Un ami m’a dit un jour que le silence fut inventé un vendredi, et qu’avant il n’y avait que vacarmes et tumultes. Il disait qu’il tenait cette histoire de sa mère, qui elle-même la tenait de la sienne, et que cette histoire s’était ainsi transmise, exclusivement par la lignée maternelle. Lui-même n’en connaissait que l’incipit, et comme il n’avait pas de sœurs, l’histoire s’était perdue au décès de sa mère dans un accident. Il était alors trop jeune pour avoir pu retenir le conte, et il en avait conçu de cette amertume que l’on n’éprouve qu’envers soi-même et le destin.

« Quel est l’enjeu de ce monde », me disait-il, « si les choses les plus importantes sont aussi les plus fragiles ? » Il tenait la lucidité pour la conséquence première de la perte, et en avait élaboré l’essentiel de sa vision du monde.

« Imagine un peu. Toute une catégorie d’hommes et de femmes, tous parfaitement instruits, dotés d’une intelligence normale, et d’une résilience supérieure à la moyenne du fait de leurs pauvres conditions initiales. Maintenant, prive-les du droit de faire usage de leurs talents, de mettre en pratique ce qu’ils savent et ce qu’ils savent faire, en somme, de se réaliser. Et, comme si ce n’était pas assez de peine, retire-leur tout espoir de pouvoir échapper à cette condition mutilée, ni pour eux ni pour leurs descendances.

Quels fruits pense-t-on faire pousser sur cette terre brulée ? Qui va-t-on nourrir de ces maigres récoltes ?

Oublie ce que tu penses savoir. Ce que je viens de décrire est universel, comme l’est l’amour ou l’espoir. Cet espoir qui par ailleurs est la première nourriture des hommes. Prive-les de pains, ils conserveront l’espoir un jour d’en faire par leurs propres moyens. Mais prive-les de l’espoir en échange du pain que tu offres, et ce ne sont déjà plus des bouches d’hommes qui s’avancent, mais des crocs et des lames. C’est la haine que tu nourris, si ton aide ne fait que perpétuer le désespoir.

Imagine un peu. Toute une catégorie d’hommes et de femmes, tous parfaitement instruits, dotés d’une intelligence normale, et en pleine possession de leurs moyens du fait des conditions d’attribution du capital. Écoute-les gémir. Ils disent « Nous leurs donnons du pain, et voilà qu’encore ils se plaignent ! » Ils disent « Ce n’est pas la gratitude qui les étouffent ! » Ils disent « Quel manque d’éducation ! Ce doit être dans leur nature ! »

Qu’imagine-t-il transmettre, celui qui n’éprouve que du dédain ? Celui qui se réalise ne peut-il le faire qu’aux dépens de son prochain ?

En vérité, je sais bien que ce portrait est trop simple. Par définition, une généralité est un mensonge. Et un mensonge peut-il nous enseigner quoi que ce soit sur la vérité ?

Il faut aller plus loin, il fait imaginer qu’en chacun de nous vivent ces deux catégories de personnes. Deux individus, deux personnalités, celle qui survit sans vivre, et celle qui ne sait pas ce que vivre signifie. Voilà, déjà un portrait de nous plus juste, plus honnête. »

Il s’arrêtait au bout d’un moment, comme pour donner à ses mots le poids qu’il aurait aimé qu’ils aient. Peut-être que si les mots avaient été plus lourds, nous prendrions plus de soin à les conserver. C’est peut-être pour cela qu’il aimait tant le silence. Faire l’économie des mots.

Alors, je gardais le silence à ses côtés, comme on veille sur un troupeau paisible. Et ce silence, parfois, j’aurai pu jurer l’entendre murmurer le conte de ses origines d’une voix de femme Kabyle.

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