beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: October 2015

Bleu comme l’oubli

La mer bleu ciel annule l’horizon, ouvrant ainsi une béance que comble le vacarme de l’océan. Je m’y engouffre, comme il se doit. Un instant, je me laisse dissoudre dans ce néant humide. Je m’abandonne aux roulis qui défont ce que je crois être sans en avoir la preuve. J’y perds l’usage du langage, jusqu’à oublier mon nom, nom qui ne me semble plus n’être que la marque apposée arbitrairement sur mon identité. Je m’efface peu à peu, et ça fait du bien. Éloge des eaux du Léthé.

Je peux bien me laisser aller. J’ai une heure à tuer. Étrange idée d’ailleurs. C’est plutôt l’heure qui nous tue.

Je m’installe un peu plus confortablement en haut des dunes, et le sable s’évase pour faire une place à ce qui me sert de postérieur. Quitte à subir les outrages du temps, autant que cela se fasse dans le plus grand confort. L’air salin, que le vent pousse vers les terres, gonfle mon torse au-delà de toute raison. Je goute à cette solitude qui n’est pas de l’esseulement. Je fais le vide, le vide me fait.

Plus loin, aux extrémités de l’arc que décrit la longue plage, deux falaises de craies délimitent l’espace qui me contient. Elles gardent ce qui n’a pas de nom, mais mérite d’être gardé. Elles sont usées par l’érosion, par la conjuration du temps et de l’océan, et je me dis qu’elles me ressemblent un peu. Moi aussi, je paye le tribut pour le viol des lois de la gravité, de la thermodynamique, et de l’entropie. Elles viendront à s’effondrer un jour, chavirant dans les eaux du jour au lendemain, des fruits d’une catastrophe annoncée et inexorable, sans avoir donné l’alerte ou pris le temps de dire adieu. Faire fracas une dernière fois, mais l’avoir fait au moins une fois.

La plage est déserte.

L’évidence me frappe. Elle me rattrape, certes claudiquant, raison boiteuse à la ramasse de la perception sensible, mais elle finit par me frapper. La plage est déserte. Pas de baigneurs en vue, pas de cerfs-volants, pas de surfeurs au loin. Une belle journée, vide de l’animation propre à l’activité du genre humain un jour d’été.

L’idée me vient que quelque chose s’est produit, ou pire, va se produire. Je sais bien que c’est la peur qui parle, mais elle parle d’une voix de maitre. Ma conscience, qui s’était laissé aller comme un chien qui s’ébroue, rejoint ses pénates. Et la frontière qui distingue ce que je suis de ce que je ne suis pas s’érige à nouveau. Seul dans la foule, je suis partout à ma place. Mais seul sur cette plage, je ne suis plus le bienvenu.

Le charme est rompu. Je m’agace un peu d’avoir perdu l’océan, la béance, l’oubli. Je cède l’innocence à contrecœur. En échange, tout me revient d’un bloc, le superflu comme le relatif. Je sens poindre la nausée. Qu’y a-t-il dans ce fatras qui m’habite de plus important que cette heure à tuer ?

Je me relève difficilement. Le sable se dérobe sous mes pieds nus, je chancelle un peu. L’océan reste indifférent à mon vertige. Le sang reprend à nouveau possession de mes jambes. Je fais face, le temps de retrouver l’équilibre, puis me détourne du bleu.

Je délaisse le mystère de la plage déserte, et son horizon ajourné. Les réponses viennent parfois à ceux qui ne posent pas de questions. Et puis, je me sais attendu ailleurs. Chaque pas que je fais dans le sable m’éloigne de la transcendance, et me rapproche de l’incarnation. Je n’entends déjà plus le naufrage des vagues sur le rivage. Je laisse l’oubli derrière moi.

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Le saut dans le vide

Je n’aime pas tomber amoureux. De l’amour, j’aime son objet, son ivresse, mais pas le fracas de sa survenue, qui bouscule ce qui un instant auparavant était ordonné et prévisible. Tombez amoureux, et plus rien n’est acquis. L’amour assujettit mon état, mes pensées, et mes désirs, à ceux d’une autre, qui jamais tout à fait ne vous appartient ni ne peut vous comprendre. Aimer, c’est prendre part aux enjeux du monde, devenir cause et conséquence, ajouter au vacarme le bruit de ses battements de cœurs. Non, je n’aime pas tomber amoureux.

C’est d’autant plus étrange qu’amoureux je le suis tombé à de si nombreuses reprises. Je n’ai pas le gout de la fuite, peut-être par lâcheté. Le désordre me dérange, mais à chaque fois, je me prête au jeu. Ma vue, d’ordinaire si vaste et figé sur l’horizon, soudain se concentre, se resserre, effectue une mise au point sur une seule personne, presque malgré moi, et au détriment du reste. Le reste lui devient flou. Ce qui s’y produit ne me concerne plus en rien. Seule se détache de l’arrière-plan celle qui devient l’objet de toute mon attention. Et tout cela se produit dans la plus grande violence, en une fraction de seconde. Un gigantesque déraillement de ma conscience, dont j’émerge des décombres hébété et chancelant.

Je me rattrape aux branches, et cela se voit. Cela se voit quand je tombe amoureux. Elle ne peut pas ne pas le voir, ne pas avoir perçu l’instant précis du basculement. Cette seconde de silence, ce point infinitésimal qui distingue ce qui avant n’était pas de l’amour de ce qui lui succède et en sera. Rien plus jamais ne sera comme avant, et il faut s’en réjouir. C’est ainsi que le monde va. Alors je souris. Et elle aussi.

Plus tard, dénudé l’un et l’autre, nous parlerons de nos voyages, et du monde qui n’a rien d’homogène. Nous parlerons de l’impossibilité d’être heureux dans un monde qui a fait de l’injonction au bonheur la mesure de la vie. Ce sera après avoir fait l’amour, et ce sera encore de l’amour. Ce sera en pleine nuit, comme il se doit, et nous rirons du cliché que nous avons reproduit sans en avoir conscience, la chambre faiblement éclairée, les draps froissés, et nos vêtements abandonnés en amas épars sur le sol.

Rien de tout cela n’est grave. En amour, rien n’est jamais grave, sinon sa fin. Il faut être un peu fou pour tomber amoureux, il faut être un peu fou pour dépendre de qui que ce soit et de quelque façon que ce soit. Elle me dira que nous aimerions tous avoir quelqu’un quelque part qui nous attend. Je répondrai qu’attendre, c’est déjà aimer, et qu’aimer c’est un peu être fou.

Je lui dirai que je l’aime, elle me demandera à combien de femmes je l’ai avoué. Alors j’avouerais ne pas savoir parler d’amour, elle répondra que l’amour, elle préfère encore le faire. Alors nous le ferons encore, avant de sombrer humides, l’un sans l’autre, mais encore enlacé, dans des rêves tardifs issus de portes d’ivoires.

Et dans ce rêve, je chute.

Sans regarder le sol, sans savoir si je tombe ou si je vole. J’égraine un épi dont je ne sais s’il s’agit de blé ou d’une autre espèce. Et les grains qui s’échappent de mes mains tombent dans les sables du temps. Cet épi que je défais, mais qui ne semble pas avoir de fin, je réalise que c’est moi qui m’évide peu à peu. Mais cela n’a pas de sens. Et dans le rêve, je me dis que non, vraiment, je n’aime pas tomber amoureux.

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