J’hésitais un moment avant de glisser ma pièce dans le distributeur de boissons. L’écran LED était défectueux, et il était évident au regard des taches de rouille sur la coque de l’appareil qu’il avait connu des jours meilleurs. J’étais fatigué, et franchement, perdre cette pièce de deux euros aurait fini de m’achever.

Au fil du temps, ces énormes machines disposées le long des quais du métro étaient devenues de véritables coffres forts lumineux. L’ensemble formait un bloc inamovible, enchâssé dans le béton du quai, et un grillage de protection métallique protégeait son précieux contenu, pour le cas improbable où quelqu’un aurait réussi à briser le verre sécurisé sans déclencher la puissante alarme anti vol.

Seulement voilà, j’avais soif. Et cela faisait déjà cinq minutes que la prochaine rame était annoncée pour dans cinq minutes. J’introduisis la pièce dans la fente prévue à cet effet. Elle émit une série de tintement métallique le long du mécanisme, et la machine produisit un cliquetis de satisfaction. Je tapais alors les deux chiffres correspondant à la rangée contenant les canettes de Coca Cola. Une espèce de mécanisme se mit en marche, et me servit un Volvic Juicy aux agrumes.

Je n’avais même pas la force de pousser un juron. Le distributeur, d’une indifférence qui me semblait goguenarde, attendait que je me baisse pour ramasser la petite bouteille en plastique. Un rapide regard aux rangées me suffit à comprendre mon erreur : les chiffres désignaient les rangées du bas, et non celle du haut. Bah, je m’estimai heureux. Au moins avais-je quelque chose de frais à boire.

Je retournai m’assoir sur un des sièges individuels, et bus quelques gorgées en grimaçant. Qui diable pouvait donc boire cette chose, et aimer cela ? Faute de mieux, je lus l’étiquetage de la bouteille, et aperçus en haut une petite barre jaune, dans laquelle était écrite la mention suivante, « Cette Volvic Juicy appartient à : » L’espace était à peine suffisant pour y écrire son nom. Et immédiatement en dessous, en rouge, était écrit « Non je ne partage pas ! »

J’étais doublement pris par surprise. D’une part parce que quelqu’un a pu penser que l’on aurait envie de partager cette boisson. Et de l’autre, par l’incroyable égoïsme ainsi érigé comme art de vivre. Était-ce censé être drôle ? Une espèce de clin d’œil à nos instincts les plus primaires ? Mais l’air du temps ne prête plus à l’humour. Plus personne n’a envie de rire de nos jours, rire vraiment à gorge déployée. Les temps sont graves, parait-il. Alors non, cette acrobatie marketing qui fleure bon le cassoulet et l’after-shave était définitivement à prendre au premier degré.

L’indicateur numérique surplombant mon quai s’obstinait éhontément à annoncer cinq minutes avant la prochaine rame. De l’autre côté, trois métros étaient déjà passés, chacune déversant son lot de noctambules fatigués. J’avais donc du temps, du temps sur les bras, du genre qui embarrâsse car l’on ne sait pas quoi en faire. J’étais naufragé, seul sur ce quai comme sur une ile, condamné à attendre, condamné à regarder la vie passée sans pouvoir y prendre part.

En vérité, ce n’était pas nécessairement désagréable. J’étais certes prisonnier du bon vouloir des transports au commun, mais cela voulait aussi dire que je n’étais plus responsable. C’était un temps de suspension, immobile et silencieux, car en transit d’un chapitre de ma vie au suivant. Le transport en commun, c’est une contingence, une parenthèse, une corvée. Ce qui compte, c’est ce qui se passe autour.

Plus par dépit que par envie, je bus d’une traite le reste de la bouteille, oubliant mon indignation première. Si j’ai un jour voulu être un homme de principe, ce jour est loin désormais, oublié depuis longtemps. Vivre corrompt, comme la rouille attaque le fer. Et lorsque l’on s’en rend compte, lorsqu’enfin on est capable de comprendre comment procède cette corruption, il est déjà trop tard. Dès le premier jour, nous vivons privées de la pleine possession de nos moyens. Et dès que nous sommes en âge de subvenir à nos besoins, Il faut pour en payer le prix faire cession de l’acte de propriété de de ces mêmes moyens. Passer de la dépendance à l’hypothèque. Alors la morale, vous savez…

Le métro arriva enfin, bondé évidemment. J’ouvris une porte au hasard et me glissa entre une grande blonde un peu trop maquillée, et un jeune banlieusard qui me tournait le dos. En me retournant pour faire face aux portes mécaniques, j’aperçus le distributeur sur le quai. C’est drôle, mais un bref instant, j’ai eu de la peine de le laisser seul. Les portes coulissantes se sont refermées, et la rame s’est mise en mouvement. En entrant dans le tunnel, je me demandais si quelqu’un éteignait ces machines pendant les heures de fermeture.

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