beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: June 2015

Les grandes eaux

De l’autre côté de la berge, le soleil couchant se reflète sur les hautes tours vitrées, les embrasant de lumière vive comme d’immenses colonnes de feu, mais personne ne regarde. Je m’en attriste un peu. Et puis je me dis que c’est peut-être mieux ainsi, que je pourrai immédiatement tomber amoureux de la personne que je surprendrai en flagrant délit de contemplation, et qu’emportée par cet élan, l’audace pourrait me contaminer. Alors à regret, je détourne mon regard, et reprends mon chemin. Je dois la retrouver.

Des petits groupes s’étaient installés le long des quais, assis en cercle autour d’un pique-nique, ou assis sur le rebord, les pieds quelques centimètres à peine au-dessus du niveau de l’eau. Entre ces groupes bruyants et joyeux, quelques couples tâchaient de préserver un semblant d’intimité, avec plus ou moins de succès. Chacun d’eux essayait de rester concentré sur le jeu qu’implique la séduction, une certaine nonchalance à la limite de la lascivité, une présence qui exclue le reste du monde, une connivence comme la promesse des engagements à venir la nuit tombée.

Je marchais entre ces amas comme l’on traverse les broussailles à l’orée de la forêt. J’étais seul, autrement dit, j’étais suspect de solitude dans un lieu dédié à la sociabilité, et je pouvais sentir que ma présence n’était pas la bienvenue. Je n’étais pas à ma place. Alors je continuais à marcher, car le passant se confond avec l’ombre. S’il est attendu ailleurs, c’est qu’il n’est pas là en vérité.

De toute façon, même à distance, même de dos, je la reconnaitrai dès le premier regard. Sa démarche singulière, sa légère scoliose qui affaissait son épaule gauche, sa façon de s’assoir en rassemblant ses deux jambes l’une contre l’autre, son visage ouvert au regard fin.

J’essaie de ne pas penser. J’essaie de ne pas y penser. À ce que l’on va se dire, à ce que l’on va se faire. Je m’imagine ne jamais la retrouver, être condamné à parcourir les quais pour l’éternité, sous l’éclat d’un soleil qui jamais ne se coucherait. Mais c’est ma lâcheté qui parle, qui espère ne jamais avoir à faire face à la réalité. Faire face, autre façon de dire offrir son visage au vent.

Je chasse cette idée au moment même où je la retrouve, assise entre deux éclats de rire. Elle est seule, et c’est un soulagement. Elle est seule comme moi, mais étrangement, elle, elle est à sa place ici, invisible. Je lui envie ce talent.

Je m’installe à côté d’elle, et j’attends.  « Salut. » me dit-elle. Un moment passe. « Tu en as mis du temps pour trouver. » Je réponds « Je me suis perdu. Tu me connais. Même en ligne droite, je trouverai le moyen de tourner en rond. » Elle se tait un moment de plus. « Tu sais, pas vrai ? » ajouta-t-elle. Je la regarde franchement, sans rien ajouter de plus.

« Raconte-moi une histoire, s’il te plait. N’importe quoi. »

Je prends une longue inspiration, le temps de ramasser mes idées éparses. Le soleil est désormais sous la ligne d’horizon, les grandes tours ont perdu de leurs superbes. Une péniche passe, et son sillon fait clapoter l’eau froide à nos pieds.

« Regarde le fleuve. Il n’y coule jamais deux fois la même eau. Son apparence, sa surface, n’est jamais deux fois identique. La marée, la pluie, le vent, les saisons, tous ces éléments contribuent à faire du fleuve ce qu’il est, c’est-à-dire quelque chose qui ne retrouvera jamais le même état d’un instant au suivant. Même son tracé est éphémère. Son lit serpente au rythme du temps, ses entrelacs décrivent des courbes qui demain ne seront plus.

Et pourtant, ce fleuve existe en tant que fleuve. Nulle équation ne saura jamais en décrire l’état en tout point. Nulle définition ne saura jamais être suffisamment précise pour décrire ce qu’il est. Aucune carte ne saura constamment en prendre la mesure, et rester exacte dans le temps.

C’est ça que nous sommes. Des fleuves. Nous nous écoulons dans le temps, au gré des circonstances et de nos volontés. Mais quoi que l’on fasse, nous ne pouvons nous empêcher de suivre le lit qui nous héberge. Dans une certaine mesure, peut-être pouvons-nous en façonner la forme. Mais dans le fond, c’est l’océan qui à terme nous tend les bras.

Ce qui compte, ce ni quand ni comment nous le rejoindrons. Ce qui compte, c’est d’avoir été. »

Quelqu’un sur notre droite ouvre une bouteille de champagne. Des cris de joie accompagnent le saut du bouchon. Nous laissons passer la vague sonore. Et puis elle dit « Ce que j’aime avec toi, c’est que tu n’as jamais su trouver les mots. Et pourtant, je ne sais pas. Avec toi, tout parait si simple. Si réconfortant. » Elle s’appuya sur ses deux bras et se redressa d’un bond. « Viens. Allons ailleurs. Je n’ai plus envie de me noyer dans la foule. Je connais un parc fermé le soir, mais que l’on peut escalader. De là, on y verra peut-être quelques étoiles. »

Je me relevais alors à mon tour. Elle s’agrippa à mon bras. « Viens, suis-moi. » me souffla-t-elle.

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L’enfant en moi

Je crois qu’une partie de moi, en dépit de ce que j’ai pu observer de la nature humaine en moi et chez les autres, a toujours voulu croire au caractère résolument permanent de notre être. Quelque chose de l’ordre de l’essence, incorruptible, profond, et de là, immuable par définition. Un élément invariant, quel que soient les conditions initiales qui président à notre destinée.

Je réalise bien ce que cette idée a d’infantile. Il est aisé de comprendre que rien n’est jamais immobile, ou plutôt que ce qui l’est ne l’est que relativement à son observateur, et temporairement, à plus ou moins long terme. Rien n’est immuable, sauf peut-être cette idée que quelque chose puisse l’être tout de même. C’est peut-être même le fait que cette essence soit immuable qui en rend l’observation impossible. Ce qui s’observe par le biais de nos perceptions, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui change d’un instant ou d’un endroit à l’autre. Nous sommes des machines à discernement.

Mais il n’en reste pas moins que l’idée d’une essence est concevable, et que cela en soi constitue sinon une preuve, du moins une suspicion nécessaire et suffisante. Par ailleurs, l’envisager n’est pas non plus futile. Est futile ce qui ne peut avoir de conséquences. Or cette idée, même infondée et illogique, est conséquente. L’essence postule l’absolu. Et sans absolu, rien ne peut se fonder, c’est-à-dire reposer sur une fondation pérenne. Même illusoire, cette idée est plus productive que l’inverse. Et de fait, elle décrit mieux ce que la majorité des hommes pensent et expérimentent de leurs conditions.

Nous (au sens large) pensons, et agissons ponctuellement, comme si tout était absolu. S’il faut se savoir mourant pour bien penser – comme suspendu au-dessus d’un abysse – il faut pour bien vivre occulter que l’on va mourir. C’est peut-être pour cela qu’il existe une tentation de l’absolu, et un mal du relatif qui ressemble à s’y méprendre au mal de mer.

Le relatif tangue, navire à la dérive, en proie aux éléments et susceptible de naufrage. Mais il est vrai que nous n’avons pas tous le pied marin. Ceux qui prônent que tout est relatif, ceux qui balaient toute marque d’absolue d’une main ferme et décidé, au nom de la vérité avec un grand V, oublient ce que ce geste d’affirmation comporte paradoxalement en elle d’absolue. Or dans un monde relatif, il n’existe rien de tel que l’affirmation.

Les croyants, je les préfère agnostiques. Les agnostiques, je les préfère croyants.

Alors, je postule que le monde est impermanent, mais que l’essence de notre nature est immuable. Il en découle de multiples axiomes qui imprègnent et colorent ma perception. Mon essence m’anime, mais mon existence est définie par la somme de cette essence et de la concrétion de ce qui m’est arrivé (de mon propre fait ou par accident). Cette somme est unique, mais elle n’a pas de valeur, en ceci qu’elle n’est en rien différente de celle d’un autre. Du reste, ni ces postulats, ni leurs conséquences, n’ont valeur de vérités. Ce n’est qu’une simple conviction parmi d’autres, un choix au sens noble du terme.

Quelque chose en nous ne connait pas l’altération du temps. Et au-delà du réconfort (vraiment ?), c’est sur cette idée que je prends appui pour m’élever au-dessus du bruit ambiant. Que m’importe l’infantilité de ce geste. L’air est plus pur quand on se donne la peine de prendre du recul.

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Le départ

Je n’ai jamais su dire adieu. Alors je n’ai rien dit, et c’est un peu pareil quand même. Mon silence fut éloquent, et le sien tout autant. De toute façon, nous avions épuisé les mots. L’heure n’était plus aux jeux. À la place, une longue étreinte, ses bras qui m’ont retenu un peu plus longtemps que de nécessaire, et son visage enfoui contre mon torse.

Et puis elle est partie.

Un long moment, je me suis retrouvé désœuvré, comme un outil dont on aurait oublié l’usage, ou un objet au fond d’une boutique, et que personne jamais n’achète. C’était comme si elle avait emporté avec elle mon ordre de mission, la raison d’être que la vie m’avait attribuée. Il est dans ma nature d’essayer de trouver les mots, de combler le vide avec eux. Mais la langue ne sait décrire la joie lorsqu’elle est véritable ni le malheur lorsqu’il est extrême. Seul l’absurde survit au désert.

Après l’amour, elle disait « Tu es l’existentialisme incarné. La preuve vivante que l’on n’est rien de plus que ce que l’on veut bien être… » Je ne répondais pas. Nous étions nus, l’un contre l’autre, encore chaud et humide de s’être débattu, épanché l’un dans l’autre. Rien ne me semblait plus important, plus fondamental, que cette étreinte, et je sentais déjà en moi le désir de la renouveler.

Nous n’étions plus en cours. Elle n’était plus mon élève. Et je n’étais plus son professeur.

C’était étrange. Elle venait de partir, et c’est précisément ce souvenir-là qui venait prendre sa place. J’étais encore debout, face à la porte, inutile, brisé, depuis combien de temps ? Et pourquoi son absence avait plus de présence désormais qu’elle-même en avait eu cinq minutes plus tôt ? Mes jambes se mirent en mouvement, et me ramenèrent au salon. On était dimanche, et la résidence était vide. Tout était silencieux, tout semblait m’observer.

Je n’ai pas su l’aimer. Je n’ai du reste jamais véritablement aimé personne. Et je crois qu’elle le savait, dès le départ. Mais certaines choses sont inéluctables. Elles doivent survenir. Elle le savait sans doute aussi. Tout, du premier baiser au dernier au revoir. Rien ne fut laissé au hasard. Je l’ai prise comme elle sut dès le premier instant que je devais la prendre. C’était dans notre nature, à nous deux, de s’offrir ainsi l’un à l’autre.

Et maintenant, quoi ? Dois-je me réjouir d’avoir connu l’amour, même au prix de sa perte ? Ce jeu en vaut-il la chandelle ? Sans regrets, ni remords, mais sans avenir non plus ? Si la somme de ce que je fus défini mon existence, cette dernière ne pèse pas bien lourd. Et pour la première fois de ma vie, j’entrevis la possibilité de la fin.

Et la peur qui l’accompagne.

« Tu es un vieil homme avec un cœur d’enfant. » me disait-elle souvent. La vérité, je la gardais pour moi. Je suis un enfant prisonnier du corps d’un vieil homme. Et elle fut mon dernier amour.

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