Tu sais, la pensée est un luxe que quasiment personne ne peut s’offrir. La pensée véritable je veux dire, pas celle qui forge des opinions sans fondement, ou qui travestie des émotions en raisonnement qui n’ont de logique que l’apparence. Non, je te parle de la véritable pensée, celle qui consiste à mettre en abime sa propre existence. C’est un luxe, car il en faut le langage, les outils, et le temps. De nos jours, prisonnier de notre condition, il est presque impossible de réunir ces éléments.

Je dis de nos jours, mais c’est faire un mauvais procès à notre époque. En vérité, de tout temps, vivre se passe parfaitement de penser. Il n’y a aucune corrélation entre les deux, la conscience lui est orthogonale, et la pensée exogène.

Non, merci, je ne fume plus depuis bientôt 10 ans. Mais ne te gêne pas pour moi. Tiens, prends ce verre, il fera un parfait cendrier. Je te tutoie, tu as remarqué ? Ça ne te gêne pas, j’espère, je n’ai jamais su faire autrement.

Alors, je disais quoi déjà ? Ah oui. Après tant d’années, je crois que j’ai compris ce que le monde a d’inéluctable. Certains évènements surviennent, sans nécessairement être conséquences de causes, ou fruits de l’action des hommes. Ce n’est pas non plus l’effet du hasard. Je pense qu’à un moment se crée la nécessité que surviennent quelque chose, un puits de potentiel, et voilà que se produit l’avènement de ce phénomène. Cela est vrai dans le domaine des idées, mais cela l’est aussi dans le royaume de la substance, dans la réalité brute, celle que l’on perçoit.

Note bien que cette loi n’a pour moi rien à voir avec une quelconque théologie. Je ne crois en rien à cette idée de personnages imaginaires, dotés de raisons et d’émotions, et dont le principal rôle serait d’influer en quoi que ce soit sur notre destin. Si tu t’approches suffisamment, tu verras que les dieux ne sont que notre reflet sur la surface dépolie de notre ignorance des faits qui gouvernent la réalité.

Par contre, je crois que la conscience, ce que l’on nomme conscience en tout cas, que cette chose-là, n’a rien de réel. Elle existe, mais sur un plan séparé de celui de l’univers. D’ailleurs, je soupçonne que c’est la conscience qui mette le temps en mouvement, sa cause principale. Je ne serai pas surpris d’apprendre un jour que le temps et la conscience ne sont qu’une seule et même chose.

Mais ce n’est pas ce qui t’intéresse, n’est-ce pas ? Ton canard, j’y ai jeté un œil. C’est plus porté sur les ragots que sur les considérations métaphysiques, je me trompe ?

J’ai de l’amour la plus haute estime. C’est sans doute pour cela que lorsque je tombe amoureux, je tombe de si haut. Et je tombe souvent. À vrai dire, tu pourrais probablement dire de moi que je vis en perpétuelle apesanteur. L’avantage, c’est qu’à tomber amoureux chaque jour, on ne connait pas la chute.

Note bien. Il ne se crée rien de valeur qui ne soit pas le fruit du jeu. Ce que les hommes font pour leurs subsistances, ce n’est pas vivre, c’est survivre. Mais la seule chose qui soit remarquable, et d’ailleurs la seule chose dont ils se souviennent vraiment, c’est ce qu’ils font par jeu. L’amour est un jeu, et je suis un grand joueur.

Alors oui, tout ce que tu as pu lire à mon sujet est vrai. Et encore, je pense que tu n’as eu que la version édulcorée. À 63 ans, les gens s’imaginent que l’on devient enfin sage, comme si être sage serait se défaire de sa sexualité. Imagine un peu. Pour eux, la libido n’est qu’une distraction, un épiphénomène de la nature animale en chacun de nous. Ils s’en défont sans regret, la jette au sol et la foule du pied, supposant par la même accéder à une forme d’humanité supérieure. Tu les vois grabataires et obsolescents, s’auto congratuler d’avoir abattu le loup en eux, alors que tout ce qu’ils ont accompli, c’est assassiner ce qui faisait d’eux des hommes.

Qu’ils aillent au diable, les pisse-froids, les bande-mous, les pense-petits.

Toi, tu as quoi, 22 ans à peine ? Tu finis ton école de journalisme, tu piges à gauche et à droite en attendant le plan ultime, celui qui te donnera ta carte de presse. Entre nous, quoi, 40 ans au bas mot, c’est ça ?

Et ben tu vois, je te regarde, et je tombe amoureux. J’ai envie de te demander de poser pour moi. Je veux voir ce corps nu que je devine, je veux le peindre, mille fois. Je veux te sentir sous l’emprise de mon regard, le regard du peindre, un regard qui voit. De nos jours, personne ne regarde personne d’autre que lui-même. Et entre deux séances, je veux te faire l’amour. Et tout cela, ce désir que l’on ne semble plus capable d’exprimer aujourd’hui, moi je le trouve normal, et sain. À quoi bon être jeune et jolie, si ce n’est pour faire cet effet sur les hommes ?

Tu refuseras bien sûr, et ça aussi, ce sera normal. Moi je trouverai ça logique, et cohérent. Rien de plus naturel. Mais au moins, les choses sont dites, pas vrai ? La parole, ça sert aussi à cela. Le langage, c’est l’outil avec lequel nous balisons les possibles, y compris pour marquer les territoires interdits.

Non non, tu peux garder ce passage dans ton interview. Tu rigoles ? Ça fera jaser ! À mon âge, j’en ai vu d’autres, et c’est pour ça que ton journal te paye. Tu me remercieras quand ils te rappelleront pour faire d’autres piges.

Cocteau disait que le drame de son époque, c’est que la bêtise se soit mise à penser. Autrefois, penser était un métier comme un autre, aujourd’hui, c’est une injonction. Il faut penser et être créatif. Même le technicien de surface, on lui demande de penser. Mais penser à quoi, alors qu’il déplace la poussière ?

Si la pensée est un luxe, penser de travers est une dépense. Une perte de temps. Un abime, dans lequel les hommes font naufrage. Il faut penser et ne rien faire, ou agir sans penser. Essayer de faire les deux simultanément, la voilà la recette qui corrompt les hommes et conduit au malheur.

Alors, entre deux lignes du reportage gonzo que tu vas écrire, essaye de glisser cela. Faire acte de subversion. Sinon, à quoi sert ton article s’il laisse le lecteur dans le même état après sa lecture qu’avant ? Et toi, à quoi tu sers dans ce cas ? Je ne peins que pour cela, la toile comme catalyseur de la métamorphose. L’homme qui rentre dans ma galerie n’est pas le même que celui qui en ressort. La toile désigne l’invariant, le point d’équilibre autour duquel se produit sa fonction principale, la transformation.

Être utile, que demandez de plus ? Et quand, dans quelques années l’idée aura fait son chemin, reviens me voir. Et alors je ferai le portrait de celle que tu es devenue.

Comment ? Pourquoi je suis convaincu que tu reviendras ? L’arrogance bien sûr ! Et puis, laisse donc aux hommes quelques secrets. Lorsque nous nous reverrons, je t’expliquerai.

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