beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: December 2015

La ligne imaginaire

La nuit venue, la ville cesse d’être un ordre. Elle renonce à sa logique, et se découvre autant de possibles qu’il y a de coins de rue. On est toujours un peu surpris de retrouver au détour d’une avenue la même allée que le jour. Comme si on espérait une surprise, un nouveau débouché, une géographie inattendue et sans cesse renouvelée. Un labyrinthe aléatoire.

Mais il n’en est rien. La rue de l’Ermitage croise la rue de Ménilmontant, la rue Duranti traverse la rue Merlin, qui elle-même trouve sa source dans la rue de la Roquette. Et pourtant, quelque chose en moi est convaincu que la géographie la nuit ne respecte pas les règles de la géométrie le jour.

Paris la nuit, ce sont des rues silencieuses aux façades bruyantes, un horizon tungstène qui semble scintiller en rythme avec le bourdonnement discontinu de la circulation, et le bruit de fond d’une mécanique qui ne connait pas le sommeil.

« C’est marrant, lui dis-je, je ne suis jamais passé par ici.
– Menteur, j’ai du mal à croire qu’il existe dans cette ville une seule rue qui te soit inconnue ! Les chats de gouttière ne se perdent pas.
– Et pourtant ! Tu vois, il aura fallu que je me perde pour que je puisse te retrouver !
– Cabot ! répondit-elle.
– Chien ou chat, il va falloir un jour que tu te décides sur ma nature ! »

Nous passons au pied d’un porche plongé dans l’obscurité. Nous n’y trouvons pas refuge, nous ne nous y embrassons pas, nous poursuivons notre chemin. Quelques pas plus loin pourtant, j’éprouve une étrange mélancolie, le souvenir de ce passage obscur, et de ce qui ne s’y est pas produit.

« Je sais à quoi tu penses, me lance-t-elle.
– Vraiment ?
– Ce n’est pas parce que tu peux faire quelque chose que tu dois le faire.
– Combien de temps vas-tu m’en vouloir ?
– Je ne sais pas. Le temps qu’il faudra. L’éternité peut-être. Qui sait ?
– L’éternité, ça me va, répondis-je. Ça peut être court, l’éternité. L’éternité, ça n’est pas infini. »

Soudain, elle m’attrape par la main et bifurque dans une sorte d’allée privative. Au bout, un immeuble cossu, très haut, mais digne, ramassé au fond de ce qui ressemble à un cul-de-sac un peu secret. À la droite d’une immense porte en verre, un digicode flambant neuf, et à l’intérieur du hall, un ascenseur minuscule, mais moderne. On entre, on se serre un peu, on garde nos distances.

Au dernier étage, elle sort de son sac un énorme trousseau avec des dizaines de clefs, et se dirige vers une porte massive. Le seuil s’ouvre sur un petit vestibule, dans lequel elle entre sans allumer. Moi, je la suis. Le vestibule débouche sur un duplex aux grandes baies vitrées. Les toits de Paris s’étalent à notre vue. L’espace baigne dans la lumière artificielle que réfléchit la couverture nuageuse.

« J’allume ? me demanda-t-elle.
– Non, n’allume pas s’il te plait. C’est inutile… » Je laisse ma vue s’acclimater un instant à la pénombre, puis je me rapproche de la baie vitrée. « Quelle vue ! Tu as changé de gamme dis-moi.
– C’est vrai, nous vendons de plus en plus de propriétés semi-luxueuses. L’air du temps, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Mais cet appartement n’est pas à vendre. Le propriétaire le loue à la semaine.
– Combien ?
– Tu veux vraiment savoir ?
– Hum… Non. »

Un long moment, nous nous laissons happer par le spectacle de la ville nocturne. Le silence, régulièrement ponctué par le hurlement de sirènes au loin, me berce et m’apaise. Elle s’avance et s’installe à mes côtés. Aimer, c’est suspendre les mots et partager le silence. Sans me détourner de la vue, je cherche sa main, et l’attrape doucement.

« Pourquoi ? dit-elle soudain sans me regarder.
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi tu fuis ? Pourquoi tu t’interdis à être heureux ? »
Un avion perce les nuages, et dessine au ralenti une longue ligne imaginaire. « Je n’ai pas de réponses à ces questions. Peut-être parce que je ne sais pas ce que c’est qu’être heureux ? Comment puis-je avoir envie d’être ce que je ne peux imaginer ? »

Elle lâche ma main, se retourne, et se dirige vers le canapé. Je me retourne à mon tour, et je suis du regard le mouvement de sa silhouette qui se détache des murs plongés dans l’obscurité. Elle tend le bras, et m’invite à venir m’assoir à côté d’elle.

« Il n’y a pas de place pour moi dans ta vie, m’assène-t-elle.
– Il n’y a pas de place pour la vie en moi, et tu le sais bien. Cet endroit que tu imagines dans mon cœur, et dans lequel tu veux entrer, n’existe pas.
– Alors que fais-tu ici ? Pourquoi continuer de répondre quand je t’appelle ? Et moi, pourquoi est-ce que je te suis ? À quoi bon tout ça ? »

La vague fait chanceler mon assurance. J’essaie de percer son regard, mais sa pupille se confond avec l’obscurité ambiante. Le silence se dresse entre nous.

« Je ne sais pas. Peut-être que notre histoire se joue de nous. Deux amants qui jamais ne font l’amour dans le même lieu, deux amoureux qui s’invitent chez les autres le temps d’une nuit volée, l’histoire est trop belle, pas vrai ? Si belle qu’elle en devient nécessaire. Et nous, on est entrainé dedans, incapable malgré nous d’y mettre fin…
– Nous sommes quoi alors ? Des pantins ? Et moi, je suis quoi pour toi ?
– Tu es… la femme que j’ai toujours voulu aimer, sans jamais vraiment le pouvoir. »

D’un geste lent, elle s’enfonce plus profond dans le canapé. Son visage rejoint la pénombre. Seuls subsistent deux petits éclats de lumière. Son parfum, un ton sucré à l’image de la joie de vivre qui la caractérise, prend peu à peu possession de la pièce. Je réalise violemment que j’ai envie d’elle.

Je me détourne, et me replonge dans la vue de la nuit. Ma voix semble soudain plus sombre « Tu as sans doute raison. Il vaut mieux mettre un terme à tout ça. Nous ne sommes pas tenus de souffrir.
– Comme ça ? Tu vas arrêter comme ça ?
– Je ne veux… »

Ses lèvres viennent soudain se presser contre les miennes. Mes mots restent en suspens, mais nos mains parlent pour nous. Je sens sur ses joues les larmes qui coulent. J’en goute le sel alors que j’embrasse sa peau nue. Nous faisons l’amour à la vue de tous, et Paris, indifférente, détourne le regard.

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La conséquence sans les causes

Je n’ai jamais aimé mon mari. J’ai peut-être éprouvé des sentiments pour lui, de la tendresse souvent, de la reconnaissance parfois. Nous avons connu la joie, le plaisir, et nous avons été heureux. Mais je ne l’ai jamais aimé d’amour, comme on dit de nos jours. Je l’ai épousé parce qu’il fallait bien en épouser un, que c’était ainsi que l’on vivait de mon temps, et que parmi le choix qui m’était offert, épouser un homme bon et honnête était déjà une bénédiction.

Je me suis mariée, à la condition qu’il me permette de poursuivre mes études. Il a tenu sa promesse, et la vie a fait le reste.

Je n’ai jamais aimé mon mari, mais j’ai souvent été amoureuse. Parfois ce fut sans conséquence. Parfois des « choses » sont survenues.

Cela va peut-être vous sembler étrange, mais jamais aucune de ces histoires ne m’a donné envie de remettre en cause mon mariage. La part des choses en moi s’est faite sans douleur particulière. En quelque sorte, je n’ai fait que de me dédoubler, autant de fois que cela m’a semblé nécessaire.

La duplicité, puisqu’il faut bien lui donner un nom, m’était aussi naturelle que la respiration, et j’en ai été la première surprise. Très vite, je me suis défaite de ce que la morale que j’avais reçue en héritage avait de dogmatique. Comment ce qui est si naturel peut-il être aussi mauvais ? D’ailleurs, qui peut juger de la nature humaine ?

L’eau qui s’échappe d’une bonde tournoie et finit par former un tourbillon. Le tourbillon est stable, en ceci que d’un instant au suivant nous pouvons l’identifier et le reconnaitre. Il existe. Il semble même animé de vie, se déplaçant aléatoirement de part et d’autre.

Et pourtant, il n’existe rien de plus fragile que le tourbillon. Que l’eau vienne à manquer et il disparait. Que notre main vienne troubler l’équilibre délicat des forces, et il se dissipe. Le tourbillon, ce n’est ni l’eau qui le compose mais ne fait que le traverser, ni l’ensemble des forces qui s’exerce et lui donne corps. Il n’existe que comme phénomène inscrit dans le temps. Et de même, nous existons.

Si notre nature nous élude, c’est parce qu’elle partage avec le tourbillon le fait de ne pas exister sur le même plan que la matière. Notre nature est une dérivée, et ce que nous observons concrètement n’est que l’empreinte de ce que nous sommes, la conséquence sans les causes.

Il faut peu de choses pour faire un homme. Il en faut encore moins pour le défaire. Et lorsque mon mari est mort, cet équilibre s’est rompu.

Je ne l’ai pas aimé, mais mon dieu qu’est-ce qu’il me manque ! Son décès m’a affligé d’une tristesse dont je n’aurai jamais su imaginer la profondeur et la densité. Un accident, rien ne peut vous y préparer. La vie bascule du jour au lendemain. Je me suis littéralement effondrée, comme une vieille bâtisse dont on retire subitement les soutiens.

Le pire, c’est la culpabilité. Non pas de l’avoir trompé, mais de ne pas avoir su l’aimer à sa juste mesure. Je ne l’ai pas aimé, parfaitement consciente de ce fait, et cette conscience fonde mon crime. Ai-je été juste ? Ou juste opportuniste ? Qu’ai-je été pour lui ?

Et le silence, ce silence terrible que les défunts opposent à nos questions les plus pressantes. Tout est allé si vite. Trop vite.

Et puis, j’ai découvert votre existence. En rangeant ses affaires, j’ai trouvé votre correspondance. Ne m’en voulez pas, je n’ai pas pu m’empêcher de la lire. Ce fut au-dessus de mes forces. Cela va peut-être aussi vous surprendre, mais jamais je n’ai imaginé qu’il ait pu avoir une maitresse, combien même n’ai-je pas été moi-même d’une grande vertu. Nous vivons aveugles à la plupart des choses qui nous sont proches.

Je crois qu’il vous a aimé d’un amour au moins égal à celui qu’il éprouvait pour moi. Je crois que vous l’avez aimé d’un amour qui a été largement supérieur au mien. Et c’est pour moi un réconfort et de savoir qu’il a été aimé à sa juste valeur, et de découvrir en vous quelqu’un qui partage ma peine.

Cette correspondance vous appartient, c’est pour cela que je vous l’ai renvoyé dans ce colis, ainsi qu’une partie de ses carnets intimes, dans lesquelles il fait mention de vous. Je crois que c’est ce qu’il aurait souhaité. Peut-être aussi aurait-il voulu vous confier d’autres objets ? Peut-être voulez-vous en prendre possession ?

Comprenez-moi bien. Ce n’est pas mon amitié que je vous offre. Ce serait indécent et déplacé. Ce qui m’habite et me possède, c’est le regret et la compassion. C’est peu de chose, la compassion. Quelques larmes qui roulent sur nos joues. Je tenais juste à ce que vous sachiez que je ne vous en veux pas (de quel droit le pourrai-je ?), et que vous n’êtes pas seule.

Il me manque, énormément, et ses mots me manquent aussi.

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Le liseré vert

Sur le lit défait repose un grand fichu blanc au liseré vert. Elle attrape d’un mouvement vif le fichu et recouvre d’une main agile ses longs cheveux blancs désordonnés. Un moment, je m’arrête stupéfait par la sureté de ce geste, l’humilité de cette pudeur, et son apparente assurance puisée dans la mémoire immuable d’une répétition quotidienne, jour après jour, pendant des décennies.

Pendant un éclat de seconde, son regard retrouve sa lumière. Ses lèvres s’entrouvrent, et je m’y accroche malgré moi. L’instant d’après, le silence retrouve sa place. Le temps d’un battement de cœur, le monde a basculé, et pourtant rien ne s’est produit.

Cela fait déjà longtemps qu’elle ne me reconnait plus. Cela fait déjà longtemps que je ne suis plus que ce gentil étranger qui vient gentiment lui parler de choses qui lui sont étrangement familières. Tout ce que je sais d’elle, longtemps ça la stupéfait, peut-être même inquiété parfois. Mais il arrive un âge ou l’on n’est jamais inquiet longtemps. Qu’a-t-on à perdre quand on a déjà tout perdu ?

Mais c’est oublier que l’on a toujours quelque chose à perdre.

Les médecins, les gériatres, tous m’ont prévenue de longue date. La prochaine étape. L’indifférence de plus en plus grande au réel, la perte de l’usage de la parole, l’enfermement intérieur.

C’est le silence qui désormais règle nos pas. C’est en silence qu’elle ne me voit pas assis à ses côtés. C’est ce silence qui lentement la dérobe à ma présence.

Je la regarde s’enfoncer seule dans cette bulle, là où ni mes bras ni ma voix ne portent, comme un navire qui lentement fait naufrage. Et je reste là, les bras ballants, confronté à ma terrible impuissance, incapable de lui porter secours. Elle est désormais seule au-delà du miroir.

À quoi ressemble le monde lorsque tout dans ce monde nous est étranger, quand rien de ce qui se présente à nous ne nous est familier ? Tout est péril, tout est angoisse. Ou alors peut-être le monde se poursuit en elle, un monde fait de souvenirs et où des personnes mortes depuis longtemps viennent nous tenir compagnie. Peut-être est-ce mieux ainsi. L’amour que les fantômes nous offrent est encore de l’amour.

En vérité, je n’en sais rien. Je suis désormais en déca de sa ligne d’horizon, hors de sa vue. Elle emporte avec elle la mémoire d’un monde qui n’est plus, et que tout le monde a oublié. Elle s’efface de la réalité, et il ne reste plus que le souvenir d’une mécanique de chair et de sang, des bras qui m’ont bercé enfant, un refuge qui désormais m’est définitivement interdit.

Pour que la vie survienne, il faut peut-être que la vie s’efface. Mais de quoi suis-je coupable si moi je trouve cela injuste ?

Je me souviens. Elle ajustait son voile, et d’un air de reproche me disait « Nous sommes de ceux qui ne peuvent compter sur personne. » Et elle ajoutait, théâtrale comme seul peut l’être le fatalisme arabe, « Rien ne nous a été épargné, rien ne nous sera pardonné. » Je levais les yeux au ciel, tout en sachant que j’avais tort. Ma vie n’avait alors été qu’une fraction de la sienne, et elle m’avait déjà donné de bonnes raisons de la croire sur parole.

Dans la salle d’attente, une petite télévision diffuse une chaine d’information en continu. Le son est coupé, si bien que les gesticulations des invités sur le plateau prennent une allure comique et ridicule. En filigrane, on comprend qu’il serait de bon ton d’avoir peur, que l’actualité exige de nous une gravité exceptionnelle. Moi, je n’entends que du bruit blanc, du bruit qui succède au bruit, pour le plaisir de faire du bruit, comme des enfants qui hurlent d’une peur convenue dans une attraction foraine.

On ne dit pas assez l’attrait de la destruction, le plaisir du vertige de la catastrophe, le désir en chacun de nous de faire place nette. Et la schadenfreude.

Ma mère ne voit rien de tout cela. Les enjeux de ce monde ne la concernent plus. « Nous sommes de ceux qui ne peuvent compter sur personne », m’aurait-elle probablement asséné. La vie en suspension, l’épochè permanente.

Je sais ce que j’aurai répondu.

« Nous sommes de ceux qui ne peuvent compter sur personne, c’est vrai, mais nous sommes de ceux sur qui on peut compter. » Parce qu’il faut bien que quelqu’un quelque part tienne debout. Parce qu’il suffit d’une poignée d’hommes non pas pour sauver le monde, mais pour lui donner une raison d’être.

Il se fait tard. On me fait comprendre qu’il est temps de partir, Monsieur. Les soins, le diner, tout ça. Une dernière étreinte, quelques mots doux que je susurre à son oreille, et son indifférence comme fin de non-recevoir. Mais c’est ça l’espoir, l’espoir qu’en dépit des apparences, les mots traversent même les murs les plus épais, et que par capillarité, ils parviennent un jour à destination.

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