De l’autre côté de la berge, le soleil couchant se reflète sur les hautes tours vitrées, les embrasant de lumière vive comme d’immenses colonnes de feu, mais personne ne regarde. Je m’en attriste un peu. Et puis je me dis que c’est peut-être mieux ainsi, que je pourrai immédiatement tomber amoureux de la personne que je surprendrai en flagrant délit de contemplation, et qu’emportée par cet élan, l’audace pourrait me contaminer. Alors à regret, je détourne mon regard, et reprends mon chemin. Je dois la retrouver.

Des petits groupes s’étaient installés le long des quais, assis en cercle autour d’un pique-nique, ou assis sur le rebord, les pieds quelques centimètres à peine au-dessus du niveau de l’eau. Entre ces groupes bruyants et joyeux, quelques couples tâchaient de préserver un semblant d’intimité, avec plus ou moins de succès. Chacun d’eux essayait de rester concentré sur le jeu qu’implique la séduction, une certaine nonchalance à la limite de la lascivité, une présence qui exclue le reste du monde, une connivence comme la promesse des engagements à venir la nuit tombée.

Je marchais entre ces amas comme l’on traverse les broussailles à l’orée de la forêt. J’étais seul, autrement dit, j’étais suspect de solitude dans un lieu dédié à la sociabilité, et je pouvais sentir que ma présence n’était pas la bienvenue. Je n’étais pas à ma place. Alors je continuais à marcher, car le passant se confond avec l’ombre. S’il est attendu ailleurs, c’est qu’il n’est pas là en vérité.

De toute façon, même à distance, même de dos, je la reconnaitrai dès le premier regard. Sa démarche singulière, sa légère scoliose qui affaissait son épaule gauche, sa façon de s’assoir en rassemblant ses deux jambes l’une contre l’autre, son visage ouvert au regard fin.

J’essaie de ne pas penser. J’essaie de ne pas y penser. À ce que l’on va se dire, à ce que l’on va se faire. Je m’imagine ne jamais la retrouver, être condamné à parcourir les quais pour l’éternité, sous l’éclat d’un soleil qui jamais ne se coucherait. Mais c’est ma lâcheté qui parle, qui espère ne jamais avoir à faire face à la réalité. Faire face, autre façon de dire offrir son visage au vent.

Je chasse cette idée au moment même où je la retrouve, assise entre deux éclats de rire. Elle est seule, et c’est un soulagement. Elle est seule comme moi, mais étrangement, elle, elle est à sa place ici, invisible. Je lui envie ce talent.

Je m’installe à côté d’elle, et j’attends.  « Salut. » me dit-elle. Un moment passe. « Tu en as mis du temps pour trouver. » Je réponds « Je me suis perdu. Tu me connais. Même en ligne droite, je trouverai le moyen de tourner en rond. » Elle se tait un moment de plus. « Tu sais, pas vrai ? » ajouta-t-elle. Je la regarde franchement, sans rien ajouter de plus.

« Raconte-moi une histoire, s’il te plait. N’importe quoi. »

Je prends une longue inspiration, le temps de ramasser mes idées éparses. Le soleil est désormais sous la ligne d’horizon, les grandes tours ont perdu de leurs superbes. Une péniche passe, et son sillon fait clapoter l’eau froide à nos pieds.

« Regarde le fleuve. Il n’y coule jamais deux fois la même eau. Son apparence, sa surface, n’est jamais deux fois identique. La marée, la pluie, le vent, les saisons, tous ces éléments contribuent à faire du fleuve ce qu’il est, c’est-à-dire quelque chose qui ne retrouvera jamais le même état d’un instant au suivant. Même son tracé est éphémère. Son lit serpente au rythme du temps, ses entrelacs décrivent des courbes qui demain ne seront plus.

Et pourtant, ce fleuve existe en tant que fleuve. Nulle équation ne saura jamais en décrire l’état en tout point. Nulle définition ne saura jamais être suffisamment précise pour décrire ce qu’il est. Aucune carte ne saura constamment en prendre la mesure, et rester exacte dans le temps.

C’est ça que nous sommes. Des fleuves. Nous nous écoulons dans le temps, au gré des circonstances et de nos volontés. Mais quoi que l’on fasse, nous ne pouvons nous empêcher de suivre le lit qui nous héberge. Dans une certaine mesure, peut-être pouvons-nous en façonner la forme. Mais dans le fond, c’est l’océan qui à terme nous tend les bras.

Ce qui compte, ce ni quand ni comment nous le rejoindrons. Ce qui compte, c’est d’avoir été. »

Quelqu’un sur notre droite ouvre une bouteille de champagne. Des cris de joie accompagnent le saut du bouchon. Nous laissons passer la vague sonore. Et puis elle dit « Ce que j’aime avec toi, c’est que tu n’as jamais su trouver les mots. Et pourtant, je ne sais pas. Avec toi, tout parait si simple. Si réconfortant. » Elle s’appuya sur ses deux bras et se redressa d’un bond. « Viens. Allons ailleurs. Je n’ai plus envie de me noyer dans la foule. Je connais un parc fermé le soir, mais que l’on peut escalader. De là, on y verra peut-être quelques étoiles. »

Je me relevais alors à mon tour. Elle s’agrippa à mon bras. « Viens, suis-moi. » me souffla-t-elle.

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