Je crois qu’une partie de moi, en dépit de ce que j’ai pu observer de la nature humaine en moi et chez les autres, a toujours voulu croire au caractère résolument permanent de notre être. Quelque chose de l’ordre de l’essence, incorruptible, profond, et de là, immuable par définition. Un élément invariant, quel que soient les conditions initiales qui président à notre destinée.

Je réalise bien ce que cette idée a d’infantile. Il est aisé de comprendre que rien n’est jamais immobile, ou plutôt que ce qui l’est ne l’est que relativement à son observateur, et temporairement, à plus ou moins long terme. Rien n’est immuable, sauf peut-être cette idée que quelque chose puisse l’être tout de même. C’est peut-être même le fait que cette essence soit immuable qui en rend l’observation impossible. Ce qui s’observe par le biais de nos perceptions, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui change d’un instant ou d’un endroit à l’autre. Nous sommes des machines à discernement.

Mais il n’en reste pas moins que l’idée d’une essence est concevable, et que cela en soi constitue sinon une preuve, du moins une suspicion nécessaire et suffisante. Par ailleurs, l’envisager n’est pas non plus futile. Est futile ce qui ne peut avoir de conséquences. Or cette idée, même infondée et illogique, est conséquente. L’essence postule l’absolu. Et sans absolu, rien ne peut se fonder, c’est-à-dire reposer sur une fondation pérenne. Même illusoire, cette idée est plus productive que l’inverse. Et de fait, elle décrit mieux ce que la majorité des hommes pensent et expérimentent de leurs conditions.

Nous (au sens large) pensons, et agissons ponctuellement, comme si tout était absolu. S’il faut se savoir mourant pour bien penser – comme suspendu au-dessus d’un abysse – il faut pour bien vivre occulter que l’on va mourir. C’est peut-être pour cela qu’il existe une tentation de l’absolu, et un mal du relatif qui ressemble à s’y méprendre au mal de mer.

Le relatif tangue, navire à la dérive, en proie aux éléments et susceptible de naufrage. Mais il est vrai que nous n’avons pas tous le pied marin. Ceux qui prônent que tout est relatif, ceux qui balaient toute marque d’absolue d’une main ferme et décidé, au nom de la vérité avec un grand V, oublient ce que ce geste d’affirmation comporte paradoxalement en elle d’absolue. Or dans un monde relatif, il n’existe rien de tel que l’affirmation.

Les croyants, je les préfère agnostiques. Les agnostiques, je les préfère croyants.

Alors, je postule que le monde est impermanent, mais que l’essence de notre nature est immuable. Il en découle de multiples axiomes qui imprègnent et colorent ma perception. Mon essence m’anime, mais mon existence est définie par la somme de cette essence et de la concrétion de ce qui m’est arrivé (de mon propre fait ou par accident). Cette somme est unique, mais elle n’a pas de valeur, en ceci qu’elle n’est en rien différente de celle d’un autre. Du reste, ni ces postulats, ni leurs conséquences, n’ont valeur de vérités. Ce n’est qu’une simple conviction parmi d’autres, un choix au sens noble du terme.

Quelque chose en nous ne connait pas l’altération du temps. Et au-delà du réconfort (vraiment ?), c’est sur cette idée que je prends appui pour m’élever au-dessus du bruit ambiant. Que m’importe l’infantilité de ce geste. L’air est plus pur quand on se donne la peine de prendre du recul.

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