beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: April 2015

Rouille

J’hésitais un moment avant de glisser ma pièce dans le distributeur de boissons. L’écran LED était défectueux, et il était évident au regard des taches de rouille sur la coque de l’appareil qu’il avait connu des jours meilleurs. J’étais fatigué, et franchement, perdre cette pièce de deux euros aurait fini de m’achever.

Au fil du temps, ces énormes machines disposées le long des quais du métro étaient devenues de véritables coffres forts lumineux. L’ensemble formait un bloc inamovible, enchâssé dans le béton du quai, et un grillage de protection métallique protégeait son précieux contenu, pour le cas improbable où quelqu’un aurait réussi à briser le verre sécurisé sans déclencher la puissante alarme anti vol.

Seulement voilà, j’avais soif. Et cela faisait déjà cinq minutes que la prochaine rame était annoncée pour dans cinq minutes. J’introduisis la pièce dans la fente prévue à cet effet. Elle émit une série de tintement métallique le long du mécanisme, et la machine produisit un cliquetis de satisfaction. Je tapais alors les deux chiffres correspondant à la rangée contenant les canettes de Coca Cola. Une espèce de mécanisme se mit en marche, et me servit un Volvic Juicy aux agrumes.

Je n’avais même pas la force de pousser un juron. Le distributeur, d’une indifférence qui me semblait goguenarde, attendait que je me baisse pour ramasser la petite bouteille en plastique. Un rapide regard aux rangées me suffit à comprendre mon erreur : les chiffres désignaient les rangées du bas, et non celle du haut. Bah, je m’estimai heureux. Au moins avais-je quelque chose de frais à boire.

Je retournai m’assoir sur un des sièges individuels, et bus quelques gorgées en grimaçant. Qui diable pouvait donc boire cette chose, et aimer cela ? Faute de mieux, je lus l’étiquetage de la bouteille, et aperçus en haut une petite barre jaune, dans laquelle était écrite la mention suivante, « Cette Volvic Juicy appartient à : » L’espace était à peine suffisant pour y écrire son nom. Et immédiatement en dessous, en rouge, était écrit « Non je ne partage pas ! »

J’étais doublement pris par surprise. D’une part parce que quelqu’un a pu penser que l’on aurait envie de partager cette boisson. Et de l’autre, par l’incroyable égoïsme ainsi érigé comme art de vivre. Était-ce censé être drôle ? Une espèce de clin d’œil à nos instincts les plus primaires ? Mais l’air du temps ne prête plus à l’humour. Plus personne n’a envie de rire de nos jours, rire vraiment à gorge déployée. Les temps sont graves, parait-il. Alors non, cette acrobatie marketing qui fleure bon le cassoulet et l’after-shave était définitivement à prendre au premier degré.

L’indicateur numérique surplombant mon quai s’obstinait éhontément à annoncer cinq minutes avant la prochaine rame. De l’autre côté, trois métros étaient déjà passés, chacune déversant son lot de noctambules fatigués. J’avais donc du temps, du temps sur les bras, du genre qui embarrâsse car l’on ne sait pas quoi en faire. J’étais naufragé, seul sur ce quai comme sur une ile, condamné à attendre, condamné à regarder la vie passée sans pouvoir y prendre part.

En vérité, ce n’était pas nécessairement désagréable. J’étais certes prisonnier du bon vouloir des transports au commun, mais cela voulait aussi dire que je n’étais plus responsable. C’était un temps de suspension, immobile et silencieux, car en transit d’un chapitre de ma vie au suivant. Le transport en commun, c’est une contingence, une parenthèse, une corvée. Ce qui compte, c’est ce qui se passe autour.

Plus par dépit que par envie, je bus d’une traite le reste de la bouteille, oubliant mon indignation première. Si j’ai un jour voulu être un homme de principe, ce jour est loin désormais, oublié depuis longtemps. Vivre corrompt, comme la rouille attaque le fer. Et lorsque l’on s’en rend compte, lorsqu’enfin on est capable de comprendre comment procède cette corruption, il est déjà trop tard. Dès le premier jour, nous vivons privées de la pleine possession de nos moyens. Et dès que nous sommes en âge de subvenir à nos besoins, Il faut pour en payer le prix faire cession de l’acte de propriété de de ces mêmes moyens. Passer de la dépendance à l’hypothèque. Alors la morale, vous savez…

Le métro arriva enfin, bondé évidemment. J’ouvris une porte au hasard et me glissa entre une grande blonde un peu trop maquillée, et un jeune banlieusard qui me tournait le dos. En me retournant pour faire face aux portes mécaniques, j’aperçus le distributeur sur le quai. C’est drôle, mais un bref instant, j’ai eu de la peine de le laisser seul. Les portes coulissantes se sont refermées, et la rame s’est mise en mouvement. En entrant dans le tunnel, je me demandais si quelqu’un éteignait ces machines pendant les heures de fermeture.

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Péremption

Je ne lui ai jamais avoué que je l’aimais. D’une part, parce que lorsque je l’ai rencontré, elle était avec quelqu’un qui semblait la rendre heureuse. De l’autre, parce que lorsque cette histoire est arrivée à son terme et que l’opportunité s’est présentée, notre relation amicale était trop profondément enracinée pour pouvoir se transformer sans conséquence en une réelle histoire d’amour.

Toutefois, peu après sa séparation, nous avons couché ensemble. Il était tard, nous avions bu un peu, elle se sentait seule, et moi bien sûr, j’en mourrais d’envie. Nous avons fait l’amour par amitié, en quelque sorte, pour éteindre le désir qui dévore, et adoucir la solitude, et cela n’avait rien à voir avec une réelle envie de fonder une histoire. Ça s’est fait naturellement, une chose en entrainant la suivante.

Cela a duré un temps, quelques semaines, peut être un mois ou deux. Et puis elle a fait une rencontre. Et nous n’en avons plus jamais reparlé.

L’amour est une denrée périssable. Ce fait indéniable et parfaitement documenté rend d’autant plus remarquable l’incroyable résilience du mythe de l’amour éternel. C’est peut-être dans la nature même des mythes qu’étant par définition fictifs, ils sont en conséquence immortels. À l’inverse, tout ce qui peut être vérifié par le réel, tout ce qui est vrai, en devient automatiquement périssable. Le temps appose son sceau, et le travail d’érosion débute.

Mais il faut toutefois apporter une précision fondamentale. L’amour ne devient une denrée périssable que lorsqu’il est consommé. Sinon, il est de la même nature que le mythe.

Avec le recul, j’ai réalisé que ce soir-là, le premier soir où nous avions couché ensemble, j’avais peut-être inconsciemment tenté d’effectuer un exorcisme. La dénuder, embrasser sa peau nue, sentir ses jambes se presser contre mes reins tandis que je pénétrais en elle, tout cela avait valeur d’acte d’expiation envers ma faute originelle, celle d’avoir enfermé mes émotions dans le silo du secret. Je voulais consommer cet amour, comme l’homme affamé dévore le peu qu’on lui offre, avec reconnaissance et sans faire de façon.

Mais loin d’obtenir l’effet escompté, loin d’atténuer en quoi que ce soit l’amour que j’éprouve pour elle, ce désir charnel est venu attiser le feu. L’avoir prise, ce ne fut m’en libérer, mais au contraire, aggraver d’autant plus ma dépendance. En concrétisant une partie de mon désir, je ne l’ai que rendu d’autant plus possible. L’objectif autrefois inaccessible est non seulement devenu parfaitement à ma portée, mais de surcroit, je l’ai perdu à nouveau, double peine que je me suis en quelque sorte auto-infligée.

Je n’ai pas consommé mon amour en le lui faisant, j’ai au contraire fait de lui le mirage d’une oasis aux yeux de l’homme mourant de soif.

À la suite de cela, j’ai pris le parti d’attendre. Une nouvelle brèche, une autre opportunité. J’ai sympathisé avec son nouveau petit ami, dans le seul but de découvrir en lui une faiblesse à même de provoquer la fin de leur relation. Je savais que ce que je faisais était répréhensible, et il dut le sentir, car il se méfiait ostensiblement de mon influence sur elle. Et au bout d’un moment, elle aussi commença à prendre ses distances.

C’est hier que je l’ai reçu, le faire-part. Ils se marient cet été, et je suis invité. Je ne sais pas si je vais y aller. Je ne lui ai peut-être jamais avoué que je l’aimais, mais je l’aime assez pour ne pas lui infliger la mine déconfite d’un ami le jour de son mariage. Je crois qu’elle est enceinte.

Peut-être que c’est ainsi, que certaines choses ne sont pas appelées à survenir. Peut-être que dans une autre dimension, c’est mon enfant qu’elle porte, et c’est moi qu’elle épouse. Toujours est-il que cet amour inutile ne m’a jamais semblé aussi lourd. Qu’il est seul, celui qui aime pour rien.

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Du souffle à la voix – Le retour

« Écrire, c’est écouter le silence » disait Edmond Jabès. Cette semaine, nous partons sur les traces de sa mémoire, suivi d’un texte inédit de Sohan Kalim. Embarquez avec moi pour un voyage en poésie…

Crédits sonores :

http://www.musicincloud.com/royalty-free-music/classical/gnossienne-1-eric-satie/?search=satie&description=true
https://archive.org/details/Message_347

http://lasonotheque.org/detail-0647-quai-de-gare-du-nord-paris.html
http://freesound.org/people/barrigan/sounds/59732/
http://freesound.org/people/E330/sounds/126947/
https://www.youtube.com/audiolibrary/music
http://freesound.org/people/caquet/sounds/262677/
http://freesound.org/people/NLM/sounds/72932/
http://freesound.org/people/MentalSanityOff/sounds/218304/

Crédit photo :

Station

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La chaine.

Quelle étrange idée, réussir sa vie. À moi, il me semble qu’on ne la réussit pas plus qu’on ne la rate. Pendant un certain temps plus ou moins court, on est vivant, et puis plus ou moins soudainement, on ne l’est plus. Et entre les deux, on a été heureux, ou on ne l’a pas été, ou alors par intermittence, comme le ciel ne connait pas de constance.

C’est donc une injonction paradoxale, celle de devoir réussir sa vie. En recevoir l’ordre subliminal est une chose, mais s’y conformer, c’est déjà emprunter une voie hasardeuse dont la destination lointaine ne ressemble en rien à ce que l’on peut imaginer de la réussite.

Et puis d’abord, ça veut dire quoi, réussir ? Le docker à Hong Kong en train de décharger un cargo, a-t-il réussi sa vie ? La marin malaisien qui travaille sur ce cargo, qu’en est-il de lui ? Et la fille de ce marin qui à Jakarta poursuit des études de droit ? Et l’enseignant canadien qui travaille dans cet institut universitaire parce qu’enseigner l’anglais est la seule façon pour lui de vivre en Malaisie, winner ou looser ? Et son ex-copine québécoise infirmière qui travaille aujourd’hui pour une ONG française à Conakry pour soulager les malades d’Ebola ? Et cette femme de 41 ans guinéenne qui vient de mourir dans cet hôpital bondé sans avoir eu de nouvelles de son fils parti 6 mois plus tôt tenter la traversée de la Méditerranée pour rejoindre l’Europe ? Et ce douanier Italien qui au même instant repêche le corps noyé d’un Africain dont on n’identifiera jamais le nom ou le pays d’origine, a-t-il réussi sa vie ? Et la fille de ce dernier, qui épousera un jeune cadre à Turin, cadre qui finira par s’expatrier à Amsterdam pour trouver du travail, réussi ou pas ?

Et ainsi de suite, il en va de même pour chacun d’entre nous le long de cette longue chaine qui nous lie tous les uns aux autres. Lorsque l’on me parle de réussite, j’imagine une immense main au bout d’un bras colossal, un psychopompe, qui s’empare de chacun de ses maillons pour juger si ce dernier a réussi ou non sa vie. Quelle étrange idée.

Il suffit de prendre un pas de recul, et d’embrasser du regard l’humanité pour éprouver le vertige, et de là le caractère factice de cette question. On ne réussit pas plus sa vie qu’on ne la rate. On embrasse sa condition ou on se rebelle contre elle. On fait de son mieux, ou on fait n’importe quoi. On commet des erreurs, on tâtonne, on chute, on se fait mal, on nous fait mal. Mais la vie survient, quoi qu’il arrive. Il appartient à chacun de nous de lui donner un sens. Et pour la peine, du point de vue de l’humanité, un sens en vaut bien un autre.

Enfin, lorsque j’écris humanité, je ne le fais que par défaut d’un mot plus juste. Il n’existe rien de tel que « l’humanité ». Il y a des hommes dont la principale particularité semble d’être cette remarquable faculté à identifier ce petit rien qui  distingue un individu de son prochain, et de là, à justifier de lui faire ce qu’il n’aimerait pas qu’on lui fasse.

Cette question de la mesure d’ailleurs est au cœur de notre modernité. Avec un podomètre, on mesure le nombre de pas que l’on accomplit dans une journée. Un système informatisé mesure le nombre de dossiers traités par semaine, ou le nombre d’appels de prospection, ou le chiffre d’affaires réalisé, ou le nombre de bugs corrigé, le volume de bouteille en verre produit le long de la chaine de production, le temps de réalisation de telle ou telle prestation. Et pendant ce temps, les derniers bracelets à la mode mesurent notre rythme cardiaque, l’efficacité de notre sommeil, notre IMC, le stress que l’on a éprouvé au cours de la journée. Et bientôt, le nombre et la durée moyenne de nos ébats sexuels.

Tout se mesure, tout devient quantifiable. Et avec la mesure vient la tentation de la performance, comme les deux faces de la même pièce. Et quelle est forte cette tentation, qu’il est impérieux ce futur qui est inéluctablement en marche.

Bientôt, le refus de la mesure sera la prochaine subversion (subversion dont on fera commerce presque dans la foulée). Et puis on parlera du gouffre de la mesure, comme on parle de la fracture numérique, entre ceux qui ont les moyens de se mesurer sous toutes les coutures, et dans la foulée à même d’optimiser leurs vies, et ceux qui seront bien trop occupés à survivre pour penser à prendre la mesure de leurs pauvretés. (Un jour, quelqu’un fera la remarque que lorsque l’on doit se battre pour vivre, la pensée s’efface, et que par conséquent, pour que la pensée devienne une valeur, il faudra commencer par faire en sorte que les conditions de la survie soient garanties pour chacun de nous. Mais ce n’est pas demain la veille).

Et réussir sa vie deviendra un chiffre comme un autre – notons toutefois le progrès, puisque ce chiffre ne dépendra plus seulement du capital cumulé. Ce sera sans doute très bien ainsi. Qui suis-je pour juger après tout ?

Mais dans ce paysage « optimum », il subsistera toutefois des hommes qui refuseront de se laisser aller à cette forme extrême de la quantification. Vous par exemple, qui lisez encore sans vous soucier de savoir ce que vous venez de lire vous est utile à quoi que ce soit, ni ce que cette lecture va vous couter. Des personnes qui choisissent encore les termes selon lesquelles elles veulent vivre, sans jamais se penser meilleures que d’autres, ou en compétition avec qui que ce soit. La possibilité d’une ile, sans frontière ni contours géographiques, mais qui subsistera, car elle a de tout temps existé.

Peut-être connaitrons-nous le bonheur, ou la sérénité. Peut-être que la maladie ou le drame se dressera devant nous. Mais nous vivrons malgré tout. Et nous ne réussirons pas notre vie, bien trop occupé que nous sommes à la vivre. Et ce sera bien comme cela.

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