Je n’ai jamais su comment vivre. Ma vie semble s’étirer en de longues périodes de brumes, ponctuées de bref instant de clarté intense, pendant lesquelles tout me semble simple et à portée de main. Mais ces instants de lumière sont si brefs. Avant même d’avoir pu faire mien le chemin qui se dessine, ma vue se brouille, mes idées se dispersent, mon raisonnement s’effondre. Le sens s’échappe de mes mains, et perdu au milieu des décombres, seule la frustration vient me tenir compagnie.

Je me sens alors maudit, abandonné des dieux. Et j’envie toutes ces personnes qui autour de moi semblent savoir ce qu’elles font. Ces hommes qui ont choisi la route sur laquelle ils s’avancent. Ils savent le lieu où elle mène. Moi, je n’ai ni destination ni sentier. Je n’ai nulle part où aller, faute de savoir lire en moi la cartographie de mes désirs. Je mène une vie sans propos, et sans destin. Et ce n’est pas vivre que de vivre comme une amibe, tant ma trajectoire est uniquement le fruit des forces externes qui s’exerce sur moi.

Je ne suis pas le fruit d’un arbre, nourri de sève et de soleil. Je suis le galet, poncé par les eaux, et que les vagues emportent au gré des marées.

C’est d’ailleurs à la faveur d’une marée basse que je suis arrivé dans cette ville. Notre navire avait réussi l’exploit de s’enliser, le capitaine n’ayant pas voulu rejoindre la haute mer à temps. Il allait falloir des heures pour dégager les milliers de tonnes, et bien plus encore pour les éventuelles réparations. Alors, avec une partie de l’équipage, nous avons rejoint le port le plus proche.

Qu’il y a-t-il de plus désœuvré que le marin loin de l’océan et sans travail ? La vie à bord d’un porte-conteneur est rude, mais elle a l’avantage d’être simple. Il y a de la maintenance à faire, et je la fais sans me poser de questions. Le navire avance, et moi avec, sans avoir à me soucier de la destination.

Et puis pour passer le temps, on trouve toujours de quoi boire.

A terre, la vie est différente. Ce n’est pas l’océan qui bouge, mais les hommes. Et ce sont les mouvements de la foule qui à moi me donne la nausée.

Dans le minable petit hôtel que nous nous étions dégotté travaillait une bonne de chambre. La première fois que je l’ai croisé dans le minuscule escalier, j’avais été frappé par sa présence. Ce n’est que plus tard que je compris que ce qui m’avait surpris, c’est sa jeunesse. Elle ne devait pas avoir 20 ans, un âge trop jeune me semblait-il pour avoir pour profession un métier dont le seul intérêt est de gagner assez pour faire vivre sa famille.

Elle était d’une taille moyenne, plutôt fine certes, mais son profil ne présentait aucune forme sensuelle à même d’accrocher le désir. Des cheveux courts, un visage plat, des yeux bruns, et une bouche si petite que l’on ne voyait à peine le dessin des lèvres. Rien en elle ne me semblait par ailleurs remarquable ; c’est donc de l’ensemble que j’étais tombé amoureux.

Tomber amoureux, quand on n’a rien d’autre à faire, cela me semble inéluctable. L’amour est au moins autant le fruit de l’ennui qu’il est celui de la passion.

Mais elle, elle n’en avait que faire de l’amour. Ce dont elle avait besoin, c’était de l’argent.

Pour qu’elle ne se fasse pas licencier, nous allions alors dans un hôtel encore plus petit et encore plus minable, loin de la ville, en bordure de la rocade autoroutière. J’arrivais le premier, et elle me rejoignait quelques minutes plus tard. Sans un mot de plus, je lui faisais alors l’amour, du mieux qu’il est possible dans cette sorte de circonstance, plus elle repartait après avoir empoché les billets que je prenais soin de laisser sur la commode pendant ma douche. Lorsque je revenais dans la chambre, elle était repartie, et c’était comme s’il ne s’était rien passé, comme si rien de ce qui venait de se produire n’était jamais survenu.

L’esseulement que j’aurai pu éprouver si j’étais tombé en plein milieu de l’océan sans que personne ne m’ait vu du navire n’était sans commune mesure avec celui que j’éprouvais alors, seul dans cette pièce.

Ce manège dura quelques semaines. Puis le porte-container fut prêt à repartir. La veille de mon départ, elle ne se présenta pas à son poste. Le propriétaire pestait contre les jeunes qui ne veulent jamais travailler. Le lendemain matin, alors que je réglai le restant dû pour la fin du séjour, il m’avoua qu’il s’était en fait produit un drame.

Le petit ami de la bonne avait été retrouvé, pendu par les pieds, éviscéré et vidé de son sang. Elle-même n’avait rien, mais on avait dû l’admettre à l’hôpital tant le choc de la nouvelle fut rude. « La pauvre petite… » ajouta-t-il, soudain épris de compassion.

Notre navire reprit la mer, et je n’y pensai plus, jusqu’à l’arrivée des garde-côtes à moins d’un mile des eaux internationales. J’ai dû rejoindre leur navire, et ils m’ont amené jusqu’à votre bureau. C’est que voyez-vous, monsieur le commissaire, la bonne, si elle avait besoin d’argent, c’était pour le jeune homme. Il me suffisait de regarder son corps, les bleus des coups qu’ils lui donnaient. On en voit d’autres, dans la marine marchande.

Elle le pleurera, c’est sûr. Et vous me ferez mettre en prison. Mais un jour, elle vivra mieux. Quant à moi, une prison ou un navire, n’est-ce pas la même chose ? C’est que je n’ai jamais su vivre, alors coincé sur un bateau, ou enfermé dans une cellule, quelle est la différence, monsieur le commissaire ?

1+
Partagez votre lecture: