Quelle étrange idée, réussir sa vie. À moi, il me semble qu’on ne la réussit pas plus qu’on ne la rate. Pendant un certain temps plus ou moins court, on est vivant, et puis plus ou moins soudainement, on ne l’est plus. Et entre les deux, on a été heureux, ou on ne l’a pas été, ou alors par intermittence, comme le ciel ne connait pas de constance.

C’est donc une injonction paradoxale, celle de devoir réussir sa vie. En recevoir l’ordre subliminal est une chose, mais s’y conformer, c’est déjà emprunter une voie hasardeuse dont la destination lointaine ne ressemble en rien à ce que l’on peut imaginer de la réussite.

Et puis d’abord, ça veut dire quoi, réussir ? Le docker à Hong Kong en train de décharger un cargo, a-t-il réussi sa vie ? La marin malaisien qui travaille sur ce cargo, qu’en est-il de lui ? Et la fille de ce marin qui à Jakarta poursuit des études de droit ? Et l’enseignant canadien qui travaille dans cet institut universitaire parce qu’enseigner l’anglais est la seule façon pour lui de vivre en Malaisie, winner ou looser ? Et son ex-copine québécoise infirmière qui travaille aujourd’hui pour une ONG française à Conakry pour soulager les malades d’Ebola ? Et cette femme de 41 ans guinéenne qui vient de mourir dans cet hôpital bondé sans avoir eu de nouvelles de son fils parti 6 mois plus tôt tenter la traversée de la Méditerranée pour rejoindre l’Europe ? Et ce douanier Italien qui au même instant repêche le corps noyé d’un Africain dont on n’identifiera jamais le nom ou le pays d’origine, a-t-il réussi sa vie ? Et la fille de ce dernier, qui épousera un jeune cadre à Turin, cadre qui finira par s’expatrier à Amsterdam pour trouver du travail, réussi ou pas ?

Et ainsi de suite, il en va de même pour chacun d’entre nous le long de cette longue chaine qui nous lie tous les uns aux autres. Lorsque l’on me parle de réussite, j’imagine une immense main au bout d’un bras colossal, un psychopompe, qui s’empare de chacun de ses maillons pour juger si ce dernier a réussi ou non sa vie. Quelle étrange idée.

Il suffit de prendre un pas de recul, et d’embrasser du regard l’humanité pour éprouver le vertige, et de là le caractère factice de cette question. On ne réussit pas plus sa vie qu’on ne la rate. On embrasse sa condition ou on se rebelle contre elle. On fait de son mieux, ou on fait n’importe quoi. On commet des erreurs, on tâtonne, on chute, on se fait mal, on nous fait mal. Mais la vie survient, quoi qu’il arrive. Il appartient à chacun de nous de lui donner un sens. Et pour la peine, du point de vue de l’humanité, un sens en vaut bien un autre.

Enfin, lorsque j’écris humanité, je ne le fais que par défaut d’un mot plus juste. Il n’existe rien de tel que « l’humanité ». Il y a des hommes dont la principale particularité semble d’être cette remarquable faculté à identifier ce petit rien qui  distingue un individu de son prochain, et de là, à justifier de lui faire ce qu’il n’aimerait pas qu’on lui fasse.

Cette question de la mesure d’ailleurs est au cœur de notre modernité. Avec un podomètre, on mesure le nombre de pas que l’on accomplit dans une journée. Un système informatisé mesure le nombre de dossiers traités par semaine, ou le nombre d’appels de prospection, ou le chiffre d’affaires réalisé, ou le nombre de bugs corrigé, le volume de bouteille en verre produit le long de la chaine de production, le temps de réalisation de telle ou telle prestation. Et pendant ce temps, les derniers bracelets à la mode mesurent notre rythme cardiaque, l’efficacité de notre sommeil, notre IMC, le stress que l’on a éprouvé au cours de la journée. Et bientôt, le nombre et la durée moyenne de nos ébats sexuels.

Tout se mesure, tout devient quantifiable. Et avec la mesure vient la tentation de la performance, comme les deux faces de la même pièce. Et quelle est forte cette tentation, qu’il est impérieux ce futur qui est inéluctablement en marche.

Bientôt, le refus de la mesure sera la prochaine subversion (subversion dont on fera commerce presque dans la foulée). Et puis on parlera du gouffre de la mesure, comme on parle de la fracture numérique, entre ceux qui ont les moyens de se mesurer sous toutes les coutures, et dans la foulée à même d’optimiser leurs vies, et ceux qui seront bien trop occupés à survivre pour penser à prendre la mesure de leurs pauvretés. (Un jour, quelqu’un fera la remarque que lorsque l’on doit se battre pour vivre, la pensée s’efface, et que par conséquent, pour que la pensée devienne une valeur, il faudra commencer par faire en sorte que les conditions de la survie soient garanties pour chacun de nous. Mais ce n’est pas demain la veille).

Et réussir sa vie deviendra un chiffre comme un autre – notons toutefois le progrès, puisque ce chiffre ne dépendra plus seulement du capital cumulé. Ce sera sans doute très bien ainsi. Qui suis-je pour juger après tout ?

Mais dans ce paysage « optimum », il subsistera toutefois des hommes qui refuseront de se laisser aller à cette forme extrême de la quantification. Vous par exemple, qui lisez encore sans vous soucier de savoir ce que vous venez de lire vous est utile à quoi que ce soit, ni ce que cette lecture va vous couter. Des personnes qui choisissent encore les termes selon lesquelles elles veulent vivre, sans jamais se penser meilleures que d’autres, ou en compétition avec qui que ce soit. La possibilité d’une ile, sans frontière ni contours géographiques, mais qui subsistera, car elle a de tout temps existé.

Peut-être connaitrons-nous le bonheur, ou la sérénité. Peut-être que la maladie ou le drame se dressera devant nous. Mais nous vivrons malgré tout. Et nous ne réussirons pas notre vie, bien trop occupé que nous sommes à la vivre. Et ce sera bien comme cela.

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