« En as-tu jamais aimé une seule ? » Il y a des questions pour lesquelles le silence est plus éloquent que les mots…

« Et moi, m’as-tu aimé un jour ? » Il y a des questions qui vous prennent à la gorge comme les crocs d’un chien enragé.

Mais à vrai dire, ces questions, elle les avait posées sans aucune animosité perceptible, tout au plus une légère pointe de mélancolie. Ces questions-là étaient de toute façon purement rhétoriques.

Je ne suis pas doué pour les séparations. L’est-on jamais ? Je suppose que certaines personnes sont dotées de prédispositions. Ou alors qu’avec le temps, on s’habitue, comme on se fait à l’absence et à la douleur. Mais en ce qui me concerne, j’en suis venu à me dire que je devais être hermétique à toute forme d’apprentissage par l’expérience.

À chaque fois, je me disais « plus jamais ». Et à chaque fois, je prenais cher.

Elle croisa les bras, et détourna le regard. « Tu sais, je n’attends pas de toi que tu me livres de longues explications. Je ne suis pas stupide. J’ai toujours su que ce moment viendrait… » Elle se tut un instant, avant de camper à nouveau son regard dans le mien « Mais tu pourrais au moins essayer de mentir, prétendre tenir à moi un minimum, même si je ne t’aurai pas cru, et que ça n’aurait rien changé. Je ne vaux même pas un petit mensonge de confort, et je ne sais pas ce qui me fait le plus de mal, ça ou notre séparation ! »

Pour chacune des interactions sociales possibles entre les êtres humains, il existe un certain nombre de règles qui en gouvernent les rituels. Cela au moins, je l’avais compris au fil du temps. Il y avait des étapes, dont certaines étaient obligatoires, et d’autres facultatives. Obligatoire était le ressentiment, combien même aurait-elle été la première à admettre qu’elle non plus ne m’avait pas aimé au sens fort. Facultatif étaient les remontrances, et variable le temps passé à discuter après la réalisation concrète de ce qui était en train de se produire.

Facultatif aussi le fait de recoucher ensemble. Pour certaines, c’est une façon de marquer un jalon, de signifier la fin d’une ère et le passage dans la suivante. Pour d’autres, c’était une transgression, une façon d’affirmer que malgré tout elles avaient leurs vies sous contrôle. Certaines coupaient les ponts immédiatement, et j’éprouvais pour elles une franche admiration. Mais aucune jamais n’avait essayé de me retenir, ou de me faire changer d’avis. Et je n’avais aucune idée de ma réaction, si j’avais été confronté à une telle situation.

Nous allions refaire l’amour, le soir même. Cela me semblait évident. Elle le ferait beaucoup par défi bien sûr, et aussi un peu pour se rassurer, pour se convaincre que ce n’était pas elle qui avait un problème, mais bien moi. Ce serait bien, que cela se passe comme cela, que j’emporte avec moi ce que l’amour peut faire naitre de colère et d’amertume.

Le silence s’était désormais installé profondément. J’attrapai le paquet de cigarettes sur la table basse, en alluma une, et la lui tendit. Elle saisit le cylindre de papier en prenant soin de ne pas toucher ma main, la porta à ses lèvres, puis en tira une longue bouffée. « Et maintenant ? » demanda-t-elle d’une voix un peu apaisée.

Et maintenant ? J’avais envie de dire, je n’en sais rien. J’aurai pu dire tu vas me manquer, et c’est vrai qu’elle allait me manquer. Maintenant, nous allons nous séparer. Dans quelques mois, tu trouveras quelqu’un que tu aimeras comme il t’aimera, pendant que je me jetterai corps et âme dans le travail. Deux ans plus tard, tu seras mariée, et moi je serai en plein désarroi.

Et quand tu m’auras oublié, quand rien de ceci ne semblera plus avoir d’importance, moi je recommencerai. Avec une autre, qui ne sera ni plus belle, ni plus douce, ni plus intelligente, mais différente.

Et au final, quand tu auras accouché de ton second enfant, moi je serai en train de quitter celle qui t’aura remplacé.

Mais au lieu de cette longue tirade dramatique, je répondis « Et maintenant ?… Tu veux manger ? J’ai faim, et je pense que cela nous fera du bien. » Elle me regarda un moment comme si elle n’avait pas compris ma réponse, puis affecta de sourire doucement. « Ok, va pour un diner. »

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