Hier, j’ai failli mourir. Notre 4×4 a été l’objet d’un tir de mortier. Soufflée par l’explosion à proximité, la voiture a versé dans le ravin, mais par chance, notre chute a été amortie par une énorme concrétion rocheuse. Je ne souffre que de quelques contusions. Le reste du convoi a du faire un arrêt, le temps de faire comprendre aux forces locales que nous ne transportons que des vivres et des médicaments pour la croix rouge. Il a fallu payer nu tribut de plusieurs caisses, mais nous avons pu reprendre la route.

Balloté à l’arriéré d’un de nos camions, une urgence a fait jour en moi. Quelque chose d’important, et d’ancien.

Longtemps, j’ai pensé que tout cela n’avait aucun intérêt, et je n’y prêtais aucune attention. C’est vrai, il y avait toujours un problème plus urgent à traiter, une idée nouvelle, ou une autre personne pour me distraire de moi-même. J’ai vécu toutes ses années sous le règne tyrannique de l’instant présent, et de son flux ininterrompu de secondes qui s’égrènent. J’ai vécu toutes ses années au premier degré.

Et puis, à l’époque, je n’avais aucune raison de m’en faire. À peine une histoire se terminait-elle qu’une autre débutait. Certes, aucune n’est restée bien longtemps. Elles se sont toutes lassées de moi, de mon hermétisme, ou de mon caractère abrupt. Mais tu es bien placée pour savoir qu’il en allait de même tout autour de nous. La vie que je menais était la vie de tous, et aucun de nos amis ne faisait exception. Sauf peut-être Lucia. Mais tu seras d’accord avec moi, aucun d’entre nous ne peut raisonnablement comparer sa vie à la sienne.

Non, en vérité, si mes histoires d’amour finissaient mal, c’est parce qu’elles n’en étaient pas. J’ai longtemps confondu le désir avec l’amour. Et pour être tout à fait juste, lorsque j’ai compris ce fait, je n’en ai pas pris toute la mesure. Je n’étais pas amoureux, et alors, quelle importance ? Elles devaient s’en rendre compte, et partir chercher ailleurs ce qui chez moi n’était qu’aridité. Et je me disais, orgueilleux comme je l’ai toujours été, que c’était dans l’ordre des choses. Que d’autres viendraient à mes côtés, assouvir le désir et la passion comme on souffle la chandelle au cœur de la nuit.

Alors, longtemps, j’ai pensé que tout cela n’avait aucune importance.
Et puis un jour, je suis tombé amoureux. Ou plutôt, j’ai compris que je l’ai toujours été.

L’amour, on le décrit souvent comme une fulgurance, un soudain bouleversement du monde, l’apparition spontanée d’une évidence. L’amour porte des flèches, car il transperce et foudroie. Et il est aillé, car il est infidèle. Mais pour moi, rien de tout cela. Je n’ai jamais éprouvé de coup de foudre. Je ne me suis jamais senti destiné à telle ou telle femme. L’amour jamais n’a surgi de l’ombre. En moi, il est profond, comme une source montagneuse qui puise dans la roche. Longtemps, il m’est resté caché, inconnu de ma conscience. Il a fallu creuser, longtemps, et fort, pour enfin le mettre au jour.

Lorsque je pense à l’amour, c’est l’image de Lucia qui me vient en mémoire. Si nous avons tous couché avec elle, c’est parce qu’elle nous a tous aimés. Toi aussi, je le sais. Elle avait de l’amour à revendre, et la sensualité d’Aphrodite, sculpturale et callipyge. Quelques mots, un regard, une main tendue, et elle tombait amoureuse. Elle se moquait de savoir si cet amour était unidirectionnel et éphémère. Elle aimait le temps d’une journée, comme certaines libellules. Mais c’était de l’amour, de l’amour véritable, glorieux et intense. Lucia, c’était notre Samothrace à nous.

Mais tu vois, de nos jours, j’éprouve du regret. Car j’ai fait l’amour à Lucia sans l’avoir aimé alors que je t’aime sans jamais t’avoir fait l’amour. Et Lucia est partie, alors que toi tu es resté.

Les années se sont écoulées. Le passé est devenu un musée que je rechigne à visiter. Chacun de nous a fait sa vie comme le fleuve creuse son lit. Nous n’avons plus rien à prouver à personne, pas même à nous même. Et je crois que nous n’avons que nous n`avons ni à rougir ni à regretter grand-chose.

Si ce n’est l’amour que j’éprouve pour toi, et le fait de ne jamais te l’avoir confessé.

Au bivouac, tout le monde est nerveux. L’incident d’aujourd’hui est encore dans toutes les mémoires. Les nerfs sont à vif, et certains veulent faire demi-tour. J’ai dû intervenir fermement pour calmer les esprits. Mais tu me connais, je suis persuasif. Ce serait trop bête de s’arrêter si proche du but. Et puis, j’ai un regret de moins à porter à présent. Alors demain, nous poursuivrons notre chemin.

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