.

Les médecins, les gériatres, tous m’ont prévenue de longue date. La prochaine étape. L’indifférence de plus en plus grande au réel, la perte de l’usage de la parole, l’enfermement intérieur.

C’est le silence qui désormais règle nos pas. C’est en silence qu’elle ne me voit pas assis à ses côtés. C’est ce silence qui lentement la dérobe à ma présence.

Je la regarde s’enfoncer seule dans cette bulle, là où ni mes bras ni ma voix ne portent, comme un navire qui lentement fait naufrage. Et je reste là, les bras ballants, confronté à ma terrible impuissance, incapable de lui porter secours. Elle est désormais seule au-delà du miroir.

À quoi ressemble le monde lorsque tout dans ce monde nous est étranger, quand rien de ce qui se présente à nous ne nous est familier ? Tout est péril, tout est angoisse. Ou alors peut-être le monde se poursuit en elle, un monde fait de souvenirs et où des personnes mortes depuis longtemps viennent nous tenir compagnie. Peut-être est-ce mieux ainsi. L’amour que les fantômes nous offrent est encore de l’amour.

En vérité, je n’en sais rien. Je suis désormais en déca de sa ligne d’horizon, hors de sa vue. Elle emporte avec elle la mémoire d’un monde qui n’est plus, et que tout le monde a oublié. Elle s’efface de la réalité, et il ne reste plus que le souvenir d’une mécanique de chair et de sang, des bras qui m’ont bercé enfant, un refuge qui désormais m’est définitivement interdit.

Pour que la vie survienne, il faut peut-être que la vie s’efface. Mais de quoi suis-je coupable si moi je trouve cela injuste ?

Je me souviens. Elle ajustait son voile, et d’un air de reproche me disait « Nous sommes de ceux qui ne peuvent compter sur personne. » Et elle ajoutait, théâtrale comme seul peut l’être le fatalisme arabe, « Rien ne nous a été épargné, rien ne nous sera pardonné. » Je levais les yeux au ciel, tout en sachant que j’avais tort. Ma vie n’avait alors été qu’une fraction de la sienne, et elle m’avait déjà donné de bonnes raisons de la croire sur parole.

Dans la salle d’attente, une petite télévision diffuse une chaine d’information en continu. Le son est coupé, si bien que les gesticulations des invités sur le plateau prennent une allure comique et ridicule. En filigrane, on comprend qu’il serait de bon ton d’avoir peur, que l’actualité exige de nous une gravité exceptionnelle. Moi, je n’entends que du bruit blanc, du bruit qui succède au bruit, pour le plaisir de faire du bruit, comme des enfants qui hurlent d’une peur convenue dans une attraction foraine.

On ne dit pas assez l’attrait de la destruction, le plaisir du vertige de la catastrophe, le désir en chacun de nous de faire place nette. Et la schadenfreude.

Ma mère ne voit rien de tout cela. Les enjeux de ce monde ne la concernent plus. « Nous sommes de ceux qui ne peuvent compter sur personne », m’aurait-elle probablement asséné. La vie en suspension, l’épochè permanente.

Je sais ce que j’aurai répondu.

« Nous sommes de ceux qui ne peuvent compter sur personne, c’est vrai, mais nous sommes de ceux sur qui on peut compter. » Parce qu’il faut bien que quelqu’un quelque part tienne debout. Parce qu’il suffit d’une poignée d’hommes non pas pour sauver le monde, mais pour lui donner une raison d’être.

Il se fait tard. On me fait comprendre qu’il est temps de partir, Monsieur. Les soins, le diner, tout ça. Une dernière étreinte, quelques mots doux que je susurre à son oreille, et son indifférence comme fin de non-recevoir. Mais c’est ça l’espoir, l’espoir qu’en dépit des apparences, les mots traversent même les murs les plus épais, et que par capillarité, ils parviennent un jour à destination.

1+
Partagez votre lecture:

2 Comments

  1. Ce texte est magnifique. Il m’a donné des frissons, du début à la fin. Car on connaît tous une personne qui a été victime de cette maladie. Malheureusement. Quel fléau… Ce texte est poignant et témoigne de beaucoup d’amour. Merci.

    0

Leave a Reply

Your email address will not be published.

*

© 2018 beau: adj m.

Theme by Anders NorenUp ↑