Je n’aime pas tomber amoureux. De l’amour, j’aime son objet, son ivresse, mais pas le fracas de sa survenue, qui bouscule ce qui un instant auparavant était ordonné et prévisible. Tombez amoureux, et plus rien n’est acquis. L’amour assujettit mon état, mes pensées, et mes désirs, à ceux d’une autre, qui jamais tout à fait ne vous appartient ni ne peut vous comprendre. Aimer, c’est prendre part aux enjeux du monde, devenir cause et conséquence, ajouter au vacarme le bruit de ses battements de cœurs. Non, je n’aime pas tomber amoureux.

C’est d’autant plus étrange qu’amoureux je le suis tombé à de si nombreuses reprises. Je n’ai pas le gout de la fuite, peut-être par lâcheté. Le désordre me dérange, mais à chaque fois, je me prête au jeu. Ma vue, d’ordinaire si vaste et figé sur l’horizon, soudain se concentre, se resserre, effectue une mise au point sur une seule personne, presque malgré moi, et au détriment du reste. Le reste lui devient flou. Ce qui s’y produit ne me concerne plus en rien. Seule se détache de l’arrière-plan celle qui devient l’objet de toute mon attention. Et tout cela se produit dans la plus grande violence, en une fraction de seconde. Un gigantesque déraillement de ma conscience, dont j’émerge des décombres hébété et chancelant.

Je me rattrape aux branches, et cela se voit. Cela se voit quand je tombe amoureux. Elle ne peut pas ne pas le voir, ne pas avoir perçu l’instant précis du basculement. Cette seconde de silence, ce point infinitésimal qui distingue ce qui avant n’était pas de l’amour de ce qui lui succède et en sera. Rien plus jamais ne sera comme avant, et il faut s’en réjouir. C’est ainsi que le monde va. Alors je souris. Et elle aussi.

Plus tard, dénudé l’un et l’autre, nous parlerons de nos voyages, et du monde qui n’a rien d’homogène. Nous parlerons de l’impossibilité d’être heureux dans un monde qui a fait de l’injonction au bonheur la mesure de la vie. Ce sera après avoir fait l’amour, et ce sera encore de l’amour. Ce sera en pleine nuit, comme il se doit, et nous rirons du cliché que nous avons reproduit sans en avoir conscience, la chambre faiblement éclairée, les draps froissés, et nos vêtements abandonnés en amas épars sur le sol.

Rien de tout cela n’est grave. En amour, rien n’est jamais grave, sinon sa fin. Il faut être un peu fou pour tomber amoureux, il faut être un peu fou pour dépendre de qui que ce soit et de quelque façon que ce soit. Elle me dira que nous aimerions tous avoir quelqu’un quelque part qui nous attend. Je répondrai qu’attendre, c’est déjà aimer, et qu’aimer c’est un peu être fou.

Je lui dirai que je l’aime, elle me demandera à combien de femmes je l’ai avoué. Alors j’avouerais ne pas savoir parler d’amour, elle répondra que l’amour, elle préfère encore le faire. Alors nous le ferons encore, avant de sombrer humides, l’un sans l’autre, mais encore enlacé, dans des rêves tardifs issus de portes d’ivoires.

Et dans ce rêve, je chute.

Sans regarder le sol, sans savoir si je tombe ou si je vole. J’égraine un épi dont je ne sais s’il s’agit de blé ou d’une autre espèce. Et les grains qui s’échappent de mes mains tombent dans les sables du temps. Cet épi que je défais, mais qui ne semble pas avoir de fin, je réalise que c’est moi qui m’évide peu à peu. Mais cela n’a pas de sens. Et dans le rêve, je me dis que non, vraiment, je n’aime pas tomber amoureux.

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