La nuit venue, la ville cesse d’être un ordre. Elle renonce à sa logique, et se découvre autant de possibles qu’il y a de coins de rue. On est toujours un peu surpris de retrouver au détour d’une avenue la même allée que le jour. Comme si on espérait une surprise, un nouveau débouché, une géographie inattendue et sans cesse renouvelée. Un labyrinthe aléatoire.

Mais il n’en est rien. La rue de l’Ermitage croise la rue de Ménilmontant, la rue Duranti traverse la rue Merlin, qui elle-même trouve sa source dans la rue de la Roquette. Et pourtant, quelque chose en moi est convaincu que la géographie la nuit ne respecte pas les règles de la géométrie le jour.

Paris la nuit, ce sont des rues silencieuses aux façades bruyantes, un horizon tungstène qui semble scintiller en rythme avec le bourdonnement discontinu de la circulation, et le bruit de fond d’une mécanique qui ne connait pas le sommeil.

« C’est marrant, lui dis-je, je ne suis jamais passé par ici.
– Menteur, j’ai du mal à croire qu’il existe dans cette ville une seule rue qui te soit inconnue ! Les chats de gouttière ne se perdent pas.
– Et pourtant ! Tu vois, il aura fallu que je me perde pour que je puisse te retrouver !
– Cabot ! répondit-elle.
– Chien ou chat, il va falloir un jour que tu te décides sur ma nature ! »

Nous passons au pied d’un porche plongé dans l’obscurité. Nous n’y trouvons pas refuge, nous ne nous y embrassons pas, nous poursuivons notre chemin. Quelques pas plus loin pourtant, j’éprouve une étrange mélancolie, le souvenir de ce passage obscur, et de ce qui ne s’y est pas produit.

« Je sais à quoi tu penses, me lance-t-elle.
– Vraiment ?
– Ce n’est pas parce que tu peux faire quelque chose que tu dois le faire.
– Combien de temps vas-tu m’en vouloir ?
– Je ne sais pas. Le temps qu’il faudra. L’éternité peut-être. Qui sait ?
– L’éternité, ça me va, répondis-je. Ça peut être court, l’éternité. L’éternité, ça n’est pas infini. »

Soudain, elle m’attrape par la main et bifurque dans une sorte d’allée privative. Au bout, un immeuble cossu, très haut, mais digne, ramassé au fond de ce qui ressemble à un cul-de-sac un peu secret. À la droite d’une immense porte en verre, un digicode flambant neuf, et à l’intérieur du hall, un ascenseur minuscule, mais moderne. On entre, on se serre un peu, on garde nos distances.

Au dernier étage, elle sort de son sac un énorme trousseau avec des dizaines de clefs, et se dirige vers une porte massive. Le seuil s’ouvre sur un petit vestibule, dans lequel elle entre sans allumer. Moi, je la suis. Le vestibule débouche sur un duplex aux grandes baies vitrées. Les toits de Paris s’étalent à notre vue. L’espace baigne dans la lumière artificielle que réfléchit la couverture nuageuse.

« J’allume ? me demanda-t-elle.
– Non, n’allume pas s’il te plait. C’est inutile… » Je laisse ma vue s’acclimater un instant à la pénombre, puis je me rapproche de la baie vitrée. « Quelle vue ! Tu as changé de gamme dis-moi.
– C’est vrai, nous vendons de plus en plus de propriétés semi-luxueuses. L’air du temps, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Mais cet appartement n’est pas à vendre. Le propriétaire le loue à la semaine.
– Combien ?
– Tu veux vraiment savoir ?
– Hum… Non. »

Un long moment, nous nous laissons happer par le spectacle de la ville nocturne. Le silence, régulièrement ponctué par le hurlement de sirènes au loin, me berce et m’apaise. Elle s’avance et s’installe à mes côtés. Aimer, c’est suspendre les mots et partager le silence. Sans me détourner de la vue, je cherche sa main, et l’attrape doucement.

« Pourquoi ? dit-elle soudain sans me regarder.
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi tu fuis ? Pourquoi tu t’interdis à être heureux ? »
Un avion perce les nuages, et dessine au ralenti une longue ligne imaginaire. « Je n’ai pas de réponses à ces questions. Peut-être parce que je ne sais pas ce que c’est qu’être heureux ? Comment puis-je avoir envie d’être ce que je ne peux imaginer ? »

Elle lâche ma main, se retourne, et se dirige vers le canapé. Je me retourne à mon tour, et je suis du regard le mouvement de sa silhouette qui se détache des murs plongés dans l’obscurité. Elle tend le bras, et m’invite à venir m’assoir à côté d’elle.

« Il n’y a pas de place pour moi dans ta vie, m’assène-t-elle.
– Il n’y a pas de place pour la vie en moi, et tu le sais bien. Cet endroit que tu imagines dans mon cœur, et dans lequel tu veux entrer, n’existe pas.
– Alors que fais-tu ici ? Pourquoi continuer de répondre quand je t’appelle ? Et moi, pourquoi est-ce que je te suis ? À quoi bon tout ça ? »

La vague fait chanceler mon assurance. J’essaie de percer son regard, mais sa pupille se confond avec l’obscurité ambiante. Le silence se dresse entre nous.

« Je ne sais pas. Peut-être que notre histoire se joue de nous. Deux amants qui jamais ne font l’amour dans le même lieu, deux amoureux qui s’invitent chez les autres le temps d’une nuit volée, l’histoire est trop belle, pas vrai ? Si belle qu’elle en devient nécessaire. Et nous, on est entrainé dedans, incapable malgré nous d’y mettre fin…
– Nous sommes quoi alors ? Des pantins ? Et moi, je suis quoi pour toi ?
– Tu es… la femme que j’ai toujours voulu aimer, sans jamais vraiment le pouvoir. »

D’un geste lent, elle s’enfonce plus profond dans le canapé. Son visage rejoint la pénombre. Seuls subsistent deux petits éclats de lumière. Son parfum, un ton sucré à l’image de la joie de vivre qui la caractérise, prend peu à peu possession de la pièce. Je réalise violemment que j’ai envie d’elle.

Je me détourne, et me replonge dans la vue de la nuit. Ma voix semble soudain plus sombre « Tu as sans doute raison. Il vaut mieux mettre un terme à tout ça. Nous ne sommes pas tenus de souffrir.
– Comme ça ? Tu vas arrêter comme ça ?
– Je ne veux… »

Ses lèvres viennent soudain se presser contre les miennes. Mes mots restent en suspens, mais nos mains parlent pour nous. Je sens sur ses joues les larmes qui coulent. J’en goute le sel alors que j’embrasse sa peau nue. Nous faisons l’amour à la vue de tous, et Paris, indifférente, détourne le regard.

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