Comme le temps s’écoule sans que l’on y pense, la vie survient malgré nous. Elle procède par déflagration, elle nous prend toujours par surprise. Oh, bien sûr, lorsque l’on prend le temps de lire les traces, le temps de se retourner, il est toujours possible de révéler une chaine de conséquences, de se dire que bien entendu, ce qui survient du jour au lendemain n’est jamais que le fruit d’une logique résolue et ancienne. Mais on lit le passé comme on lit dans le marc de café. Les évidences que l’on y découvre ne le sont qu’une fois leurs importances révolues.

De toutes les choses qui me fascinent – et j’admets qu’elles sont nombreuses – peu sont celles qui préoccupent la première page des journaux. Ce n’est pas que le sort du monde m’indiffère, nul n’est à l’abri de ses aléas, et nul ne peut s’y soustraire. Mais globalement, la vie fait preuve de résilience, en dépit de tous nos efforts pour la détruire. La vie survit à la bêtise humaine, et combien même cette même bêtise rend la joie impossible en de si nombreux endroits, la vie y sursoit, et persiste à accomplir sa tâche.

L’amour survient même là où il est interdit. Les enfants naissent malgré les bombes. La vie se propage en dépit des frontières. Et la rose reste belle combien même pousse-t-elle dans le désert (et peut être même en est-elle encore plus belle).

Faire le monde meilleur, c’est commencer par faire de soi un homme meilleur. L’humanisme arrogant, sûr de soi et de sa science à fait suffisamment de ravage. Chacun de nous prend part à la fabrique du monde, chacun de nous y contribue par capillarité. C’est en créant les conditions de la joie en soi et autour de soi que l’on change l’acidité de la solution.

J’attends un enfant. C’est une chose étrange et merveilleuse que de donner la vie, combien même en tant que parent nous ne pouvons que contribuer aux prémices de celle-ci. J’observe chacun de mes enfants grandir de l’intérieur vers l’extérieur, devenant chaque jour qui passe un peu plus eux-mêmes, et un peu moins ce que nous, parents, sommes. Ici aussi, la vie survient presque malgré nous. Chacun d’eux est différent, et le nouveau venu le sera aussi, à sa façon.

Si le cœur d’une mère est un abîme au fond duquel se trouve toujours un pardon (Balzac je crois), le cœur d’un enfant ne connait que l’amour sans condition. Cette innocence naturelle nous engage, et nous questionne. C’est elle qui nous rend intolérables des images qui, lorsqu’elles mettent en scène des adultes, nous laissent indifférents. Un enfant qui souffre, un enfant qui meurt, est nécessairement une injustice. Nulle cause, nulle loi, nulle raison quelles qu’elles soient, ne justifiera jamais de la mort d’un enfant.

À quel moment perdons-nous cette innocence ? À quel âge est-il tolérable de mourir ? Par quelle malédiction oublions-nous que notre prochain, tout comme nous même, avons un jour été un enfant ? Voilà quelques questions qui me passionnent, mais qui ne semblent pourtant pas préoccuper nos journaux. Étrange, ce que l’on nomme civilisation me semble si souvent indigne de ce nom.

Comme le temps s’écoule sans que l’on y pense, la vie survient malgré nous. Entre l’envergure de mes bras, je m’efforce de créer les conditions de la joie, une bulle de confort et de confiance dans laquelle ceux qui me sont proches chantent, content, lisent, aiment, expérimentent, non pas en toute sécurité, cette illusion de liberté, mais en ayant la garantie de ne jamais se retrouver seul quoi qu’il arrive. Je connais l’Eden, j’en suis le démiurge, je le fabrique de mes mains. La chaleur humaine qui en irradie, c’est la lumière qui absout le monde. Car la moindre étincelle peut effacer les ténèbres les plus profondes.

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