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Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

La conséquence sans les causes

Je n’ai jamais aimé mon mari. J’ai peut-être éprouvé des sentiments pour lui, de la tendresse souvent, de la reconnaissance parfois. Nous avons connu la joie, le plaisir, et nous avons été heureux. Mais je ne l’ai jamais aimé d’amour, comme on dit de nos jours. Je l’ai épousé parce qu’il fallait bien en épouser un, que c’était ainsi que l’on vivait de mon temps, et que parmi le choix qui m’était offert, épouser un homme bon et honnête était déjà une bénédiction.

Je me suis mariée, à la condition qu’il me permette de poursuivre mes études. Il a tenu sa promesse, et la vie a fait le reste.

Je n’ai jamais aimé mon mari, mais j’ai souvent été amoureuse. Parfois ce fut sans conséquence. Parfois des « choses » sont survenues.

Cela va peut-être vous sembler étrange, mais jamais aucune de ces histoires ne m’a donné envie de remettre en cause mon mariage. La part des choses en moi s’est faite sans douleur particulière. En quelque sorte, je n’ai fait que de me dédoubler, autant de fois que cela m’a semblé nécessaire.

La duplicité, puisqu’il faut bien lui donner un nom, m’était aussi naturelle que la respiration, et j’en ai été la première surprise. Très vite, je me suis défaite de ce que la morale que j’avais reçue en héritage avait de dogmatique. Comment ce qui est si naturel peut-il être aussi mauvais ? D’ailleurs, qui peut juger de la nature humaine ?

L’eau qui s’échappe d’une bonde tournoie et finit par former un tourbillon. Le tourbillon est stable, en ceci que d’un instant au suivant nous pouvons l’identifier et le reconnaitre. Il existe. Il semble même animé de vie, se déplaçant aléatoirement de part et d’autre.

Et pourtant, il n’existe rien de plus fragile que le tourbillon. Que l’eau vienne à manquer et il disparait. Que notre main vienne troubler l’équilibre délicat des forces, et il se dissipe. Le tourbillon, ce n’est ni l’eau qui le compose mais ne fait que le traverser, ni l’ensemble des forces qui s’exerce et lui donne corps. Il n’existe que comme phénomène inscrit dans le temps. Et de même, nous existons.

Si notre nature nous élude, c’est parce qu’elle partage avec le tourbillon le fait de ne pas exister sur le même plan que la matière. Notre nature est une dérivée, et ce que nous observons concrètement n’est que l’empreinte de ce que nous sommes, la conséquence sans les causes.

Il faut peu de choses pour faire un homme. Il en faut encore moins pour le défaire. Et lorsque mon mari est mort, cet équilibre s’est rompu.

Je ne l’ai pas aimé, mais mon dieu qu’est-ce qu’il me manque ! Son décès m’a affligé d’une tristesse dont je n’aurai jamais su imaginer la profondeur et la densité. Un accident, rien ne peut vous y préparer. La vie bascule du jour au lendemain. Je me suis littéralement effondrée, comme une vieille bâtisse dont on retire subitement les soutiens.

Le pire, c’est la culpabilité. Non pas de l’avoir trompé, mais de ne pas avoir su l’aimer à sa juste mesure. Je ne l’ai pas aimé, parfaitement consciente de ce fait, et cette conscience fonde mon crime. Ai-je été juste ? Ou juste opportuniste ? Qu’ai-je été pour lui ?

Et le silence, ce silence terrible que les défunts opposent à nos questions les plus pressantes. Tout est allé si vite. Trop vite.

Et puis, j’ai découvert votre existence. En rangeant ses affaires, j’ai trouvé votre correspondance. Ne m’en voulez pas, je n’ai pas pu m’empêcher de la lire. Ce fut au-dessus de mes forces. Cela va peut-être aussi vous surprendre, mais jamais je n’ai imaginé qu’il ait pu avoir une maitresse, combien même n’ai-je pas été moi-même d’une grande vertu. Nous vivons aveugles à la plupart des choses qui nous sont proches.

Je crois qu’il vous a aimé d’un amour au moins égal à celui qu’il éprouvait pour moi. Je crois que vous l’avez aimé d’un amour qui a été largement supérieur au mien. Et c’est pour moi un réconfort et de savoir qu’il a été aimé à sa juste valeur, et de découvrir en vous quelqu’un qui partage ma peine.

Cette correspondance vous appartient, c’est pour cela que je vous l’ai renvoyé dans ce colis, ainsi qu’une partie de ses carnets intimes, dans lesquelles il fait mention de vous. Je crois que c’est ce qu’il aurait souhaité. Peut-être aussi aurait-il voulu vous confier d’autres objets ? Peut-être voulez-vous en prendre possession ?

Comprenez-moi bien. Ce n’est pas mon amitié que je vous offre. Ce serait indécent et déplacé. Ce qui m’habite et me possède, c’est le regret et la compassion. C’est peu de chose, la compassion. Quelques larmes qui roulent sur nos joues. Je tenais juste à ce que vous sachiez que je ne vous en veux pas (de quel droit le pourrai-je ?), et que vous n’êtes pas seule.

Il me manque, énormément, et ses mots me manquent aussi.

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2 Comments

  1. Un texte touchant. Touchant de pudeur contenue.

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