Il y aura toujours quelqu’un qui voudra t’assassiner. Parce que ta peau n’est pas de la bonne teinte, parce que ton nom n’est pas d’ici, parce que tes yeux sont bleus quand les leurs sont noirs, ou noirs lorsque les leurs sont bleus. Et que dieu, ou ce qui lui fait office, te préserve de naitre albinos, ou sourd, ou muet, ou différent. Pas assez de ceci, ou un peu trop de cela. Un rien suffit.

Ou encore ce sera parce que tu ne crois pas aux bons dieux, ou que tu ne crois pas, ce qui pour eux revient au même. Ils te reprocheront d’avoir tes racines dans le ciel, d’être un enfant du vent. Ils voudront t’interdire de fouler le sol qui était pourtant là bien avant que le premier homme y dépose ses pas, et qui sera encore là longtemps après la dernière marche.

Peut-être seront-ils envieux de ton bonheur parce qu’ils ne sont pas heureux et n’ont jamais su l’être, ou alors ils prendront ombrage du malheur qui t’afflige, car il les force à remettre en question le peu qu’ils pensent posséder. Ils diront que ton éloquence les insulte, et que ton silence les offense.

Ils te demanderont de prendre parti pour l’injustice, ou alors de la subir si tu refuses. Ils apporteront la guerre là où tu essaies de vivre en paix. Ils refuseront la paix, car ils ne connaissent que la guerre. Si tu penses trop, si tu portes en toi le savoir, si tu l’offres sans contrepartie, ils diront que tu es subversif, que tu sèmes la discorde, que tu dois disparaitre.

Partout, la même rengaine. Nulle part, le repos. Quoi que tu fasses, qui que tu sois, quelqu’un quelque part y verra une abomination. Le monde est ainsi fait que certains pensent ne pas pouvoir vivre tant que tu ne seras pas mort, combien même rien ne te soit plus cher que de préserver la leur de vie.

Et systématiquement, c’est l’innocence que l’on assassine. Comment pourrait-il en aller autrement ?

Ce monde tel que tu le découvres, je ne l’ai pas fait. Il n’est pas à mon image, et je le regrette. On y trouve parfois la paix, rarement la justice. L’amour y sert de consolation, mais c’est une eau qui n’éteint pas la soif.

L’enfer n’existe pas, pour la simple raison qu’il n’a nul besoin d’être, puisque les hommes savent si bien en faire un du monde.

Je n’ai pas de réponses. Et je t’invite à te méfier de tous ceux qui prétendront le contraire.

Certes, la vaste majorité des hommes seront indifférents à ta vie. Parfois, tu y verras une chance. Un jour, lucide, tu comprendras que c’est dans cette indifférence que tu penses salvatrice que le mal puise sa source. C’est d’indifférence que le monde crève.

Ce qui fait d’un homme un homme, ce qui fera de toi un homme, ce n’est pas de ne pas prendre part à cette mécanique. Il ne suffit pas d’être bon. Il ne suffit pas de ne pas contribuer à perpétuer l’injustice. Encore te faudra-t-il trouver la force de t’y opposer, de refuser les idées prêtes à porter et le confort qu’elles procurent. Il te faudra trouver une morale qui ne tienne sur rien d’autre que les fondements même de ton humanité. Il te faudra vivre ta différence non comme une affliction, ni comme une force, mais comme la simple expression de l’altérité en chacun de nous.

Il te faudra savoir reconnaitre le dogme quand elle prétend être une pensée, et la pensée qui se cache dans les moindres choses.

Être un homme, ce n’est ni mourir vieux ni posséder beaucoup. Encore faut-il avoir vécu, et la vie ne se mesure pas aux années.

Il y aura toujours quelqu’un qui voudra t’assassiner. Parce que tu n’es pas tout à fait né du sang d’ici, ni tout à fait pétri du sang de là-bas. Ce n’est pas un cadeau qu’un tel héritage, je le sais bien. Mais les héritages sont faits pour être dilapidés. Tu ne dois allégeance à personne d’autre qu’à toi-même, et cette liberté est un bien précieux.

Ce sang qui coule en toi, et que tant voudront verser à l’autel de leurs folies, c’est celui de l’humanité. Tant que jamais tu ne vois en l’autre un sang inférieur au tien, tant que tu sais que nous baignons tous dans le même fleuve gonflé de larmes, alors tu seras un homme, mon fils.

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