J’avais allumé la télévision par automatisme, mais je ne l’écoutais pas. Je n’avais même pas pris la peine de changer de chaine, et elle diffusait désormais une chronique dans laquelle un panel d’invités plus ou moins prestigieux venait faire la promotion d’un film, d’un CD, ou d’un roman. Seule l’interruption particulièrement bruyante des spots publicitaires rappelait à ma conscience qu’elle était allumée, cette télévision. C’en était à se demander si ce n’était pas fait exprès, une espèce de signal régulier pour éveiller l’attention du spectateur le temps de lui faire consommer tel ou tel réclame.

Je dois admettre que le bruit de fond me rassure lorsque je suis seule chez moi. Même si l’idée d’avoir besoin d’être rassurée parce que je suis seule n’a en soi rien de rassurant.

Je m’étais fait un véritable thé à la menthe, sirupeux et brulant, et le fort parfum de sucre et de fraicheur mêlé qui émanait de ma théière me rassurait également. C’était la mère d’une copine maghrébine du lycée qui m’avait montré comment faire. D’abord le thé, que l’on délaye un peu avec de l’eau chaude. Puis la menthe, beaucoup. Et enfin les morceaux de sucres, autant que possible. Elle utilisait d’énormes blocs de sucres, mais je ne savais où les acheter, alors je me contentais de remplir la théière avec du sucre blanc pour le café.

Je l’avais perdue de vue après le bahut, cette nana. Parfois, je me demande ce qu’elle a pu devenir, elle et sa mère.

J’avais ouvert mon Mac, et je faisais défiler les nouvelles le long du mur de mon Facebook. Il y avait un peu de tout, des photos de voyage, les soirées que les copines avaient faites avec des meufs que je ne connaissais pas, des statuts un peu déprimés, des liens vers des blogs beautés, ou encore des vidéos marrantes. Je voulus sauvegarder une belle photo quand le système m’informa que je n’avais presque plus de mémoire. Il allait falloir que je fasse du tri.

C’est fou comme on accumule les choses, ces fragments de notre existence. Dans le répertoire, il y avait des centaines de photos, elles-mêmes rassemblées dans des dizaines de sous-répertoires. Celles que j’avais prises avec mon vieux bridge et mon nouveau Canon 5D, celles que d’autres personnes avaient prises de moi, celles de mes smartphones successifs. Elles étaient toute là, en vrac, vaguement trié par ordre chronologique. Et l’ensemble constituait comme une autobiographie visuelle de ma vie, la mise en scène de ce que j’avais été.

Et puis, il y avait les photos avec lui.

En les ouvrants, je réalisai que je ne les avais pas regardées depuis notre séparation, sept ans plus tôt. Nous étions encore là, tous les deux, figés pour l’éternité, l’un contre l’autre. En voyage, entre amis, ensemble. Je regardai cette femme, que j’avais été, bel et bien moi, et pourtant, c’était comme si je ne la reconnaissais pas. Sur ces photos, on pouvait la deviner amoureuse, à son regard, à son vaste sourire, aux mains qui se perdent sur son corps à lui. L’avais-je aimé ? Oui, je m’en souviens, mais je m’en souviens comme on se remémore un fait historique, et je restais étrangère à cette émotion, à cet amour qui n’est plus, et à la nostalgie que j’aurai du éprouver.

Ça faisait si longtemps, et c’était comme si cette vie, documentée par cette succession d’images, avait été une vie rêvée, un fantasme, une représentation imaginée. J’observais cette narration comme on regarde un paysage qui nous est inconnu. Ou comme un archéologue de l’identité se penche sur une histoire fascinante, mais complètement distincte de la sienne.

Parmi nos photos, il y avait quelques-unes vachement osées, qu’il avait faites de moi pendant que nous faisions l’amour. Nos corps nus se mêlaient l’un à l’autre, et je le voyais entrer en moi d’un point de vue qui m’était étranger. Il n’y avait rien de pornographique ou d’obscène dans ces images maladroites, mal cadrées et souvent surexposées. L’existence de ces photos, j’avais tout simplement oubliés, et une pointe d’angoisse remonta le long de ma colonne vertébrale. Qu’avait-il fait de sa copie ? Les regarde-t-il encore ?

Je n’avais gardé aucun souvenir de ses séances intimes, et pourtant je me voyais poser pour lui, dans des poses plus ou moins lascives. J’en étais presque choquée, moi qui aujourd’hui refuse catégoriquement à mes amants de prendre des photos de moi pendant que nous faisons l’amour. Je ne suis pas folle non plus. Mais tout cela avait été enfoui, alors qu’à l’inverse, je me souvenais parfaitement de la première fois que nous avions fait l’amour sans préservatifs. Je ne lui avais pas dit que c’était ma « vraie » première fois. Et l’avoir senti venir en moi reste un souvenir inégalé.

A la fac j’avais lu que la photographie était un « art moyen ». Barthes ou Bourdieu, enfin un de ceux-là. En passant d’une photo à l’autre, je réalisai alors à quel point nous ne sommes pas nos souvenirs, et que la photographie est le moyen non pas de documenter notre histoire, mais nos transformations. Je n’avais plus rien à voir avec cette femme sur ces photos, sinon le fait d’avoir été elle un jour.

Le chat bondit sur la table basse, et renversa le fond refroidi de ma tasse. Au même moment, un clip publicitaire bruyant m’agressa les oreilles. Je posai l’ordinateur à côté de moi, chassai le chat, et saisi la télécommande pour éteindre la télévision. Et tandis que j’épongeai la trace de thé collant avec quelques mouchoirs blancs, je me disais que sur ce que l’on est, notre identité, on ne fait que se raconter des histoires, des mensonges, des mythes en papier.

0
Partagez votre lecture: