beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: March 2015 (page 2 of 2)

Causes et conséquences

Le truc, avec les amis, c’est qu’ils vous veulent du bien. En principe, c’est plutôt une bonne chose, mais en réalité, la définition du bien étant hautement subjective, j’en étais venu à éprouver plus de méfiance à l’égard de mes amis que de mes ennemis. Au moins, avec ces derniers, je savais à quoi m’attendre.

Prenons un exemple. Sébastien. Ou, comme je le surnomme souvent, Monsieur « Tout ce dont tu as besoin, c’est d’un petit coup de pouce ! »

On a tous un ami comme cela, du type « véritable », prêt à vous porter secours, quel qu’en soit le coût ou les conséquences. Et bien souvent à vos propres dépens. Oh, je ne lui en voulais pas bien sûr. Ça part toujours d’un bon sentiment. Mais le plus souvent, l’aide qu’il m’apportait, loin d’obtenir l’effet escompté, complexifiait au contraire le problème d’origine. Si bien qu’au lieu d’avoir un problème à résoudre, je me retrouvais à en avoir deux. Voir trois.

Ce qui caractérise le mieux Sebastien, en dehors de ces élans de charité, c’est sa plus parfaite ignorance des lois qui gouvernent l’enchainement des causes et de leurs conséquences. Cette incapacité, loin de l’handicaper, assurait au contraire son succès. Il avait un sens inné de l’entreprise et de l’engagement, tant son inconscience le protégeait de toute forme de retenue. Sébastien n’était pas un imbécile. Il était juste tombé dans une potion d’audace dont les effets semblaient voués à durer jusqu’à sa mort. Si bien qu’il avait à notre plus grande surprise épousé la plus jolie fille de la bande, alors qu’aucun d’entre nous n’avait osé ne serait-ce que tenté sa chance tant elle était belle.

Dans la bande, il n’était de toute façon pas le seul à avoir trouvé chaussure à son pied. Tout le monde avait fini par se caser, et si le mariage restait l’exception à la règle, je me suis un jour retrouvé être le dernier célibataire. C’est marrant, parce que moi, ça ne me dérange en rien, d’être célibataire. Au contraire. Mais, pour une raison inexplicable, une espèce de Kabale s’était organisé en douce dans mon dos, et s’était attribué pour mandat l’objectif de mettre un terme à mon célibat.

Inversons les termes de la situation. Soit une bande de potes, tous célibataires, sauf un qui vient de se marier. Imagine-t-on les autres comploter afin de faire échouer le mariage de leur ami ? L’inscrire en douce sur Gleeden, répandre sur ses vêtements un parfum féminin différent de celui de son épouse, organiser des nuits blanches impromptues ? Non, bien entendu, c’est inimaginable (sauf dans les mauvaises comédies françaises). Par contre l’inverse, les traquenards pour me présenter la copine d’une copine, les restaurants qui comme par hasard le soir de notre sortie organise un speed dating, ou le cadeau d’anniversaire séance de relooking, tout cela est socialement acceptable si l’objectif est de caser le dernier célibataire du groupe.

Sur le célibat, je crois que tout et son contraire a été dit. Il y aurait sans doute bien plus à dire de la société, et des injonctions qu’elle nous impose.

Sébastien donc, ce soir-là, se sentait probablement investi d’une mission. Son épouse était en déplacement professionnel, et comme j’étais le seul disponible par définition, nous nous étions rejoints pour diner dans un nouveau bar restaurant. Nous n’étions pas partis pour une soirée de débauche, mais un verre en entrainant un autre, nous avions rejoint une collègue qui pouvait nous faire rentrer à une soirée privée (le lancement officiel d’un nouveau produit de cosmétique) au Concorde Atlantique.

Au moment où nous abordions le pont supérieur, Sébastien se tourne vers moi et me dit « Tout ce dont tu as besoin, c’est d’un petit coup de pouce ! » Et m’entrainant à sa suite, il se dirigea vers l’open-bar, décidé à rentabiliser l’entrée gratuite que nous avions obtenue. Il ne fallut pas longtemps pour que son bagou aidant, nous nous retrouvions accompagné de deux nanas, une qui bossait à la boite qui organisait, et une copine à elle, resquilleuse comme nous.

C’est elle, la copine, qui dort, sur mon canapé, tandis que je chancelle à la recherche de mon pantalon. Les rideaux sont tirés, mais il doit faire grand soleil, tant la lumière intense qui filtre de part et d’autre me semble pure. Je ne me souviens plus très bien de ce qui s’est qui s’est passé. On a dansé je crois, on a bu surement. On a fait l’amour en tout cas, cela au moins me revient clairement. Mais on devait être sacrément ruiné pour qu’on s’endorme tous les deux sur mon canapé déplié.

J’ouvre la porte de ma chambre pour farfouiller dans ma commode. Un gémissement fatigué émis de mon lit m’accueille. « Sébastien, espèce de salaud, tu as dormi dans mon lit et tu m’as laissé le canapé mon cochon ! » Une voix féminine, encore ensommeillée me répond « Seb dort encore. Tu as de quoi faire du café ? »

Je suis resté interdit quelques instants, le temps de réaliser, puis j’ai balbutié quelque chose en ressortant. Je crois qu’on a merdé cette fois. Grave.

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PQR

J’aurai aimé être un homme heureux. Je crois. Mais même ce regret, j’avoue que je ne suis en vérité pas tout à fait convaincu de sa sincérité. Peut-être est-ce à cause de mon manque d’assurance ? Je ne suis sûr de rien. Mais je crois que j’aurai aimé être un homme heureux.

Jusqu’à peu, j’achetais régulièrement la presse quotidienne le matin. D’autant plus que cet acte nourrissait l’un de ces petits mystères que la vie affectionne tant. Le buraliste du relai presse de ma gare changeait régulièrement, et je me surprenais parfois à me demander d’où pouvait provenir ce flux interrompu de nouveaux employés, et pourquoi ils ne semblaient jamais rester plus de quelques semaines. Bien entendu, je ne savais à qui poser cette question, ni ne l’aurait fait de toute façon, même si j’en avais eu l’opportunité ou l’audace. Je me contentais de prendre un journal – jamais le même – et de régler en petite monnaie la somme que l’inconnu me réclamait.

Dans ces journaux, il y avait régulièrement en une le nom de personnalités que je ne connaissais pas, qui s’exprimait sur des problèmes qui ne me concernaient pas, ou qui avaient réalisé (ou commis) telles ou telles actions en des lieux et des circonstances sans commune mesure avec ma condition. C’était comme de lire une œuvre de fiction tellement fantasque que l’on ne pouvait en comprendre l’intrigue tant les enjeux étaient abscons. J’essayais de suivre, de m’intéresser à ces vastes sujets, en vain. Mon regard finissait par se perdre dans le vague, et je refermais le journal convaincu qu’il était inutile d’en acheter un autre le lendemain. Ce qui ne m’empêchait pas le lendemain d’en acheter un autre.

Je ne suis pas fait pour ce monde. Il m’avait fallu du temps pour formuler cette intime conviction, non pas comme une forme de rébellion, mais bel et bien comme la conclusion d’un ensemble de faits et de phénomènes concordants. « Comme je vous comprends ! » me disait-on parfois, façon de me dire poliment que l’on ne me comprenait pas, voir, selon le niveau de condescendance dans le ton employé, que ce que l’on avait compris c’est que j’étais surtout un peu niais, « inadapté », comme ils disent.

C’est étrange. Pour moi, ils n’ont pour eux que la chance de parfaitement correspondre à la forme de l’air du temps. Pour la plupart, ils n’ont eu à faire aucun effort pour prendre place dans cette immense mécanique qu’est devenu le monde. Et lorsqu’ils la remettent en cause, cette machine, ce n’est que pour en déplorer la marge, ou la remplacer par une autre, dont ils pourraient tirer un plus grand profit. Mais moi, je ne suis pas fait de la même matière. Ils sont imperméables à ce qui me traverse, et aveugles à ce que je vois.

Ce n’est pas tout à fait cette cause qui creuse mon regret. Je me satisfais très bien d’être étranger à ce monde, comme pourrait l’être un être humain en visite sur une autre planète. Le préjudice subi n’en est un que selon leurs critères de valeurs. Être discriminé du marché du travail, cela m’allait très bien, tant le travail est une abomination. J’avais cette sensation d’avoir été laissé sur le banc de touche, et au lieu de la honte qui aurait dû m’affliger, j’en éprouvai un plaisir enfantin.

Non, cela me va très bien. Mais j’aurai aimé être un homme heureux, ce qui signifie que je ne le suis pas. C’est quelque chose de nouveau pour moi, ce manque, et le regret que j’en conçois. Que pouvait-il bien dire ce regret ? Et être heureux, n’est-ce pas ce que je fus toutes ces années ? Je n’étais pas malheureux, cela je le savais bien. Alors qu’avais-je été tout ce temps ?

J’ai arrêté d’acheter la presse quotidienne. Ce monde n’est pas pour moi. Et si ce qui le compose m’échappait pour l’essentiel, je sais qu’il n’y a rien dedans à même de m’aider à trouver la joie. C’est ailleurs que je dois chercher. Mais par où commencer ?

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L’homme abrégé

C’était une de ces journées maussades, au vent mauvais, et je n’avais aucune envie d’aller travailler. Une bruine mesquine détrempait les carreaux sales, par lesquelles passait tant bien que mal une lumière grise et humide. La pénombre n’avait aucun mal à conjurer le jour, comme si la nuit avait trouvé refuge dans chaque recoin, ainsi que sous les meubles lourds. Cette obscurité diffuse, dont on n’aurait pu définir les contours tant elle semblait animée d’une vie propre, avait sournoisement pris possession des lieux comme de mes états d’âme.

Je m’étais réveillé 20 bonnes minutes avant  l’alarme de mon téléphone portable, comme expulsé manu militari du sommeil. Je n’avais aucun souvenir des rêves que j’avais pu faire, mais j’éprouvais la sensation étrange d’avoir oublié quelque chose d’important. À tout moment, j’avais le sentiment que cette chose allait me revenir, qu’elle se tenait à portée de mon appréhension, mais qu’elle n’avait de cesse de se dérober au dernier moment. Et cette idée, qui n’avait pas de nom, et dont je ne pouvais évaluer l’importance, devenait primordiale par le simple fait d’en connaitre l’existence sans en connaitre la teneur.

Tout cela me semblait de mauvais augure. Et je pouvais sentir poindre la froide brûlure de l’agacement. Mais je n’eus d’autres choix que celui de partir, sans avoir au préalable trouvé de réponses à ce mystère.

Je faisais office ce jour-là de secrétaire à la commission d’attribution des bourses de recherche. Autour de moi siégeait tout ce que l’université compte de notable, au sens premier du terme, à commencer par le doyen. Ce dernier, pétri de grandes idées, et animé des meilleures intentions, avait pour vertu principale de perpétuer le mal sans jamais le moins du monde se sentir concerné. C’était un homme satisfait, satisfait de lui et de l’ordre du monde, et si la satisfaction avait été un parfum, on n’aurait pu se tenir à ses côtés sans manquer d’étouffer au bout de quelques secondes, écœuré par le relent fétide.

Comme mon avis sur ses dossiers n’était que consultatif, je me gardai bien de n’en rendre aucun. A force, on m’avait « promu » secrétaire, comme s’il avait fallu trouver un emploi à mon mutisme. Peut-être s’étaient-ils sentis coupables, mis en accusation par mon silence. Ou alors avaient-ils craint que je ne sois en mesure de juger les petits arrangements et autres favoritismes qu’ils s’accordaient mutuellement, et avaient par conséquent eux même jugés bons de me compromettre en m’accordant le titre de secrétaire.

C’est vrai que j’étais bon pour noter la tenue des débats et les conclusions retenues. Je pouvais procéder à cet exercice presque par automatisme, comme aurait pu le faire un robot sophistiqué, si l’on avait su comment fabriquer une telle machine. Je prenais alors une apparence de concentration et d’écoute si intense que l’on pouvait me penser parfaitement attentif, alors que mon esprit, libéré de sa charge, vagabondait à des kilomètres de là. Je n’étais dès lors plus qu’une façade, ce qui ne posait pas de problèmes puisque l’on ne me posait pas plus de questions que l’on en aurait posées à un mur.

Je ne parvenais pas à me défaire de mon malaise. Mon esprit, ou en tout cas ce qui en compose la partie émergée de la conscience, n’avait de cesse de revenir l’objet de mon oubli. J’essayai de suivre la trace, de remonter le cours de ma pensée comme l’on revient sur ses pas, mais je me heurtai systématiquement à la ligne imperméable qui marque la démarcation entre le monde du rêve et celui de l’éveil.

Quelque chose de moi s’était égaré en songe. Et je me sentais incomplet, inachevé, comme si l’œuvre du sommeil avait été interrompue abruptement avant son aboutissement.

Je me sentais diminué, et j’observai cette coupure en moi comme si j’avais de surcroît été expulsé de mon être, contraint de prendre un point de vue externe, étranger à ma propre angoisse, et soumis à l’inconfort de devoir assister impuissant au spectacle d’un naufrage affectif.

La réunion prit fin sans qu’il n’y eût de surprises. Les arrangements principaux avaient de toute façon été négociés longtemps à l’avance. Je pris congé de mes pairs, prétextant un quelconque rendez-vous urgent. Il me restait encore trois heures à combler, avant de la rejoindre au restaurant de son beau-père. Je décidai alors de passer à la bibliothèque universitaire, dans une vaine tentative de me distraire de ma sourde angoisse.

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Éloge de la patience

Lorsque l’on écrit sans autres prétentions qu’écrire, et que l’on publie sans rien demander en retour, on ne s’expose somme toute qu’à un risque très limité. A faible volume, les mesures d’audience n’ont strictement aucun sens. Aucun chiffre d’affaires ne vient sanctionner vos ouvrages, et personne ne perdra de temps à critiquer ce qui n’est somme toute qu’un acte gratuit. À bien des égards, écrire dans ce cadre est similaire au théâtre de rue, qui donne à voir au hasard le spectacle de merveilleux talents, et n’obtient en retour que de nombreux applaudissements et de rares pièces de monnaie.

L’avantage de ce mode de production en est également le principal défaut. Sans enjeux clairement définis, le faible engagement du lecteur répond au tout aussi faible engagement de l’auteur. Un texte en ligne en vaut bien un autre, puisque par définition économique il ne vaut rien, et à ce titre, la mesure de notre contribution n’est égale qu’à la goutte d’eau que l’on ajoute à l’océan.

Je ne vois aucun mal à n’être qu’une goutte d’eau dans l’océan. C’est une belle chose que l’océan, et c’est une ambition qui me semble honnête. Mais il faut bien reconnaitre que les ambitions honnêtes ne font pas de très bonnes histoires.

La lecture est toujours le lieu d’une rencontre. Au-delà du légitime divertissement et du plaisir commun qu’éprouvent l’auteur à écrire et le lecteur à déchiffrer, il se produit toujours un échange, une mesure. L’auteur d’une part livre de lui ce qu’il est sans non plus tout à fait se mettre à nu. Il dessine en ombre chinoise le point de vue qui lui est propre. Le lecteur pour sa part suspend le temps de la lecture son incrédulité, et de là, devient perméable à quelque chose qui ne vient pas de son for intérieur.

C’est au creux de cette intimité extrême, que n’offre aucune autre forme d’art, que se niche le seul et véritable enjeu de l’écriture.

Je lis assez régulièrement cette étrange idée que la gratuité détruit la valeur de ce que l’on offre. On déplore ici ou là l’essor du téléchargement, ou encore l’écoute de la musique en streaming. On dit que puisque tout le monde blogue, il n’y a plus de lecteurs. Et c’est vrai que c’est une avalanche, un déversoir qui double de débit presque quotidiennement dans un immense vacarme d’eaux en furies. Mais les mêmes qui s’en affligent sont aussi ceux qui prétendent que les Français n’aiment pas lire de toute façon, sans qu’à aucun moment ils ne s’inquiètent de l’étrange paradoxe d’un pays où tout le monde serait auteur sans que personne ne sache lire.

La vérité, c’est qu’il n’y a jamais eu autant de lecteurs, et un tel appétit pour la lecture. Ce n’est que la pratique de cette dernière qui a changé. Lorsque l’on demande à quelqu’un de mettre 10, 15 ou 20 euros dans un livre, il veut de la valeur sûre, un retour sur investissement. Mais lorsqu’on lui offre la même chose, lorsque le don est l’acte même qui définit l’échange, il se produit un phénomène intéressant. Le lecteur produit de l’engagement, en d’autres termes, il s’investit émotionnellement.

De la même manière que les musiciens aujourd’hui savent que se produire sur scène est la seule façon de vivre de la musique, les écrivains sont progressivement amenés à s’exposer. Conférences, rencontres, débats, lectures publiques, ateliers, peu importe à vrai dire la forme que ce travail peut prendre, tant qu’il rémunère l’acte d’écrire, puisqu’écrire ne rapporte plus rien.

C’est aussi sans doute aussi pour cela que je laisse dormir mes manuscrits. Vendre un ouvrage à une dizaine d’exemplaires ne justifie pas l’effort requis pour se faire publier, et encore moins le travail supplémentaire pour en vendre une dizaine de plus. Comme de nombreux écrivains, je préfère écrire, et puisqu’être lue ne requiert plus aujourd’hui qu’une bonne connexion internet, je me satisfais d’être une goutte d’eau dans l’océan.

La véritable mesure de l’écriture, ce n’est ni l’audience, ni le volume, ni même le style (si tant est que ce dernier ait une importance), mais la capacité à faire naitre et à nourrir cette rencontre entre celui qui vous lit et votre texte. Faire naitre, et soutenir cet enjeu. Prendre le risque de s’exposer, et celui de provoquer la métamorphose.

Quand je serai confiant dans ma capacité à faire ce que je viens de décrire, alors sera venu le temps pour moi de publier. Mais tant que je n’ai pas acquis cette compétence, cette intuition qui va au-delà du simple fait de savoir écrire clairement, j’entends poursuivre mes recherches. Et partager mes études, à l’œil, et sans engagement, avec vous. C’est plutôt un bon deal, n’est-ce pas ?

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Confidences

La première fois que je l’ai rencontré, il m’a dit que Dieu devait ne pas l’aimer beaucoup pour m’avoir mise sur son chemin. Et il a ajouté, « Sache-le, je vais tomber amoureux de toi. Et je vais probablement le regretter. » Moi, je sais bien que dieu ni ne nous aime ni ne nous déteste, pas plus du moins que nous ne portons d’attention aux fourmis qui peuplent les pelouses. Mais il m’avait fait rire, et il était plutôt bel homme. Alors, j’ai joué le jeu.

Il est assistant de direction dans la cellule locale d’une petite association caritative. En vérité, je crois qu’il y fait un peu de tout, de la comptabilité à la manutention. Il a un peu ce côté Robinson, doué de ses mains aussi bien que de la tête – et pas qu’au travail si tu vois ce que je veux dire. Parfois, je viens prêter main-forte, quand j’ai besoin de sortir, et de faire autre chose qu’écrire.

Je trouve charmante sa façon de vouloir aider les autres. Il ne sait pas encore que vouloir changer le monde, c’est aussi y prendre part, que cette obsession pour le changement est une industrie qui en vaut bien une autre, et que cette dernière n’a globalement pour résultat que la perpétuation des causes dont elle combat les effets. Je lui aurais bien dit tout cela, mais à quoi bon ? Je ne suis pas cynique au point de vouloir lui faire du mal, et puis dans le fond, son histoire lui appartient.

Je crois que je l’aime plus d’affection que d’amour. Ça me ressemble bien, ne penses-tu pas ? La belle odalisque expérimentée qui s’offre nue au jeune éphèbe. C’est une belle histoire. Et puis ça passe le temps, le temps d’attendre le jour où je ne serais plus assez belle pour attirer les hommes, fussent-ils vieux ou jeunes.

J’ai entendu dire que tu avais quitté ton mari. Ou qu’il était parti, peu importe, cela ne change rien. Dis-moi ma Lou, est-ce que tu vas bien ? Entre sœurs, les secrets n’ont aucun usage, mais tu es partie depuis si longtemps. Reconnaitrais-tu mon visage, que le temps érode sans éprouver la moindre pitié, si tu revenais demain ? J’ai envie, non, j’ai besoin de te voir. Mais à défaut, je prendrai bien de tes nouvelles.

Des nouvelles, je n’en ai que peu à t’offrir d’ailleurs. Écrire m’est devenue une peine. Je ne trouve plus les mots qu’avec difficultés. Je crois que je paye aujourd’hui l’épanchement de mon cœur, la source de l’encre à laquelle j’ai trempé ma plume est en train de se tarir. Je deviens… muette. Je sais, tu n’en crois rien. Mais c’est vrai. Comme si j’avais dit tout ce que j’avais à dire, et que le reliquat de ce processus n’avait pas plus de valeur que la cendre de la combustion.

Je vieillis ma sœur, et je n’aime pas ça.

J’aurai aimé t’écrire la sérénité d’être âgée et d’avoir trouvé le succès. Il n’en est rien tu sais, à croire que l’on ne trouve le repos nulle part, pas même dans la mort, tant ils ne trouvent au mieux que l’oubli, ou au pire asservi à des causes contraires à leurs natures, embrigadé au service d’hommes qu’ils auraient haïs vivants.

De nous deux, tu as toujours été la plus sage, mais à quoi bon la sagesse n’est-ce pas, si elle n’offre même pas pour consolation la satisfaction d’avoir été juste ? Mais je divague, n’est-ce pas ? Tu vois, je ne trouve plus mes mots.

Quoi qu’il en soit, fais-moi parvenir de tes nouvelles. Et ne t’inquiète pas pour moi. Je trouve pour l’heure dans les bras de mon jeune sauveur de quoi faire passer l’amertume de mon impuissance. Ne va pas t’imaginer que je soit devenue du jour au lendemain éploré. J’ai toujours pour les larmes la même aversion que celle que j’avais quand, enfant, je te sermonnais, et que tu retenais tes larmes de crainte que je redouble de remontrances.

Ah que ces souvenirs me semblent lointains, et pourtant invitent toujours le même sourire sur mon visage. Ma Lou, n’oublie pas que je t’aime. Les hommes vont et viennent – n’est-ce pas là ce que l’on attend d’eux d’ailleurs ? – mais leur amour n’est en rien comparable au lien qui nous unit à jamais. Et lorsqu’ils se seront lassés de nous, et nous d’eux, au moins aurons-nous vécu, et bien vécu. Prends soin de toi ma douce, qui d’autre que toi le ferait sinon ?

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