beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: November 2015

La part des choses

Il y aura toujours quelqu’un qui voudra t’assassiner. Parce que ta peau n’est pas de la bonne teinte, parce que ton nom n’est pas d’ici, parce que tes yeux sont bleus quand les leurs sont noirs, ou noirs lorsque les leurs sont bleus. Et que dieu, ou ce qui lui fait office, te préserve de naitre albinos, ou sourd, ou muet, ou différent. Pas assez de ceci, ou un peu trop de cela. Un rien suffit.

Ou encore ce sera parce que tu ne crois pas aux bons dieux, ou que tu ne crois pas, ce qui pour eux revient au même. Ils te reprocheront d’avoir tes racines dans le ciel, d’être un enfant du vent. Ils voudront t’interdire de fouler le sol qui était pourtant là bien avant que le premier homme y dépose ses pas, et qui sera encore là longtemps après la dernière marche.

Peut-être seront-ils envieux de ton bonheur parce qu’ils ne sont pas heureux et n’ont jamais su l’être, ou alors ils prendront ombrage du malheur qui t’afflige, car il les force à remettre en question le peu qu’ils pensent posséder. Ils diront que ton éloquence les insulte, et que ton silence les offense.

Ils te demanderont de prendre parti pour l’injustice, ou alors de la subir si tu refuses. Ils apporteront la guerre là où tu essaies de vivre en paix. Ils refuseront la paix, car ils ne connaissent que la guerre. Si tu penses trop, si tu portes en toi le savoir, si tu l’offres sans contrepartie, ils diront que tu es subversif, que tu sèmes la discorde, que tu dois disparaitre.

Partout, la même rengaine. Nulle part, le repos. Quoi que tu fasses, qui que tu sois, quelqu’un quelque part y verra une abomination. Le monde est ainsi fait que certains pensent ne pas pouvoir vivre tant que tu ne seras pas mort, combien même rien ne te soit plus cher que de préserver la leur de vie.

Et systématiquement, c’est l’innocence que l’on assassine. Comment pourrait-il en aller autrement ?

Ce monde tel que tu le découvres, je ne l’ai pas fait. Il n’est pas à mon image, et je le regrette. On y trouve parfois la paix, rarement la justice. L’amour y sert de consolation, mais c’est une eau qui n’éteint pas la soif.

L’enfer n’existe pas, pour la simple raison qu’il n’a nul besoin d’être, puisque les hommes savent si bien en faire un du monde.

Je n’ai pas de réponses. Et je t’invite à te méfier de tous ceux qui prétendront le contraire.

Certes, la vaste majorité des hommes seront indifférents à ta vie. Parfois, tu y verras une chance. Un jour, lucide, tu comprendras que c’est dans cette indifférence que tu penses salvatrice que le mal puise sa source. C’est d’indifférence que le monde crève.

Ce qui fait d’un homme un homme, ce qui fera de toi un homme, ce n’est pas de ne pas prendre part à cette mécanique. Il ne suffit pas d’être bon. Il ne suffit pas de ne pas contribuer à perpétuer l’injustice. Encore te faudra-t-il trouver la force de t’y opposer, de refuser les idées prêtes à porter et le confort qu’elles procurent. Il te faudra trouver une morale qui ne tienne sur rien d’autre que les fondements même de ton humanité. Il te faudra vivre ta différence non comme une affliction, ni comme une force, mais comme la simple expression de l’altérité en chacun de nous.

Il te faudra savoir reconnaitre le dogme quand elle prétend être une pensée, et la pensée qui se cache dans les moindres choses.

Être un homme, ce n’est ni mourir vieux ni posséder beaucoup. Encore faut-il avoir vécu, et la vie ne se mesure pas aux années.

Il y aura toujours quelqu’un qui voudra t’assassiner. Parce que tu n’es pas tout à fait né du sang d’ici, ni tout à fait pétri du sang de là-bas. Ce n’est pas un cadeau qu’un tel héritage, je le sais bien. Mais les héritages sont faits pour être dilapidés. Tu ne dois allégeance à personne d’autre qu’à toi-même, et cette liberté est un bien précieux.

Ce sang qui coule en toi, et que tant voudront verser à l’autel de leurs folies, c’est celui de l’humanité. Tant que jamais tu ne vois en l’autre un sang inférieur au tien, tant que tu sais que nous baignons tous dans le même fleuve gonflé de larmes, alors tu seras un homme, mon fils.

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Eden

Comme le temps s’écoule sans que l’on y pense, la vie survient malgré nous. Elle procède par déflagration, elle nous prend toujours par surprise. Oh, bien sûr, lorsque l’on prend le temps de lire les traces, le temps de se retourner, il est toujours possible de révéler une chaine de conséquences, de se dire que bien entendu, ce qui survient du jour au lendemain n’est jamais que le fruit d’une logique résolue et ancienne. Mais on lit le passé comme on lit dans le marc de café. Les évidences que l’on y découvre ne le sont qu’une fois leurs importances révolues.

De toutes les choses qui me fascinent – et j’admets qu’elles sont nombreuses – peu sont celles qui préoccupent la première page des journaux. Ce n’est pas que le sort du monde m’indiffère, nul n’est à l’abri de ses aléas, et nul ne peut s’y soustraire. Mais globalement, la vie fait preuve de résilience, en dépit de tous nos efforts pour la détruire. La vie survit à la bêtise humaine, et combien même cette même bêtise rend la joie impossible en de si nombreux endroits, la vie y sursoit, et persiste à accomplir sa tâche.

L’amour survient même là où il est interdit. Les enfants naissent malgré les bombes. La vie se propage en dépit des frontières. Et la rose reste belle combien même pousse-t-elle dans le désert (et peut être même en est-elle encore plus belle).

Faire le monde meilleur, c’est commencer par faire de soi un homme meilleur. L’humanisme arrogant, sûr de soi et de sa science à fait suffisamment de ravage. Chacun de nous prend part à la fabrique du monde, chacun de nous y contribue par capillarité. C’est en créant les conditions de la joie en soi et autour de soi que l’on change l’acidité de la solution.

J’attends un enfant. C’est une chose étrange et merveilleuse que de donner la vie, combien même en tant que parent nous ne pouvons que contribuer aux prémices de celle-ci. J’observe chacun de mes enfants grandir de l’intérieur vers l’extérieur, devenant chaque jour qui passe un peu plus eux-mêmes, et un peu moins ce que nous, parents, sommes. Ici aussi, la vie survient presque malgré nous. Chacun d’eux est différent, et le nouveau venu le sera aussi, à sa façon.

Si le cœur d’une mère est un abîme au fond duquel se trouve toujours un pardon (Balzac je crois), le cœur d’un enfant ne connait que l’amour sans condition. Cette innocence naturelle nous engage, et nous questionne. C’est elle qui nous rend intolérables des images qui, lorsqu’elles mettent en scène des adultes, nous laissent indifférents. Un enfant qui souffre, un enfant qui meurt, est nécessairement une injustice. Nulle cause, nulle loi, nulle raison quelles qu’elles soient, ne justifiera jamais de la mort d’un enfant.

À quel moment perdons-nous cette innocence ? À quel âge est-il tolérable de mourir ? Par quelle malédiction oublions-nous que notre prochain, tout comme nous même, avons un jour été un enfant ? Voilà quelques questions qui me passionnent, mais qui ne semblent pourtant pas préoccuper nos journaux. Étrange, ce que l’on nomme civilisation me semble si souvent indigne de ce nom.

Comme le temps s’écoule sans que l’on y pense, la vie survient malgré nous. Entre l’envergure de mes bras, je m’efforce de créer les conditions de la joie, une bulle de confort et de confiance dans laquelle ceux qui me sont proches chantent, content, lisent, aiment, expérimentent, non pas en toute sécurité, cette illusion de liberté, mais en ayant la garantie de ne jamais se retrouver seul quoi qu’il arrive. Je connais l’Eden, j’en suis le démiurge, je le fabrique de mes mains. La chaleur humaine qui en irradie, c’est la lumière qui absout le monde. Car la moindre étincelle peut effacer les ténèbres les plus profondes.

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(Dé)raisons

Longtemps, j’ai cru pouvoir survivre à ton absence. Faire comme si. Faire face, comme ils disent. Peut-être bien même y suis-je arrivé, pour quelques jours, ou quelques heures. Peut-être qu’à force de croire, on donne vie à une idée, on se transforme par la force de la foi. Ou alors t’avais-je seulement oublié, un jour de mauvaise pluie, un soir de fatigue plus grande que d’habitude. Mais bien vite, l’illusion se dissipe, et l’absence s’installe à nouveau.

Tu es partie, et à ta place, ce n’est pas un vide qui s’est creusé, mais un trop-plein qui se déverse, et dans lequel se noient la joie et le sens. Je vis sous l’eau. Rien ne m’atteint qui n’ai été au préalable atténué par les flots. Rien ne me touche sans avoir été imprégné humide de la substance de ton absence. Rien n’a de sens sinon à l’aulne de ton ombre projetée sur mes émotions.

C’est étrange. Ce qui autrefois était si prompt à faire naitre en moi la passion et l’enthousiasme ne suscite désormais que de vagues remous. Je me suis retiré du monde, qui tourne d’ailleurs tout aussi bien sans ma contribution. Ce qui l’embrase ne me brule plus. Du reste, il peut bien bruler, et me bruler avec. Mais du bois humide, on ne fait que de mauvais feux.

Je crois que je vais devoir m’accommoder à cet état second. Me faire une raison. Tu me manques, et perdu pour perdu, je me manque aussi. Je me dédouble, ton ombre me possède. Je deviens froid, froid comme ces pierres polies par l’océan, et que la rigueur des abysses habite si profondément que les feux de l’été ne parviennent jamais totalement à en réchauffer la surface.

Toutefois, quelque chose subsiste et ce n’est pas de l’espoir, cette eau du désert. Non, c’est quelque chose de bien plus fondamental que cela, quelque chose de l’ordre de l’essentiel.

Ton absence me défait, mais elle ne me définit pas. Elle m’enserre, mais ne peut totalement me circonscrire. Je ne suis pas l’amour que je te porte. C’est peut-être la raison pour laquelle je ne t’ai pas encore rejoint. Échanger le trop peu de toi par un trop tout court n’a pas de sens. Tu es une femme à ma mesure, démesurée et sans concession. Nous sommes faits pour nous aimer sans jamais pouvoir tout à fait nous rejoindre.

Il m’arrive encore de te relire. Parfois, je te retrouve cachée entre les lignes, et c’est comme si je te rencontrais à nouveau pour la première fois. Parfois je me remémore nos conversations, et les silences qui les ont ponctuées. Souvent je rêvasse, je me laisse aller au désir de te déshabiller à nouveau. Et dans ces moments-là, loin de m’étouffer, ton absence semble s’effacer, et sa morsure s’adoucir. Tu ne me manques jamais autant que lorsque je ne pense pas à toi. Comme un pendule qui jamais ne serait tout à fait synchrone, et dont le mouvement ne décrit jamais deux fois la même trajectoire.

Je me fais une raison. Tu me connais, tu sais combien cela me coute. Je n’ai jamais été doué pour être raisonnable. Tu ne l’es pas plus que moi, je le sais bien. Je me fais à la raison que je ne peux survivre à ton absence, et que ce n’est pas bien grave que d’aimer quelqu’un à ce point. Je me dis que je t’aime, et que c’est déjà beaucoup. Tu vois, je change.

Mais ton absence m’étouffe. Elle m’agace, et je m’agace d’avoir fait une si grande place à ce qui n’est qu’une illusion. Le monde me manque aussi. Si je dois me faire une raison, c’est qu’il est temps de mettre un terme à cette absence. Tu vois, je ne change pas.

Bientôt le jour viendra chasser la nuit, ou la nuit viendra révéler le jour. Je veux émerger de ton absence, et fouler l’écume à l’air libre. Je veux revoir l’aube à tes côtés. Je te veux, et si c’est un crime, je veux bien que l’on me condamne.

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