Longtemps, j’ai cru pouvoir survivre à ton absence. Faire comme si. Faire face, comme ils disent. Peut-être bien même y suis-je arrivé, pour quelques jours, ou quelques heures. Peut-être qu’à force de croire, on donne vie à une idée, on se transforme par la force de la foi. Ou alors t’avais-je seulement oublié, un jour de mauvaise pluie, un soir de fatigue plus grande que d’habitude. Mais bien vite, l’illusion se dissipe, et l’absence s’installe à nouveau.

Tu es partie, et à ta place, ce n’est pas un vide qui s’est creusé, mais un trop-plein qui se déverse, et dans lequel se noient la joie et le sens. Je vis sous l’eau. Rien ne m’atteint qui n’ai été au préalable atténué par les flots. Rien ne me touche sans avoir été imprégné humide de la substance de ton absence. Rien n’a de sens sinon à l’aulne de ton ombre projetée sur mes émotions.

C’est étrange. Ce qui autrefois était si prompt à faire naitre en moi la passion et l’enthousiasme ne suscite désormais que de vagues remous. Je me suis retiré du monde, qui tourne d’ailleurs tout aussi bien sans ma contribution. Ce qui l’embrase ne me brule plus. Du reste, il peut bien bruler, et me bruler avec. Mais du bois humide, on ne fait que de mauvais feux.

Je crois que je vais devoir m’accommoder à cet état second. Me faire une raison. Tu me manques, et perdu pour perdu, je me manque aussi. Je me dédouble, ton ombre me possède. Je deviens froid, froid comme ces pierres polies par l’océan, et que la rigueur des abysses habite si profondément que les feux de l’été ne parviennent jamais totalement à en réchauffer la surface.

Toutefois, quelque chose subsiste et ce n’est pas de l’espoir, cette eau du désert. Non, c’est quelque chose de bien plus fondamental que cela, quelque chose de l’ordre de l’essentiel.

Ton absence me défait, mais elle ne me définit pas. Elle m’enserre, mais ne peut totalement me circonscrire. Je ne suis pas l’amour que je te porte. C’est peut-être la raison pour laquelle je ne t’ai pas encore rejoint. Échanger le trop peu de toi par un trop tout court n’a pas de sens. Tu es une femme à ma mesure, démesurée et sans concession. Nous sommes faits pour nous aimer sans jamais pouvoir tout à fait nous rejoindre.

Il m’arrive encore de te relire. Parfois, je te retrouve cachée entre les lignes, et c’est comme si je te rencontrais à nouveau pour la première fois. Parfois je me remémore nos conversations, et les silences qui les ont ponctuées. Souvent je rêvasse, je me laisse aller au désir de te déshabiller à nouveau. Et dans ces moments-là, loin de m’étouffer, ton absence semble s’effacer, et sa morsure s’adoucir. Tu ne me manques jamais autant que lorsque je ne pense pas à toi. Comme un pendule qui jamais ne serait tout à fait synchrone, et dont le mouvement ne décrit jamais deux fois la même trajectoire.

Je me fais une raison. Tu me connais, tu sais combien cela me coute. Je n’ai jamais été doué pour être raisonnable. Tu ne l’es pas plus que moi, je le sais bien. Je me fais à la raison que je ne peux survivre à ton absence, et que ce n’est pas bien grave que d’aimer quelqu’un à ce point. Je me dis que je t’aime, et que c’est déjà beaucoup. Tu vois, je change.

Mais ton absence m’étouffe. Elle m’agace, et je m’agace d’avoir fait une si grande place à ce qui n’est qu’une illusion. Le monde me manque aussi. Si je dois me faire une raison, c’est qu’il est temps de mettre un terme à cette absence. Tu vois, je ne change pas.

Bientôt le jour viendra chasser la nuit, ou la nuit viendra révéler le jour. Je veux émerger de ton absence, et fouler l’écume à l’air libre. Je veux revoir l’aube à tes côtés. Je te veux, et si c’est un crime, je veux bien que l’on me condamne.

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