Je n’ai jamais su dire adieu. Alors je n’ai rien dit, et c’est un peu pareil quand même. Mon silence fut éloquent, et le sien tout autant. De toute façon, nous avions épuisé les mots. L’heure n’était plus aux jeux. À la place, une longue étreinte, ses bras qui m’ont retenu un peu plus longtemps que de nécessaire, et son visage enfoui contre mon torse.

Et puis elle est partie.

Un long moment, je me suis retrouvé désœuvré, comme un outil dont on aurait oublié l’usage, ou un objet au fond d’une boutique, et que personne jamais n’achète. C’était comme si elle avait emporté avec elle mon ordre de mission, la raison d’être que la vie m’avait attribuée. Il est dans ma nature d’essayer de trouver les mots, de combler le vide avec eux. Mais la langue ne sait décrire la joie lorsqu’elle est véritable ni le malheur lorsqu’il est extrême. Seul l’absurde survit au désert.

Après l’amour, elle disait « Tu es l’existentialisme incarné. La preuve vivante que l’on n’est rien de plus que ce que l’on veut bien être… » Je ne répondais pas. Nous étions nus, l’un contre l’autre, encore chaud et humide de s’être débattu, épanché l’un dans l’autre. Rien ne me semblait plus important, plus fondamental, que cette étreinte, et je sentais déjà en moi le désir de la renouveler.

Nous n’étions plus en cours. Elle n’était plus mon élève. Et je n’étais plus son professeur.

C’était étrange. Elle venait de partir, et c’est précisément ce souvenir-là qui venait prendre sa place. J’étais encore debout, face à la porte, inutile, brisé, depuis combien de temps ? Et pourquoi son absence avait plus de présence désormais qu’elle-même en avait eu cinq minutes plus tôt ? Mes jambes se mirent en mouvement, et me ramenèrent au salon. On était dimanche, et la résidence était vide. Tout était silencieux, tout semblait m’observer.

Je n’ai pas su l’aimer. Je n’ai du reste jamais véritablement aimé personne. Et je crois qu’elle le savait, dès le départ. Mais certaines choses sont inéluctables. Elles doivent survenir. Elle le savait sans doute aussi. Tout, du premier baiser au dernier au revoir. Rien ne fut laissé au hasard. Je l’ai prise comme elle sut dès le premier instant que je devais la prendre. C’était dans notre nature, à nous deux, de s’offrir ainsi l’un à l’autre.

Et maintenant, quoi ? Dois-je me réjouir d’avoir connu l’amour, même au prix de sa perte ? Ce jeu en vaut-il la chandelle ? Sans regrets, ni remords, mais sans avenir non plus ? Si la somme de ce que je fus défini mon existence, cette dernière ne pèse pas bien lourd. Et pour la première fois de ma vie, j’entrevis la possibilité de la fin.

Et la peur qui l’accompagne.

« Tu es un vieil homme avec un cœur d’enfant. » me disait-elle souvent. La vérité, je la gardais pour moi. Je suis un enfant prisonnier du corps d’un vieil homme. Et elle fut mon dernier amour.

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