La mer bleu ciel annule l’horizon, ouvrant ainsi une béance que comble le vacarme de l’océan. Je m’y engouffre, comme il se doit. Un instant, je me laisse dissoudre dans ce néant humide. Je m’abandonne aux roulis qui défont ce que je crois être sans en avoir la preuve. J’y perds l’usage du langage, jusqu’à oublier mon nom, nom qui ne me semble plus n’être que la marque apposée arbitrairement sur mon identité. Je m’efface peu à peu, et ça fait du bien. Éloge des eaux du Léthé.

Je peux bien me laisser aller. J’ai une heure à tuer. Étrange idée d’ailleurs. C’est plutôt l’heure qui nous tue.

Je m’installe un peu plus confortablement en haut des dunes, et le sable s’évase pour faire une place à ce qui me sert de postérieur. Quitte à subir les outrages du temps, autant que cela se fasse dans le plus grand confort. L’air salin, que le vent pousse vers les terres, gonfle mon torse au-delà de toute raison. Je goute à cette solitude qui n’est pas de l’esseulement. Je fais le vide, le vide me fait.

Plus loin, aux extrémités de l’arc que décrit la longue plage, deux falaises de craies délimitent l’espace qui me contient. Elles gardent ce qui n’a pas de nom, mais mérite d’être gardé. Elles sont usées par l’érosion, par la conjuration du temps et de l’océan, et je me dis qu’elles me ressemblent un peu. Moi aussi, je paye le tribut pour le viol des lois de la gravité, de la thermodynamique, et de l’entropie. Elles viendront à s’effondrer un jour, chavirant dans les eaux du jour au lendemain, des fruits d’une catastrophe annoncée et inexorable, sans avoir donné l’alerte ou pris le temps de dire adieu. Faire fracas une dernière fois, mais l’avoir fait au moins une fois.

La plage est déserte.

L’évidence me frappe. Elle me rattrape, certes claudiquant, raison boiteuse à la ramasse de la perception sensible, mais elle finit par me frapper. La plage est déserte. Pas de baigneurs en vue, pas de cerfs-volants, pas de surfeurs au loin. Une belle journée, vide de l’animation propre à l’activité du genre humain un jour d’été.

L’idée me vient que quelque chose s’est produit, ou pire, va se produire. Je sais bien que c’est la peur qui parle, mais elle parle d’une voix de maitre. Ma conscience, qui s’était laissé aller comme un chien qui s’ébroue, rejoint ses pénates. Et la frontière qui distingue ce que je suis de ce que je ne suis pas s’érige à nouveau. Seul dans la foule, je suis partout à ma place. Mais seul sur cette plage, je ne suis plus le bienvenu.

Le charme est rompu. Je m’agace un peu d’avoir perdu l’océan, la béance, l’oubli. Je cède l’innocence à contrecœur. En échange, tout me revient d’un bloc, le superflu comme le relatif. Je sens poindre la nausée. Qu’y a-t-il dans ce fatras qui m’habite de plus important que cette heure à tuer ?

Je me relève difficilement. Le sable se dérobe sous mes pieds nus, je chancelle un peu. L’océan reste indifférent à mon vertige. Le sang reprend à nouveau possession de mes jambes. Je fais face, le temps de retrouver l’équilibre, puis me détourne du bleu.

Je délaisse le mystère de la plage déserte, et son horizon ajourné. Les réponses viennent parfois à ceux qui ne posent pas de questions. Et puis, je me sais attendu ailleurs. Chaque pas que je fais dans le sable m’éloigne de la transcendance, et me rapproche de l’incarnation. Je n’entends déjà plus le naufrage des vagues sur le rivage. Je laisse l’oubli derrière moi.

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